‹ Edgar QuinetChapitre 50 sur 122 · I.ITAf.IK · texte numérisé non relu

I.ITAf.IK

lin cœur dhonime, » il l';uil aller jusqu'à Dante Alighieri. i'ar lui s'duvre la véritable renaissance.

Les nombreux travaux d'histoire et de critique parus depuis peu sur le Dante, jusqu'à radniira])le iraduclion de notre grand Lamennais, — cet autre Dante, — n'ont pas détruit, changé, altéré une seule des lignes du portrait que, dès 1847, Edgar Quinet nous a donné de l'inniiortel gibelin. Il est impossible de réduire, sans le profaner, un portrait aussi vivant, aussi admirablement éclairé de la llamme de l'idée moderne. Je dois seulement signaler les rapports qui existent entre l'Italie et Dante, rapports que le philosophe-historien a recherchés avec tant de patience et traduits avec une rare clarté.

La jeunesse de Dante Alighieri est la préparation de son œuvre. 'Se à Florence, dans la ville de la démocratie, il grandit au milieu des docteurs qui imitent savamment l'art passionné de la i'rovence. A son ami Giollo il doit sa première vision des légions angéliques; et sa première passion se concentre sur un ange vivant, Béatrix, qui meurt avant Tàge d'aimer. Ainsi « l'Homère chrétien » — « épouse le sépulcre; tel est le vrai connnencemenl de la vie nouvelle. » Pour retracer au vif l'éternelle douleur, il faut qu'il soit mêlé à ce qu'il y a de plus poignant dans les luttes civiles. D'abord papiste et plébéien, ri prend part aux combats des guelfes et des gibelins; il s'initie à la science des hommes, étant ambassadeur de la connnnne florentine ; il goûte les joies du pouvoir, étant Tun des cinq Prieurs de la ville; exilé, vendu par Boniface Vlll, il connaît l'ingratitude et la trahison. >Iaintenant qu'il a amassé en son âme tous les chagrins de la vie humaine, il est bien réellement « celui qui revient de l'enfer. » S il était resté à Florence, son poème eût été exclusivement llorentin : grâce à l'exil, il devient poêle national et uni-

versel. Grâce à Texil encore, il est poussé à ne pas parler comme il eût parlé à ses concitoyens; il conçoit l'idée d'une langue nouvelle, générale; il invente, comme dit M. Quinet, il forge arliliciellement la parole de l'Italie. Et quel est le premier usage qu'il en l'ail?

« Impatient de ne pas voir les morts sortir de leurs toiuLes, (il) saisit Ini-mêine la trompette de l'arciiange Gabriel.... La conscience huinaine qui s'assied à la place de Dieu sur le trône des jugements, n'est-ce pas déjà là la révolte qui annonce et renferme toutes les autres? »

(lui, sans doute, et chacun l'a senti en lisant VEnfer. Il n'était guère utile qu'un excellent catholique crût tout récemment révéler au monde que la Divine Comédie est hérétique et révolutionnaire, (lela avait déjà été prouvé par Edgar Quinet. C'est également lui qui a montré le premier comment la Divine Comédie rencontre son explication dans lii conscience de l'Italie; comment la sombre douleur qui l'inspire est celle que doit inspirer l'espérance vainement nourrie, éternellement déçue, d'une pairie terrestre, idée terrible d'où naît sans cesse celle de la dernière heure du monde, commune à Joachim de Elore, à saint Erançois d'Assise, aussi bien qu'à Dante, à (Ihristophe Colomb, àSavonarole, à Campanella.

Ce sont encore les instincts italiens que, dans son traité sur la Monarchie, révèle le farouche gibelin. S'il hait le pape et la papauté de toute la vigueur de son àme indomptable, s'il sépare le spirituel du temporel avec une précision que les modernes n'ont pas dépassée, — de toutes ses théories, si savantes et au fond si libérales, de ses discussions sur la politique oblique et sur la politique droite^ il ne peut rien retirer de pratique, si ce n'est le droit du plus fort et la sanction du succès. Il invente ainsi le machiavélisme trois siècles avant Machiavel. Et pour-

LITAI.IE. r.'T

tant celte itlolàlrie de la force, — M. Quinel le fait remarquer avec soin, — est, chez Dante, un acte de civisme. S'il appelle la force vers sa patrie, et s'il la sanclilie d'avance, c'est aliii qu'elle effectue l'unité de l'Italie, qu'elle la reconstitue romaine comme aux jours regrettés de l'antique empire vraiment romain, et que, libre intérieurement, extérieurement au moyen de son empeieur elle domine le monde.

^lais il n'y a qu'une partie du Dante dans le De Monarcliia. n n'est tout entier que dans la Divine Comédie. Chacune des trois grandes divisions du poëme correspond à une époque de la vie du poëte. ]/Enfer date des années de rage qui suivirent immédiatement l'exil; le Purgatoire, des années d'apaisement passées hors d Italie ; le Paradis^ des dernières années, où tout espoir est abandonné dans le monde visible. Dans VEtifer dominent les souvenirs politiques, dans le Purgatoire ils se mêlent encore à la philosophie, dans le Paradis les bruits de la terre ne se fout plus entendre. Au début, l'homme, réduit à ses propres forces, tombe de chute en chute jusqu au fond de. l'abîme ; par la douleur réparé, il gravit les degrés de lexpiation, et enfin, purifié par un nouveau baptême, il va, non plus sous la conduite de Virgile et de Béalrix, mais sous la garde du (Christ, se confondre au sein de Dieu. Voilà comment Dante a fait un vrai poëme chrétien, où, comme il le dit lui-même, se trouve enveloppée la pensée catholique sous l'écorce vulgaire de la parole. C'est à cause de cela que l'Kglise a été entraînée à le croire orthodoxe et à ne pas craindre la vie nouvelle qu'il portait en lui, mais dont l'immutabilité du dogme semblait arrêter à jamais l'expansion. Et c'est justement par la pensée intime, étouffée presque, seulement sensible, que Dante a grandi de siècle en siècle, toujours pamphlé-

lOS LES NATIONALITÉS.

taire pour les proscrits, toujours révélateur [)our les penseurs italiens.

« Rassemblez, sécric Etlgar Qiiinet on terminant son admirable étude, rassemblez les instincts orifnnaux qui se révèlent dans l'épopée du peuple italien, voici les traits princi|)aux que vous rencontrez : le sentiment continu de la mort d'un monde ; le fond des dogmes de l'Église interprétés avec une liberté suprême; une tendance à l'universalité religieuse, qui va jusqu'à embrasser le paganisme lui-même dans la loi de l'Évangile éternel; le saint-siége, faillible comme pouvoir spirituel, répudié, maudit, comme pouvoir temporel; un immense effort pour briser la tomlje du moyen âge et entrer en possession de l'avenir; un reste d'espoir de reconquérir la domination de la terre comtne un héritage des Césars; la sanctification de la philosophie; l'apothéose de la science laïque; l'Église rajeunie, démocratique, d'Arnauld de Bresse, de Joachim de Flore, de Savonarole, plutôt que l'Église innnobile de Grégoire VII et du concile de Trente; la vie )iouvelle en toutes choses; c'est-à-dire l'oppose de cet idéal de dictature religieuse et intellectuelle qui, depuis trois siècles, s'obstine à encliainer l'humanité à l'ancien homme. »

11 y a toute une révolution entre Dante et Pétrarque, entre « l'Homère chrétien » et « l'Orphée féodal. » Pétrarque a vu la papauté à Avignon, il a entendu deux papes se salir mutuellement de leurs anathcmes ! Né en exil, réfugié en Provence, promené de lieu en lieu durant son enfance, il est d'avance cosmopolite, et les querelles italiennes, les guelfes et les gihelins, les blancs et les noirs, ne doivent l'inquiéter que fort peu. La politique et la religion ne pouvant plus être des sources d'inspiration pour lui, où puisera son génie? Dans l'amour. Pétrarque continue les troubadours quand leur temps n'est plus. 11 hérite de « l'âme d'une société morte. » mais, d'autre part, « il remplit le vide que laisse dans le cœur tout un monde social qui disparait. Laure occiq^e la place de l'Eglise défaillante et souillée. » La grandeur de son œuvre, c'est que dans ses Sonnets tout le moyen âge se peut reconnaître : un monde à la poursuite d'une irréalisable espérance. Et

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ritrilie ellt'-mèine ne ressenihle-t-elle pas à rôlraniuc, qui poursuil de son amour cette Laure idéale qu'il sait ne devoir posséder jamais?

Pétrarque, si différent du Dante, ne s'en rapproche que par un seul côté. Il croit, lui aussi, que l'empire romain n'est pas mort, et s'il écrit des œuvres sérieuses, des poëmes latins qui resteront inconnus, comme son Âfricn, c'est qu'il juge de son devoir de remettre en honneur la langue de l'avenir! Lui aussi, comme Dante, il a jeté le cri d'alarme, — que nul n'entendit ; — il a eu la passion d'une irréalisable liberté. Apprenant la chute de son ami Rienzi, la ruine de la restauration classique de la République romaine : — « J'ai été frappé d'un coup de foudre, écrivail-il, je n'ai rien à ajouter; je reconnais le destin de ma patrie. De quelque côté que je me tourne, je ne vois que des raisons de pleurer. »

Faut-il donc pleurer, parce que les tristes résultats de la grande lutte entre l'Orient et l'Occident viennent de montrer à l'Italie guelfe le néant de la domination universelle promise par la papauté? parce que le (llirist a reculé devant Mahomet? — Inutile à présent serait le blasphêni;', comme les larmes. Voici venir l'heure du rire. Boecace montre le chemin aux railleurs, « aux renverseurs de songes, » depuis Rabelais jusqu'à Voltaire. Tour devenir le grand railleur du moyen âge, il a fallu que Boecace commençât par en partager l'exaltation. Ses j>remicres œuvres sont guindées « sur le ion des chevaliers d'Arthur, » et c'est entre elles et les ouvrages érudils de sou âge mûr qu'il écrit, sans y prendre garde, le Décaméron, son litre à l'immortalité. Kà, en effet, avecle génie l)ourgeois des jiojwUuii (jrassdni de Toscane, Boecace abolit la féodalité dans les imaginations; il fait plus, il porte l'ironie jusque dans l'Église, jusque sur le trône pontifical,

jusqu'au ciel. .Mais si le rire dissout, il con.-^erve, pour ainsi dire, la dissolution. Les rieurs ont tout ébranlé, ils n'ont rien détruit. Il faut toujours aux Rabelais, Lullier et Calvin; aux Voltaire, Rousseau et la Montagne. Avant Boccace, il sortait des profondeurs de l'Italie un long cri de baine contre la papauté, le cri de Joacbini de Flore, de Dante, de Pétrarque. Après lui, l'enjouement folâtre a désarmé la haine. Il semblerait qu'un pacte a été tacitement conclu entre l'art italien et l'Eglise : l'art a la liberté de tout dire, le clergé garde la liberté de tout faire. L'art pour l'art propagera désormais en Italie « un mal sans remède : l'indifférence de l'àme. n

Après Boccace, en effet, le rire se répand de plus en plus, et toutes les illusions tombent l'une après l'autre en mille pièces, illusions de la papauté, de l'Empire et de la patrie. — « Vaincue et garrottée, l'Italie se venge en se moquant tout ensemble d'elle-même et de ses maîtres. » — En son poëme de Mor(jante, Louis Pulci raille et la féodalité humaine et le ciel catholique; mais, — vrai bourgeois de la cour de 31édicis, — il ne peut achever son œuvre que par une prière à la madone, prière qu'il est impossible de ne pas prendre au sérieux ! — De plus en plus, la poésie s'isole de la réalité, et l'on pourrait dire, avec Edgar Quinet, que l'Itahe met tout son génie à s'oublier. Aux temps de Ludovic Arioste, il semble qu'elle n'ait plus qu'à mourir avec grâce. Plus le présent est triste, plus elle se complaît à suivre ses poètes dans le monde féerique. Les Allemands, les Français, les Espagnols dévastent, asservissent le pays. C'est le meilleur moment de suivre Bradamante et Angélique dans les jardins enchantés où nul bruit de la terre ne s'entend. — Ainsi sont désarmés, par l'indifférence et par le ridicule, l'Empire et l'Église. Tous les leurres dont l'Italie a vécu

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