‹ Edgar QuinetChapitre 5 sur 122 · F/INVASION · texte numérisé non relu

F/INVASION

plus. Encdro ;i|>it's cfla, (|iie (rétudes, que de labeurs soutenus, que de loisirs eni|iioyés à ma seule libération avant (|ue d'échap|)er au servage d'un grand boninie et d'oser lui demander compte de ma servitude passée 1 »

Edgar Quinet était dans sa onzième année lors de l'invasion. Tout ce qu'il vil et entendit à cette triste époque lui est resté profondément gravé dans la mémoire. C'est, en effel, de 1814-1815 que date véritablement sa naissance à la vie publique, et les impressions qu'alors il éprouvait, ont exercé une influence directe et persistante sur ses études et ses actes politiques, dont l'idée de patrie cbaleureusement embrassée est la base solide.

Durant l'bivor de 1814, Edgar Quinet vit pour la première fois défiler sous les fenêtres de la maison paternelle, les blancs escadrons des envahisseurs. A cette vue, il comprit tout, son cœur se brisa, et il lui sembla que les pas des chevaux résonnaient « sur une tombe. » Quelle tombe? celle de la France!

Vn matin qu'il revenait de la chasse à la pipée, un de ses camarades lui dit :

— Sais-tu que Napoléon est parti?... Nous ne sommes plus un empire!... Nous sonmies un royaume.

Edgar, f'iMppé connue d'un coup de foudie, ne peut répondre. Il s'arrête, s'assied sur le bord du chemin et y reste plusiouîs heni'cs, pleurant et sanglotant. Ah! combien il regrettait d avoir été enfermé deux jours dans sa chambre, et de n'avoir pas pu courir contre l'ennemi avec les jeunes volontaires de 31. le duc de Damas! Et qu'il admirait ce vieux garde-française, le père Grenouille, marchant, au milieu des risées, droit et ferme, contre l'envahisseur, et revenant frappé d'un coup morlel, « lii^ure stoïque du pauvre sur \v:i ruines de la Erance ! »

Cependant une immense nouvelle retentit au mili( u du

14 l.'HOMME, SA ME ET SON INFLUENCE,

silence: l'Empereur s'est échappé de l'île d'Elbe, il esl débarqué sur la côte de France, il marche sur Paris, il renire dans sa capitale ! — Edgar avait suivi sa marche avec un indicible inirrêt : son arrivée, son triomphe le rendirent presque fou. Aussitôt il courut chez son camarade, et, du plus loin qu'il l'aperçut, il lui cria en éclatant de rire :

— Eh bien ! nous ne sommes plus un royaume, mais un empire !

Et, avec ses petits amis, il s'élança à travers la campagne, portant un magnifique drapeau tricolore, ébranlant les échos du premier chant de Béranger qui fût arrivé jusqu'à lui :

Il faut partir, Agnès Tordonne.

Adieu plaisir, adieu repos !

Anglais, que le imiu de ma belle Dans vos rangs porte la terreiu' !

Une grande joie lui était réservée. Il suivait tristement un régiment encore fidèle aux Bourbons, qui venait de traverser Charolles. Sur la route, ce régiment s'arrête tout à coup, refuse de suivre plus loin ses officiers. Un sergent-major aperçoit Edgar, la casquette ornée d'une énorme cocarde tricolore entourée de violettes. — Petit, lui crie-t-il, donne moi ta cocarde! — L'enfant ne se fait pas prier. La cocarde est arborée par le régiment patriote. « Voilà, s'écrie 31. Quinet en racontant lui-même ce fait, voilà le plus grand honneur et le seul que m'ait valu mon bonapartisme. »

La restauration de l'empire dura peu ; — on sait aujourd'hui par la faute de qui. — Les mauvais jours ne revinrent que trop vite, l'étranger, la trahison cl la honte.

L'INVASION. i5

Nulle j)art on ne ressentit plus vivement la douleur nationale, nulle part on ne pleura avec plus d'amertume sur la patrie vaincue que dans la maison Quinet, à Charollcs. M. Quinet père, obligé d'auberger nos vainqueurs, qu'il nommait « ces hordes de goujats, » leur cédait les trois quarts de sa demeure; mais le reste était un inviolable sanctuaire : jamais il ne souffrit qu'un seul étranger vînt s'asseoir à sa table. Quant à Edgar, qui sans doute ntcomprenait pas l'immensité du désastre autant que son père, autant que sa mère, il sentait l'ignominie de l'invasion.

Le sous-préfel de la ville, en bon sous-préfet qu'il était, s'était bâté d'ordonner une illumination générale en 1 honneur de la victoire de nos eimemis et du retour de nos princes légitimes. Laissé seul à la maison paternelle, — car ses parents avaient voulu j)rotester au moins par leur absence, — Edgar Quinet entra en fureur et jeta dans la rue les lampions que, par ordre, on avait allumés. Le sous-préfet, informé du scandale, s'en plaignit à son père et le menaça, 3Iais 31. Quinet n'eut garde de punir son lils pour avoir eu la noble audace de manifester l'indignation dont sou propre cœur était plein.

La vue des Autrichiens, bivaquant dans les rues d'une ville française, produisit sur Edgar Quinet une impression terrible' Sa rage d'alors est restée vivante dans son poëme : Najwléon.

« Ali ! Fr.ince ! as-lu ilu cœur? ;is-tu des yeux pour voir? As-fu (les dents pour mordre? as-tu, sans le savoir, Du sang, encor du sang, en ta veine épuisée? As-lu dans ton carquois une llè.ihe aiguisée?

« Si ton clairon se tait, enlle plus liaut ta voix! Si ton épéc est œurte, agrandis tes exploits!

16 I.llOMJlE, SA VIE ET SON INFLUENCE.

Si ta banjuc se rompt, que ton espoir surnage ! Si ta muraille est basse, exhausse ton courage! Si ton glaive s'émousse, aiguise ta fureur! Si ton tranchant se perd, combats avec ton ro'nr!

« Malheur! ils sont entrés comme fait la tempête, Sous le toit lies héros sans incliner la tète.

Maliieur! malheur! ils ont rompu le pain des morts. Ils ont rompu le glaive et la lance des forts.

>i Malheur! malheur! malheur! voilà rpi'un grand rovaume Se sèche sous leurs pieds, ainsi qu'un brin de chaume. Sur Targile et le roc, sur le mont, le ravin. Sur les prés odorants, sur le sable et l'airain, Sur la rive et le flot, sur Therbe, sur sa tige, Les pas de l'étranger ont laissé leur vestige !

« Demain l'herbe croîtra ; demain le flot plus pur Ouhlira son limon dans son lit tout d'azur ; Demain le rossignol chantera sous les saules ; Demain reverdira le vieux chêne des Gaules ; Mais demain ni jamais les pas de l'étranger Ne pourront, sur le roc, s'effacer ni changer '. »

Le contre-coup des événements de 1815 se fit sentir jusque dans la vie privée. I/espril national changea brusquement de direction ; les générations nouvelles, qui avaient été préparées pour la guerre, durent être arrêtées dans leur développeratnt naturel et retournées vers les choses |)aciriques, les sciences, les lettres, le commerce et l'industrie.

A la liti de 1815, Kdgar Quinel fut mis au collège de

* Sapoleon, au t. VIII des Œuvres complètes, 282, 285, 291, 292.

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