I.ITAI.IE
loul ce qui n'est pas esprit, tout ce qui est corps, tout ce qui n'est pas lliéorie, tout ce qui est pratique. C'est ainsi (ju'au moment où le monde ciilier s'arme, se préj»; rant tiux grandes luttes militaires, elle, avec mépris, elle rejette l'épée barbare et paye des él rangers pour faii-e, à la place des citoyens, la vile besogne des batailles. Bientôt, il est vrai, les étrangers mercenaires parleront ilalien, seront italiens, se transformeront en coiuloltieri ; nationaux, les mercenaires seront encore plus ctrangeis à la pairie, prétoriens sans cesse à vendre et à revendre, embrassant et trahissant toutes les causes, n'aimant (|ue les av(»ntures, n'ayant foi qu'au pillage, se riant de Dieu, de la nation et de 1 humanité. Vit une donc le torrent des armées du >'ord et du Midi ! L'Italie ne s'en étonnera pas. Les descentes im|)ériales ne l'oul-elles pas depuis longtemps habituée à l'invasion? Charles Vlil, Louis XII. François V\ jMaximilien, Charles-Quint, les Espagnols, les Allemands, les Suisses, après, avec les Français, passeront sur elle sans qu'elle daigne leur résister. Et d'ailleurs, que lui importent tous ces barbares! Ne les domine-t-elle pas de sa pensée'.' Alors même qu'ils la foulent sous les pieds de leurs chevaux, impassible, sereine, elle crée, par delà la région des orages, dans le ciel artistique, les chefs-d'œuvre de Léonard de Vinci, de Wichel-Ange, de Raphaël, elle couvre le monde des splendeurs du siècle de Léon X !
Mais au moment où l'Italie se croit la gloire de l'univers, voici qu'une voix sombre retentit. — Tu es l'opprobre du monde! lui crie le moine florentin.
« La grandeur (le Savonarole, » selon M. Qiiinet, « e^t d'avoir senti que pour sauver la nationalité italienne il fallait porter la ié\ulution dansla religioiuncme. » — « Mais son impuissance, ajoute M. 3Iielielet',
' Renaissance, p. 28.
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rirapuissance de Tltalie, dont il fut lu voix, fut de croire que celte révolution se ferait dans l'enceinte de l'idée chrétienne, delà contenir dans la mesure du Christ qu'elle dépassait de toutes parts, comme l'avaient senti Joachim de Flore et les voyants du treizième siècle. »
Cependant Jérôme Savonarole vit clairement ce que nul autour de lui ne voulait voir, que tout ce qui avait fait la vie italienne au moyen âge avait cessé d'être, et que rien n'y avait été substitué. Par malheur il acheva l'Italie précisément en lui révélant qu'elle n'était plus. — « Point de remède, s'écriait-il à chaque instant... c'est le moment de combattre et de tuer par la prière ! » — Et il enseignait à son pays non l'art de revivre en faisant sur lui-même un suprême effort, mais Vart de bien mourir; il appelait l'étranger, le barbare, pour réduire en poussière la pourriture nationale, pour en précipiter le renouvellement. Chose plus fatale encore! 11 voyait la vie nouvelle, non dans l'avenir, toujours dans le passé : il ne prétendait que ramener PEglise et l'Etat à ce qu'il supposait avoir été leur jeunesse primitive, il ne songeait pas à leur donner une autre jeunesse, la vraie vie après la vraie mort. Par lui l'Italie tomba de l'illusion dans le désespoir; elle se courba, pleura, attendit le miracle annoncé, le Christ proclamé roi d'Italie, descendant des deux! Mais le miracle ne se (it pas. Christ resta immobile à la droite de son Père; le saint, convaincu de s'être trompé, périt dans les flanmies ; Alexandre Borgia étala son infaillible infamie dans la chaire romaine, et le peuple incrédule s'abandonna aux hasards de l'invasion !
Donc, par la foi, par le sacrifice, par l'amour, par la démocratie chrétienne, le moine-tribun n'a pas pu sauver son pays. Que reste-t-il à essayer, maintenant? — Dieu n'ayant rien fail, il faut se passer de Dieu; Savonarole avait appelé le (>hrisl, Machiavel invoque le prince, la
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force, la poliliqiie de Satan. Machiavel, — l^dgar Quinet l'a bien compris, — ne 's'explique que par le milieu où il fut condamné à vivre. Dans sa jeunesse il admira, aima Savoiiarole ; jusqu'à sa mort il le nomma un si grand homme. 3lais, quand il l'eut vu brûler, il renonça pour toujours à « la politique des anges. » A lui, comme à tous ceux qui en furent témoins, les orgies et les crimes du Vatican inspirèrent le mépris des prêtres, le dégoût de la religion ; avec son temps il ne conserva du christianisme que la doctrine de la dépravation originelle. 3Iaudissant à la fois et le pape et l'empereur, ne pouvant plus croire ni au bien ni au mal ; sans remords, il voulut fonder et conserver sa patrie à l'aide du seul instrument qui ne fût pas encore tout à fait usé. Sans doute, en lisant le Prince, on se laisserait aisément entraîner à maudire l'implacable esprit qui conçut froidement une pareille œuvre. Mais, si l'on arrive jusqu'au dernier chapitre, jusqu'à la sublime Exhortalion à délivrer l'Italie des barbares; du fond de l'enfer on entrevoit un coin du ciel. Si, jetant les yeux sur les choses réelles, on apercevait une Italie vivante et libre, n'oublierait-on point à quel prix et comment elle le devint; et, sans l'approuver, n'admirerait-on pas le génie qui rêva et effectua un tel miracle? La grandeur de Machiavel est en ceci : quand tout le monde autour de lui désespérait de la patrie, lui, il ne vécut pas une mmute sans travailler pour elle. Républicain brisé par la torture, il ne renonça jamais à l'espoir de revoir la liberté, aimée du plus ardent amour; s'il rédigea le code de l'usurpation, le ujanuel de la tyrannie, c'est qu'il se figurait que le tyran n ussirait à concentrer violemment toutes les volontés, toutes les forces éparses, à faire enfin ce qui n'avait jamais existé, une Italie. — Comme l'a si bien vu M. Quinet, il y a en Machiavel du conventionnel.
Du reste, môme pris au sérieux et lu à la lettre, le Livre du Prince est loin de pousser la tyrannie jusqu'à ses plus logiques conséquences. Klevé dans la liberté, l'audacieux politique s'arrête à moitié chemin dans la servitude : il sait enchaîner les corps, il ignore l'art, plus moderne, de river les âmes au despotisme. Hobbes le dépasse, voulant que tout, y compris la pensée secrète, soit livrée au Prince. Loyola le complète : plus habile, il rend la tyrannie douce, il enseigne comment la liberté doit être tuée au nom de la liberté et par la liberté. M. Quinet a signalé avec une netteté admirable en quoi se ressemblent et en quoi diffèrent le machiavélisme et le jésuitisme.
« Le machiavélisme, écrit-il à la fin de son parallèle, est la doctrine des peuples vainqueurs, qui abusent de leur force en exploitant la faiblesse des vaincus. » — « Le jésuislisme est la doctrine des peuples vaincus, qui acceptent la défaite en la couvrant du nom de victoire. »
Cependant, en lisant les poëmes bouffons, comédies ou parades carnavalesques de Machiavel, on serait tenté de croire que Rousseau ne s'est pas trompé en voyant dans le Prince la satire des satires. Mais, avec M. Quinet. que l'on approfondisse le comique machiavélique, on y trouvera le même fonds d'inspiration que dans l'œuvre sérieuse, un immense mépris des hommes, une immense désillusion de l'humanité; ici l'éclat de rire comme là la froide parole, dissimule un grincement de dents. Si, à présent, on parcourt les Légations, la Correspondance, l'Histoire de Florence, si on lit surtout le Discours sur Tite-Live, quel changement! Sereine et virile apparaît, au sein de la plus effroyable des corruptions, cette àme que l'on eût cru pétrie de tous les vices, souillée de toutes les ignominies. On ne peut, sans que le cœur batte plus vite, étudier Y Art de la (juerre, tant ce traité brûle du plus pur patriotisme. On est entraîné à croire sur parole
le maître classique de la duplicité écrivant : « J'ai enseigné aux princes la tyrannie, mais j'ai aussi appris aux peuples à s'en défaire. » Si l'on ne relisait le Prince^ malgré soi l'on reviendrait sur l'anathème lancé par le dix-septième et [)ar le dix-huitième siècle contre la mémoire du mystérieux citoven de Florence, et même on lui pardonnerait tout en songeant qu'il ne retira rien, ni richesses, ni honneurs, de ses louanges décernées aux tyrans, qu'il mourut le plus malheureux des hommes, en voyant s'enfoncer de plus en plus dans le néant cette Itahe pour laquelle, apôtre du mal supposé nécessaire, il s'était voué à l'exécration des générations futures. Son patriotisme, comme dit Edgar Quinet, le « fait rentrer dans le sentier des grands honuues. »
Une des grandeurs de Machiavel est d'avoir, avant la Réforme, avant le dix-huitième siècle, démontré et prouvé l'incompatihilité absolue de la religion romaine et de la liberté.
« Puisque quelques-uns pensent, disait-il, que la prospérité
de ritalie tient à l'existence de ITglise de Rome, quil me soit permis d'apporter contre celte opinion... deux raisons principales qui, selon moi, ne se contredisent pas. La première est que, par leffet des exemples criminels de la cour romaine, cette province a perdu toute piélé, toute religion... Nous autres. Italiens, nous avons donc à l'Église et aux piètres cette première obligation d'être impies et corrompus. Mais nous leur en avons une autre encore plus grande — La cause
pour laquelle l'Italie n'a pu être ramenée au gouvernement d'une
république ou d'un prince, c'est uniquement l'Église.... (jiii voudrait se convaincre plus aisément de cette vérité par une expérience certaine, il faudrait qu'il fût assez puissant pour envoyer la cour romaine habiter avec l'autorité qu'elle a en Italie, dans le pays des Suisses, lesquels sont aujourd'hui les seuls peuples qui vivent, quant à la religion et aux ordres militaires, conformément aux anciens; et l'on verrait qu'en peu de temps les pratiques criminelles de cette cour causeraient plus de ravages dans cette province que toute autre calamité i]ui pourrait la frapper dans une durée quelconque. »
212 LES ^■ATIO^'ALITES.
Cependant 3Iachiavel ne réussit pas mieux que Savonarole. Savonarole avait précipité la mort de l'Italie en la dévoilant. Machiavel ne fil que hâter la dissolution du cadavre. Avant lui, l'Italie avait encore une religion, la religion dont Barthole fut un des pontifes, elle croyait au droit romain considéré comme l'expression absolue et éternelle de la justice. Après lui, cette religion a disparu et avec elle la notion même du droit. Que Venise, en un jour de bataille, jette ce cri de ralliement : Italie! l'Italie restera sourde. L'invasion passe sans éprouver de résistance, ne provoquant de vengeances que lorsqu'une autre invasion lui succède. 11 semble môme, tant l'Italie a outragé la morale, qu'il faille, pour relever la conscience humaine, la frapper, la châtier comme une criminelle. Rome est enlevée, pillée par les luthériens ; Florence , marchandée, vendue au rabais. Et c'est, comme toujours, la papauté qui porte les derniers coups, par la main de l'étranger : Jules II à Venise, (élément VII à Florence. Mais l'Italie peut répéter le mot de Ferrucci en se l'appliquant à elle-même : Tu poignardes un homme mort !
Ici, — après la peinture la plus navrante qui ait jamais été faite de l'invasion et de ses suites , — se dresse une question grave : Pourquoi ïltalie est le tombeau des Français? Pourquoi? Au seizième siècle, nous étions appelés par delà les Alpes, nous étions accueillis comme des libérateurs, « les arbres et les j)ierres criaient : France! » Mais, habitués au joug monarchique, nous ne comprenions rien à l'Italie républicaine, et, au lieu d'être les soldats de la justice, tels que l'on nous avait rêvés, nous ne nous montrions que hardis pillards et oppresseurs implacables. Bientôt, par conséquent, l'amour se changeait en haine, les palmes d'oliviers se transformaient en poignards, et nous étions chassés! A qui la faute? — Trois siècles, hé-
las ! n'ont pas sufli à nous faire pardonner d'avoir trompé les espérances italiennes , et l'on a vu les héros de notre première Ilépuhlifjue, qui apportaient la liberté, paver encore de leur sang les folies du temps de Charles YIII !
Au seizième siècle, l'Italie, qui avait perdu toute illusion sur le pacte de l'Eiilise avec l'Empire, semblait employer tout son génie à ne pas être une nation. Du reste, les événements, même les plus éloignés, se retournaient directement contre elle. La prise de Constantinoplo j)ar les Turcs la faisait reculer du Bosphore à l'Adriatique. La découverte du cap de Bonne-Espérance la reléguait hors du grand chemin industriel et commercial entre l'Asie et l'Europe. Elle eût pu néanmoins regagner au centuple ce qu'elle avait ainsi perdu, si elle avait, la première, par ses flottes «Jénoises, pisanes, vénitiennes, abordé au nouveau monde. Un Italien l'y convia, mais elle ne voulut pas croire à la double vue du rêveur qui lui indiquait un monde par delà l'inconnu. Ce fut donc au profit de l'Espagne, et pour la ruine de sa patrie, que Christophe Colomb découvrit l'Amérique. — Christophe Colomb est, à juste titre, considéré par M. Quinet comme une des personnifications les plus exactes du cosmopolitisme italien. Quand du nouveau monde, par lui révélé, il est ramené les fers aux pieds, il est, aux yeux du poète historien, l'Italie même, « l'Italie enchaînée, garrottée, prisonnière de tous les peuples, pour prix du nouveau monde idéal qu'elle a donné au genre humain. »
Et pourtant, ce semble, tout n'était pas perdu déjà. L'Italie, serve du monde, en était encore la reine par ses arts. En effet, quand le penseur ne pense plus, quand le poëte n'est qu'un courtisan, l'artiste italien reste l'honmie le plus libre de la terre, et, grâce à lui, la révolution continue, recommence sous le voile du beau. Avec une puis-
puissance de critique, on pourrait dire de divination, que ne possède, à dose égale, qu'un seul contemporain, — son ami, son frère, M. Michelet, — M. Quinet a trouvé dans les statues, sur les toiles, sur les murailles des monuments, la renaissance même et la révolution religieuse, vainement cherchées ailleurs dans l'Italie abattue qui garde le silence. Lisez ses admirables portraits de Léonard de Vinci, de Raphaël, de Benvenufo Cellini, de Michel- Ange, comparez-les à ceux qu'a tracés, et de main de maître aussi, M. Michelet, et vous aurez dans l'esprit le tableau d'ensemble le plus splendide et le plus vrai du grand duel de la nature avec la foi, de l'antiquité païenne avec le vieux monde chrétien, pour la conquête de l'idéal du monde nouveau.