‹ Edgar QuinetChapitre 52 sur 122 · IV · texte numérisé non relu

IV

Jusqu'ici Kdgar Quinel nous a révélé de l'Italie du moyen âge la forme politique et la forme littéraire, l'our achever le tableau, il doit nous la montrer sous la forme sociale.

La çfrandeur de l'Italie au moven âue est de s'être élevée à la liberté par la démocratie. Dès le douzième siècle, — avant môme, dès l'an lOCO, comme le prouve M. Ferrari, — le principe féodal y était miné, la noblesse abattue. L'aristocratie terrienne passait sous le joug de l'industrie, et ce n'était déjà plus la propriété inerte, mais le travail vivant qui faisait le citoyen. Quiconque n'avait pas son nom sur le livre des métiers, membre inutile, bouche parasite, ne comptait pas dans l'I-ltat. l'our rentrer dans la cité qui les avait vaincus, les nobles étaient donc obligés de déchii'er leuis litres et de se faire inscrire plébéiens. Ainsi, le sceau du déshonneur imprimé au travail par l'antiquité se trouvait effacé, et le vrai principe social, le travail, devoir, droit, vertu, était afiirmé. Le monde en doit une éternelle reconnaissance à la malheureuse Italie.

Kntions donc dans la ville italienne du quatorzième et du quinzième siècle, quand la résistance de la noblesse est brisée, quand il n'y a plus en présence que le peuple

5fl'2 LES NATIONAI.lTtS.

yraa, la gross.' bourgeoisie, et le ])enple maUjre^ la populace, la plèbe réellement populaire. Dès que la noblesse vaincue est rentrée, plébéienne, dans la cité, elle trouve une auxiliaire naturelle dans la haute bourgeoisie qui ne demande pas mieux que d'anoblir ses filles et d'effacer sous des blasons d'emprunt le prosaïsme de ses oriiiines. Dès lors, il y a guerre incessante entre la nouvelle bourgeoisie et le peuple véritable, entre les (jramh et \Qs\ietits métiers. Cette guerre remplit l'histoire intérieure des répubhques italiennes durant toute la fin du moyen

âge.

On s'est étrangement trompé, — et le bon Sismondi jjIus que tout autre,' — sur le principe fondamental de la réj)ublique en Italie, l'our juger les républiques italiennes on s'est généralement placé au point de vue le plus moderne, et de cet anachronisme est résultée l'erreur la plus manifeste. M. Quinet, mettant à nu la réailté, y a reconnu, sans doute, la présence du sentiment, de la notion de l'égalité, mais avec l'absence la plus absolue de ce (pi'aujourd'hui nous appelons légalité et liberté. Les classes en lutte aspiraient invariablement à se dominer l'une l'autre et à perpétuer leur domination, non point au moyen de constitutions assurant le libre exercice des droits respectifs pris dans la bataille ou consentis après la victoire, mais |)ar des exclusions, des proscriptions, des massacres, des écrasements en masse, en un mot par la terreur. Kn somme, néanmoins, les révolutions municipales italiennes paraissent moins sanglantes que les dictatures de Marins et de Sylla. Mais pourquoi? Parce que l'on tuait fort peu par l'échafaud, énormément par la misère. L'osiracisme antique s'exerçait contre des individus, l'ostracisme italien du moyen âge s'appliquait à des classes. Les vaincus étaient dépouillés par des emprunts

I, ITAI.IK. 'iOli

forcés, expropriés en même tem|)s que cliassés, et l'on rasait leurs maisons, — D'où venait, demande-t-on, ce tempérament terroriste des républiques italiennes , et pourquoi, n'ayant foi qu'en la violence, man(|uaient-elles si absolument de la conscience du droit, aboutissaientelles toutes à la tyrannie qui les rendait é|)liénières, au lieu de s'édifier par la légalité et de prendre pour base l'incbianlable droit'.' — Edgar Quinet a donné la vraie raison de ces contradictions étranges : ces démocraties étaient catholiques, par conséquent elles ne devaient rien comprendre à la liberté.

« Oui, — et nous ne saurions mieux dire que Marc Dufraisse \ — oui, c'est bien la raison de leur tempérament dominateur et implacable. La terreur fut la politique constante de l'I'^olise et sa pratique invariable, universelle L'iu.m filiation politique de la terreur, dans les

républiques naissantes, est conlenqioraine du treizième siècle, d'Iimocent III, de l'Inquisition, de la persécution des Albigeois. Et c'est justement que les Révolutions iVlta- Ue rendent le catholicisme responsable de la voie où entra nécessairement le peuple dont elles racontent les désastres. »

Le terrorisme politique était si réellement la raison d'être, le fondement et la garantie des républiques italiennes, que triom|ihait quiconque savait s'en servir et que périssait quiconque hésitait à en l'aire usage jusqu'aux plus extrêmes conséquences. Ainsi ce furent les vrais démocrates, les amis des petits métiers qui finalement perdirent toujours leur propre cause, et souvent même avec elle la République, parce qu ils cédaient aux élans du cœur, parce qu'ils se montraient cléments et miséricor-

* liitroduclion aux livroliilioiis d'ilalif, |>. xxxi.

20i LF> NATIONALITÉS

(lieux. I^es iirands métiers, an contraire, anciens nobles, riches bourgeois, vaincus, grâce à la modération de leurs adversaires, pouvaient pré])arer patiemment leur revanche ; vainqueurs, ils gardaient définitivement la victoire, habitués à manier le 1er de sang-froid, ne s'arrêtant devant aucun moyen, quel qu'il lut, et capables de persistance dans la répression, dans la compression, dans l'anéantissement de l'ennemi par la force ou par la misère. — Kn Italie, comme ailleurs, les plus peureux devenaient toujours les plus féroces, et ceux qui s'étaient le mieux battus Unissaient d'ordinaire par se laisser confisquer la victoire — à force de bonté! Les démocrates, en effet, n'étaient-ils pas les preuiiers à redouter la démocratie? Avant que les habiles ne les circonvinssent, d'eux-mêmes, n'arrêtaient-ils pas la plèbe déchaînée, l'apaisant, la désarmant, croyant à la paix avant la fin de la guerre, à la reconstruction avant la démolition complète? M. Quinet est dans le vrai quand il risque ce triste aveu. A des siècles d'intervalle, les iMichel l^ando, les Savonarole, les Soderini, les Carducci, les tribuns périssent tous parce qu'ils étaient les girondins de l'Italie, parce qu'ils voulaient bien la révolution, mais sans sa condition catholique : la terreur. Leurs adversaires, plus logiques, acceptaient la contre-révolution, sans réserve, et ils reprenaient le pouvoir, souvent des mains de leurs eimemis, au moment même où il semblait qu'on le leur eût arraché pour toujours.

Il est, dans les Révulnt'ions iV Italie ^ un chapitre, simple récit historique d'une effrayante vérité, et que l'on croirait être un roman imaginé, pour peindre, sous une fiction italienne, la dernière de nos crises révolutionnaires. Ce chapitre, Une Révolution sociale (1578), devrait être lu, relu, appris par cœur par tous nos prolétaires. Leurs an-

cêlres, les c/oHij/i, les cumpères de Florence, évoqués de la tombe par le génie de l'histoire, pourraient, sans les insulter, leur raconter leurs propres malheurs. Comme les mêmes causes produi.>cnt éternellement les mêmes effets, ils les mettraient en garde contre eux-mêmes, contre la naïveté de leurs instincts, contre l'inexpérience de leur héroïsme. Par la leçon raisonnée d'un triste passé, ils leur enseigneraient à ne plus recommencer dans l'avenir ce qui les perdit dans le présent.

Or voici ce (jue les cioniji du quatorzième siècle ont légué en exemple à la vile nuiltiliide contemporaine :

« Une teiilativc de la grosse bourgeoisie guelfe, poui' hrider Tarrogancc de la noblesse et la reiiveiser à son piolit; les masses du peuple exeifées à un soulèvement qui bientôt dépasse le but de ses auteurs ; l'insurrection reniée par la bo\irgeoisie, tant f|ue la bitte reste incertaine; les cla>ses inférieures étonnées de leur victoire, incapables d'en jouir; les cliefs des ouvriers, effrayés de leur bonne fortune, se hâtant de relever leurs ennemis et de partager avec eux xnie autorité qu'ils n'osent exercer; une partie des révolutionnaires rcconmiençanl le combat contre leurs clieis assouvis ou épuisés par le succès; les ennemis tlu pelit peuple se couvrant de sa clémence ; puis, à peine entrés, tète basse, dans le gouvernement, se redressant à l'iniproviste pour fmpper, ruiner, chasser, anéantir leurs sauveurs; les vaincus, redevenus les vainqueurs, sans combat, sans héroïsme, par la seule complaisance de leius adversaires, et par la grâce du bourreau; enlin, la destruction de la démocratie par ses mains, !e tri(iui[)lie des classes riches, le peuple maigre nmplacé et dévoré à janrais par le peuple gras; le prolétaire brisé pour avoir eu peur des conditions de son avènement; t't la ré\olution la plus démocratique aboutissant, faute d'audace et de génie, à créer une dynastie, un nom, une servitude sans trêve. » — «Après 137S, les Médicis, comme après !»3, Napoléon. »

En somme, la révoliilidii di' 1578, polilupiemenl avortée, ne fut pas sans résultats sociaux. Kllc produisit, notamment, en 1427, une innovation considérée encore aujourd'lmi comme ime énoimité (h'-nia^ogique, Vimpôt sur le cap'ifal, (|ue la honij^niisic dnl ^ubir alin de ne pas

tiOO LES ISATIO.NAI.ITES.

compromettre sa victoire, et qui fut, comme dit M. Quinet, la « véritable loi agraire d'un peuple de banquiers. » (^et impôt, égal pour tous, selon les expressions de Machiavel, était établi proportiouneUement aux richesses de chacun, en sorte que celui qui avait cent florins de capital eut un demi-florin d'impôt. En se faisant les protecteurs du cadasto^ les Médicis conquirent une popularité immense ; ils gagnèrent les sympathies intéressées des bourgeois, en s'opposant à ce que le petit peuple exigeât l'effet rétroactif de la loi nouvelle. Devenus ainsi les médiateurs de la révolution sociale, ils surent maintenir l'ordre et couronner Florence de la gloire pacifique des arts et des lettres. A cette heureuse ville une seule chose manqua sous la domination des banquiers rnagnipiues , une seule, mais qui est tout : la liberté.

Sortons enfin de l'Jtalie d:i moyen âge et entrons dans l'Italie des temps modernes.

Edgar Quinet a très nettement marqué Tétrangc phénomène que présentent les populations italiques du quinzième siècle, incapables de se grouper en un seul corps et même de se confédérer solidement, rpiand partout ailleurs les nationalités s'affranchissent, s'unifient, s'affirment. Jadis, à l'époque du Dante, l'Dalie avait au moins une réalité à elle, le libre municipe ; et celte réalité, quoique bornée, la faisait vivre, A présent que toute vie intérieure est éteinte, elle s'oublie pour le présent, et pour l'avenir, elle se réfugie de plus en plus dans l'antiquité, elle se noie dans l'universalité humaine. Infatuée de son incontestable supériorité intellectuelle due aux fébriles agitations des temps écoulés, elle en arrive à mépriser

Page 1