‹ Edgar QuinetChapitre 59 sur 122 · ALLEMAGNE · texte numérisé non relu

ALLEMAGNE

tous les arts et toutes les sciences, et s'étaient lancés avec une audace sans pareille dans les généralités les plus abstraites, vers les hauteurs métaphysiques les plus incommensurables. 31ais, par excès d'universalisation, ils avaient perdu jusqu'à la notion, au sens du détail, souvent le méconnaissant, le transformant souvent en ensendjle, dételle sorte qu'une bulle de savon devenait à leurs yeux un soleil. D'autre part, à force de chercher à travers l'irréel l'affirmation sans bornes, ils avaient trouvé l'absolue négation, et l'homme, absorbé par l'humanité, tendait à se dépersonnaliser, à disparaître dans le panthéisme. 3Iais à peine les demi-dieux de l'époque héroïque de la philosophie, les Lessing, les Gœthc, les Hegel, les Klopstock, les Schiller, les Kanl, les Fichle, les Herder, ont-ils disparu, que l'universel, le spirituel et l'idéal absolu semblent avec eux s'évanouir. L'Allemagne, contrainte à se retourner sur elle-même pour résister à la conquête, dans les sphères intellectuelles se retourne aussi ; de la synthèse créatrice elle descend dans l'analyse dissolvante, de la foi artistique et philosophique dans le doute anti-religieux. Toutes les vieilles croyances, — jusques et y compris les plus nationales, — sont battues en brèche, non- seulement par les critiques, mais avec autant d'ardeur par les savants, les philosophes et les poètes. On dirait d'une innombrable armée de termites prenant tout à coup possession du vieux bâtiment du passé, le sciant dans tous les sens, le rongeant, le dis.solvant, le brûlant de leurs acides jusqu'à ce qu'en entier il ait passé dans des millions de petits estomacs, qui le digèrent, le rendent en poussière, le réduisent à néant. De leurs flèches d'or, brillantes et mortelles, qu'ils lancent avec une furie toute française, les Bœrne, les IltMwegh, les Lenau, transpercent et mettent à jour le monstre féodal, et, comme dit Edgar Quinet, « le long

monologue de l'idéalisme allemand finit par l'éclat de rire d'Henri Heine. » Les Wolf, les Niebuhr et leurs disciples, démolissent l'antiquité grecque et romaine, les Bauer, les Daub, les de Wette, les Lengerke, les Bohlen, les de Watke, les Strauss, — et depuis les Feuerbach, — tous prêtres et la plupart professeurs de tbéologie, avec une patience, une obstination et une impassibilité olympienne, pour le seul honneur de la science, livre par livre, morceau par morceau, verset par verset, dissèquent l'Ancien Testament, le >'ouveau, Dieu même, sapent et font sauter toute la religion officielle, toute l'immuable orthodoxie chrétienne.

« On dirait, s'écrie M. Quinet, que, pour gage d'impartialité, chaque théologien se croit ohligé, pour sa part, de jeter dans le gouffre une feuille des Écritures. Dans cette étrange ardeur des hommes d'Éghse à sacrifier eux-mêmes le corps et la lettre de leur croyance, n'y a-t-il pas quelque cliose qui rappelle cette nuit de la Constituante, où chacun venait hrùler ses lettres de noblesse? »

Contre cette critique révolutionnaire, M. Quinet croyait devoir réagir, en 1858, afin de sauvegarder la personnalité humaine menacée par la réduction en mythes impalpables d'individualités telles qu'Homère et Jésus-Christ. Il s'effrayait aussi de voir l'Allemagne, reprenant et parachevant la partie négative de l'œuvre de Voltaire, perdre son originalité à mesure qu'elle s'éloignait du pur idéalisme, et renoncer aux aspirations de ce génie cosmopolite et impartial , qui lui avait donné un si grand ascendant moral, pour s'enfoncer à l'aveugle dans une voie conduisant au vide. Il signalait avec tristesse qu'en travaillant ainsi à la destruction radicale du christianisme , elle n'enfantait point une foi nouvelle, que le fatalisme et l'indifférence gagnaient chaque jour du terrain dans le domaine des âmes, et que le silence se faisait au milieu du

Page 1