LA RÉPUBLIQUE DES PROVINCES-UNIES
terrifiait, don Juan sourit et fait sourire. Nul peuple ne peut résister au système de la douceur après le régime de l'écrasement, s'il n'a dans sou sein un homme tel que Marnix, capable, par la toute-puissance de son bon sens, de faire apparaître aux yeux des moins clairvoyants le serpent caché sous les roses.
3Iais ce premier danger, — la réaction devenue populaire sous la figure d'un prince aimable, — étant assez aisément écarté, grâce au génie et à la popularité d'un patriote, un autre écueil se dresse. Cet écueil n'est autre que l'apjilication, en apparence, la plus logique de la souveraineté du peuple. Au nom des deux principes fondamentaux de la réforme religieuse et pohtique, — « le suffrage de tous pour la liberté de tous, » — n'est-il pas trèsaisé d'amener la révolution à s'abolir par son propre droit? Dix provinces catholiques se sont unies à sept provinces protestantes : une assemblée générale de la confédération ne pourrait-elle pas décider que la confédération est catholique et monarchique, parce qu'il plaît ainsi à la majorité? la minorité protestante et républicaine ne devrait-elle pas être tenue de subir une semblable décision, légalement prise en vertu de la souveraineté du peuple, par elle admise en principe et reconnue inviolable en fait?
La révolution hollandaise fut soumise à cette épreuve.
« Ce fut, ditEilgar Quinet, un des moments les plus périlleux pour la liberté, mise en demeure de se livrer en vertu de ses propres doctrines. Sitôt qu'une révolution est victorieuse, de tous côtés l'invitation lui est faite de périr pour Thonneur de son principe, et il est rare que celte invitation ne réussisse pas auprès du grand nombre. »
Plus d'une fois, dans l'histoire, n'avons-nous pas entenchi demander publiquement à des républiques de se suicider à la majorité des voix? Écoutons donc avec attention ce
que répondaient, il y a trois siècles, des hommes vraiment dignes d'êlre libres, lorsque pareille chose leur était secrètement proposée comme l'idéal de la justice 1
Tout d'abord les agents catholiques laissaient négligemment tomber cette insinuation indirecte : — « Promettezvous de vous soumettre à tout ce que les états généraux décideront? » — « Je ne sais, répliquait Guillaume d'Orange. » — « De sorte que vous ne voudrez pas accepter la décision des étals? » — « Je ne dis pas cela; mais telle pourrait être la réponse, que nous l'accepterions, telle aussi que non. » — « Vous ne voudriez donc pas vous soumettre aux états touchant l'exercice de la religion? » — « Non certes! » s'écriait avec violence le Taciturne , sortant de sa réserve accoutumée; car, pour vous dire la vérité, nous voyons que vous voulez nous extirper, et nous ne voulons point être extirpés. » — « Oh! il n'y a personne qui veuille cela. » — « Si fait, certes! » — Un des docteurs présents, démasquant tout à fait les pieuses batteries alla jusqu'à dire « que les états, qui avaient proclamé la liberté de conscience, pouvaient l'abolir. » A quoi répondit Sainte-Aldegonde qu'il s'agissait « d'un serment, non d'une loi, » et, ramenant la question à son principe moral, il demanda à son tour : « La liberté d'esprit, conquise par le sang, serait-elle de nouveau jouée à croix ou pile, quand tout le monde voyait que les dés étaient pipés d'avance? » — « Sur ces mots, ajoute l'histoire mo- « derne, la conférence fut rompue; la liberté était sau- « vée. »
Mais pourquoi ces hommes de la réforme étaient-ils dupes si difficilement? — M. Quinet en a donné la vraie raison : « Ces hommes voyaient tout à la lumière des ques- « tions religieuses. » Ils croyaient à leur cause.
Par la rupture de l'union amoindrie en rayonnement,
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mais fortifiée en vitalité, car elle n'avait plus les dix provinces catholiques pour trahir, livrer les sept provinces protestantes de par le droit des majorités, la révolution hollandaise eut encore une épreuve redoutable à traverser intérieurement : la liberté de conscience. Dès le début, elle avait proclamé, adopté sans réserve le principe final : la tolcTance. La duplicité de ses ennemis et leur violence, surtout lors des massacres des Flandres, ne tardèrent pas à lui montrer où devait conduire fatalement la générosité du plus faible à l'égard du plus fort. Contre le catholicisme armé, le protestantisme, pour vivre, était tenu de rester armé. Si la tolérance est devenue, au dix-neuvième siècle, un principe de gouvernement et de civilisation, ce n'était, ce ne pouvait être au seizième siècle qu'une abstraction métaphysique, comme l'a si bien démontré Edgar Quinet.
0 En effet, entre deux religions inconcili;ibles... nulle paix véritable n'est possible, la première ne jiouvant renoncer à recouvrer la domination absolue, ni la seconde à l'espoir de l'acquérir.... celle qui n'opprime pas est infailliblement opprimée. Pour que la tolérance devienne effective, il faut que l'espérance de tout reconquérir soit arracliée à l'une au moins de ces églises. » Tant que cela n'était pas, « le véritable adversaire de chaque faction religieuse, c'était la religion opposée. »
La Hollande comprit parfaitement quelle politique une guerre acharnée lui imposait : les états de Leyde votèrent à l'unanimité l'interdiction de l'ancien culte. Ils fournirent ainsi au nouveau le seul moyen sûr qu'il eut alors décroître sans péril, et, d'autre part, ils garantirent la liberté natuMiale, en lutte avec le plus formidable empire de l'univers, contre des déchirements intérieurs dont tôt ou tard l'étranger eût profité pour s'introduire au cœur du pays, appelé, guidé peut-être par ses coreligionnaires.
■ La révolution hollandaise a réussi : parce iiu^elle s'est donnée pour base une révoluiion religieuse, parce qu'elle a osé profiter
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de la victoire et la prendre au sérieux, parce quelle s'est donne' le temps de grandir avant d'amnistier son adversaire et quelle Va mis dans rimpossibilité de la surprendre, parce qu'elle a refusé tonte capitulation avec le principe qui lui était inconciliable, enfin •parce qu abjurant le catholicisme, elle a coupé le câble qui la liait à la monarchie espagnole. »
Ces paroles d'Edgar Quinet , qui résument clairement toute l'histoire de la création de la Hollande par la volonté des Hollandais, n'ont besoin d'aucun commentaire.
Vin. — l'allemagne *.
La dernière exceptée, toutes les études d'Edgar Quinet, examinées précédemment, roulent sur les nationalités du midi de l'Europe. De Grèce en Espagne et en Portugal, d'Italie en Roumanie, le savant démocrate proclame un même principe : l'unité des races méridionales. Dans son ardent amour pour ces peuples , naturellement frères, il ne veut point entendre les voix de malheur qui crient : Ils sont morts, les peuples du Midi !
« S'ils sont las, réplique-t-il, ils se reposeront ; s'ils sont assis, ils se relèveront ; s'ils sont morts, ils ressusciteront ; car ils sont nécessaires à l'économie de la société moderne, et leur place est marquée par les débris mêmes du catholicisme. »
Et il excite la France de la Révolution à jeter à ses sœurs la parole de vie, à fonder la première alliance, celle que Ton nommerait à bon droit la Ligue latine. Mais son œuvre, déjà si vaste, ne se borne pas là. Au Midi, il veut, d'avance, unir le Nord, et il prouve que telle est la tendance générale de la poésie, de l'histoire et de la vraie politique moderne,
* Allemagne, dans Allemagne et Italie, Révolutions d'Italie, 1. 1, ch. v.; 1. II, ch. I'''. Essai sur les Œuvres de Herder; Examen de la vie de Jésus, Ultramontanisme, leçon V, aux tomes II, III, IV, YI, des Œuvres complètes d'EoGAR Qdinet.
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que telle est encore la mission de la France , médiatrice naturelle par sa position et par son génie.
31. Quinet n'a de préférence pour aucun peuple, pour aucun groupe de peuples, à l'exclusion d'aucun autre. 11 les croit tous destinés à coopérer à l'œuvre commune de liberté , d'égalité et de fraternité , et il les convie tous à s'entr'aider pour briser les tyrannies qui les oppriment. C'est pourquoi , bien que s'occupant particulièrement du réveil et de l'union de la vieille race romane, il salue avec une affectueuse émotion l'apparition sur la scène politique de la jeune race slave, et , en même temps , par-dessus le Rhin disputé, tend la main à la race germanique, lui prêche la concorde et l'amour, et sans cesse lui demande : « Dormez-vous ou veillez-vous, ma sœur? »
Edgar Quinet , dès sa première jeunesse, entraîné instinctivement vers l'Allemagne, sans pourtant renoncer à sa fdiation éminemment française, a réaUsé en lui-même l'union idéale du 31idi et du Nord. Et c'est à cause de cela que sesétudes franco-germaniques, si profondes et si lumineuses, sont si sympathiques et aux Français et aux Allemands. Lorsque la France se contentait encore de l'Allemagne de fantaisie de madame de Staël, c'est lui qui l'initia aux secrets de l'Allemagne vraie ; et les travaux qu'il consacra à cette initiation, échelonnés de 1831 à 1838, forment en quelque sorte un tableau mouvant sur lequel se reproduisent avec une exactitude rare les métamorphoses des idées allemandes avant 1848.
Le premier mérite de M. Quinet est de n'avoir point maudit le réveil de la nationalité allemande parce que ce réveil a été payé au prix du sang français. De plus, lorsque nul n'y voulait croire, il affirma que l'unité était devenue la pensée profonde, continue, nécessaire, qui j)énétrait en tous les sens ce pays divisé à l'inlini ; et que tout
désormais y poussait, religion, philosophie, art, droit, commerce, liberté et despotisme.
Luther, en portant un coup mortel à la papauté, avait en même temps brisé l'unilé du saint-empire romain germanique. Parla Réforme, la conscience individuelle s'était affirmée, et en s'affirmant avait dissous la confusion féodale unifiée. Après les effroyables divisions aristocratico-bourgeoises qui suivirent l'écrasement des Jacques d'outre-Rhin réclamant les conséquences matérielles de la révolution spirituelle, après la guerre de Trente-Ans, l'Allemagne épuisée, dévastée, morcelée, n'existait plus guère que de nom. Depuis lors, — comme l'a si nettement expliqué )I. Ouinet, — deux choses ont servi à rendre à l'Etat la conscience de lui-même : d'abord, le mouvement littéraire et philosophique de la fin du dix-huitième siècle ; ensuite et surtout la conquête napoléonienne.
Divisés dans la vie publique, les Allemands se retrouvèrent pour la première fois dans la vie littéraire. L'enthousiasme soulevé par un poëme de Gœlhe, par un drame de Schiller ou par une improvisation de Fichte, rapprocha les âmes, et, durant un demi-siècle, « la dictature de l'art » renoua le lien brisé de la nationalité. Au début de la Révolution française, la philosophie allemande semblait en être la réflexion. Kant, qui saluait l'ère nouvelle avec amour, a le même caractère que la Constituante ; « mêmes espérances illimitées , dit Edgar Quinet, même enthousiasme du deyoir, mêmes acclamations sur sa réforme inattendue... L'héroïsme est la condition de sa philosophie morale, comme il le devait être de la société enfantée par la déclaration des droits. » Fichte représente « le génie abstrait de la Convention ; » philosophe montagnard, il méprise le passé et la tradition, défait, refait la création éternelle, et, sur la négation de la nature, plante révolu-
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tiomiairemeiit la volonté humaine. Plus lard , quand la France révolulionnt'e déborde jusqu'en Égvple, la jdiilosopliie allemande s'universalise aussi. Schellin^ embrasse à la fois « les rêves d'Alexandre et le panthéisme Scandinave. » Bienlùl Hegel, remuant les idées universelles au centre de la Sainte-Alliance, de la thèse à l'antithèse, et par la synthèse, d'absolu en absolu, aboutira à cette doctrine de mort morale : « S'accommoder de ce monde tel qu'il est et pourtant lui être supérieur. » C'est là, en effet,, que devait fatalement conduire la renaissance intellectuelle allemande. Le grand Gœthe, « immobile connue le sphinx du désert, » Wieland et Herder, dans leur sérénité sublime, mènent directement à l'art pour l'art de Tieck et de Jean-Paul Pàchter. Avec la critique des frères Schlegel, l'art s'éloigne de plus en plus de la terre, et la littérature, égarée dans des nuées indéfinissables, y plane sans qu'aucun bruit de la société politique puisse monter jusqu'à elle.
A peine retrouvée, grâce au sublime effort de la seule pensée, PAllemagne se serait évanouie en fumée transcendantale, si elle n'avait reçu tout à coup le rude choc de la France. En la foulant sous les pieds de ses chevaux, Napoléon lui rendit un double service : il brisa la carapace féodale sous laquelle elle étouffait, il la réveilla à force de se faire haïr, la groupa contre lui-même, si bien qu'à Leipsick elle se dressa invincil)le devant son invincible ambition. Alors on vit l'Allemagne, sortie d'elle-même, y rentrer avec fureur, restreindre son horizon vague, nationaliser son art entre le Rhin et le Danube : les frères Grimm scrutèrent les antiquités germaniques pour retrouver les titres oubliés de la nationalité ; la musi(pie universelle de 31ozarl et d'Haydn fut germanisée par ^^ eber et Spohr; Cornélius fit reculer la peinture jusqu'au fond
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du moyen âge, vers les temps glorieux du saint-empire ; enfin la poésie endossa la giberne, mâcha la cartouche et entonna le Chant du glaive avec Kœrner et Uhland. Mais cette renaissance sous la forme militaire ne pouvait pas plus que la renaissance pacifique et idéale amener immédiatement de féconds résultats. Gothique et carlovingienne, au service de toutes les aristocraties européennes, elle devait être comprimée par ceux mêmes qui l'avaient encouragée , des brillantes promesses de la Sainte-Alliance, en 1813, tomber dans les amères déceptions qui couronnèrent la victoire de Waterloo et la prise de Paris.
La Révolution de 1850 n'exerça qu'une action peu apparente sur l'Allemagne, remise sous le joug de ses rois, princes et principicules. Cependant, l'ambition politique, éveillée en 1814, se trouvait excitée de nouveau par le coup porté en France à la légitimité monarchique, et, si l'honnêteté et la naïveté allemandes étaient incapables de comprendre les fictions parlementaires, du moins les esprits concevaient-ils avec plus de lucidité une forme politique nationale. Dès 1851, l'aspect de l'Allemagne pensante permettait à Edgar Quinet de prédire le parlement de Francfort, le Zollverein et les révolutions de Berlin, de Vienne, de Bade, de la Hesse et du Wurtemberg. Dans le silence et sous l'immobiUté d'alors, l'observateur attentif finissait par découvrir le mouvement unitaire des esprits et les secrètes aspirations de la philosophie à se produire dans les faits. Pendant que d'autres peuples remontaient « de l'expérience à la spéculation, » l'Allemagne « inclinait visil)lement de la spéculation à l'expérience. »
Durant la première période de leur renaissance, les Allemands avaient fait prédominer leur faculté de synthèse ; intuitivement et laborieusement ils avaient systématisé