‹ Edgar QuinetChapitre 61 sur 122 · IX. LA POLOOE ET LA SLA VIE · texte numérisé non relu

IX. LA POLOOE ET LA SLA VIE

« Je dois constater, s'écriait Edgar Quinet en sa première leçon sur V i'itramontanwne^ , saluer comme un fait imitortant ce qui se passe à quelques pas d"ici, dans Tenceinte du collège de France. Au nom des Slaves, le premier poëte des Slaves, notre cher, notre héroïque Mickiewicz, combat de sa sainte parole pour une cause qui bien souvent se confond avec la nôtre. Qui jamais a entendu une parole plus sincère, plus religieuse, plus chrétienne, plus extraordinaire, que celle da cet exilé, au milieu d'un reste de son peuple, comme le prophète sous les saules? Ah ! si l'àme des martyrs et des saints de la Pologne n'est pas avec lui, je ne sais où elle est. Qui jamais, surtout, a parlé de notre pays, de la France, avec des entrailles de fils, si ce n'est cet enfant de la Pologne? Grâces lui soient rendues! Ces hommes, ces frères d'armes ont toujours été à Tavant-garde de nos armées ; il est juste qu'ils veuillent être encore, dans le mouvement de la France, à l'iivant-garde de l'avenir. »

Au temps où ces éloquentes paroles étaient prononcées, Adam Mickiewicz, l'immortel auteur des Adieux et de Konrad Wcdlenrod, accomplissait une grande œuvre. Polonais, on l'entendait avec stupéfaction prononcer en faveur des Russes des paroles de réconciliation et d'amour. S'élevant du principe de la nationalité au principe supérieur de l'universalité de sa race, il plaidait avec une indicible éloquence les droits de soixante-douze millions

* Tome II des Œuvres complètes d'Edgar Quinet, p 1 i7.

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d'hommes et de leur cause commune, — affranchissement et fraternité, — il tentait de faire une cause française, une cause universelle. (]ar la France, disait-il, est « l'abrégé du monde; elle réalise en son sein l'idée d'une communauté chrétienne des peuples. »

Mais était-ce le panslavisme que Mickiewicz j)roj)ageait avec tant de succès durant la seconde, la plus glorieuse période de sa vie tourmentée? — >'on, si l'on entend par ce mot l'union forcée de tous les Slaves sous le sceptre du czar ; oui, si par là l'on comprend une confédération géni'rale des populations slavonnes, affranchies et des dominations étrangères sous lesquelles elles restent si impatiemment courbées, et en même temps d'une tyrannie intérieure et soi-disant nationale, quelle qu'elle soit. — II y a, en effet, deux panslavismes : celui de Pétershourg, qui ne tend qu'à réaliser le testament de Pierre I" par l'écrasement des nationalités; celui des Slaves, qui a pour but le rapprochement fraternel de toute une famille humaine, agricole et conmiunaliste sinon coumiuniste, partant stationnaire et pacifique. Le malheur de ce panslavisme démocratique est précisément de ne pas être séparé du panslavisme autocratique, au point qu'il soit inq)Ossible aux esprits prévenus de les confondre l'un avec l'autre. L'union des Slaves, voilà leur idée fondamentale à tous les deux : mais, dans le premier, union veut dire liberté de chacun et fédération volontaire de l'ensemble des nations slavonnes; dans le second, union signifie esclavage général, unité du despotisme lenq)orel et spirituel entre les mains d'un maitre-dieu qui est tout, Mongol ou Allemand, excepté Slave. Mais si, en principe, l'hostililé des deux panslavismes est radicale, elle a tendu longtemps, elle tend encore à diminuer, à disparaître, en fait, grâce, d'une part, à la duplicité byzantine des empereurs

■m LES NATIONALITES.

de toutes les Paissies; grâce, d'autre part, à rindirférence, à l'inhabileté, à l'impuissance prouvées de la diplomatie, qui prétend sauver le monde de la prépondérance ou de la conquête moscovite sans rien changer à l'absurde constitution de l'Europe actuelle. Tant qu'avec l'appui ou par le seul effet de la non-intervention en sens contraire de l'Occident, les Slaves orientaux ne se seront pas émancipés et organisés selon leurs vœux, la route de Coiislantinople restera ouverte, et « qu'il se trouve, comme on fait dire à >'apoléon 1" dans le Mémorial de Sainte-Hélène^ qu'il se trouve un empereur de Russie vaillant, impétueux, capable, en un mot, un czar qui ait de la barbe au menton, et l'Europe est à lui. » Dans l'état actuel des choses, maintenant que Vintégrité de l'empire ottom,an est menacée non d'une invasion, mais d'une dissolution, la question d'Orient se pose exactement de la même manière qu'avant la prise de Sébastopol. Si la Russie semble avoir perdu le protectorat exclusif de ses coreligionnaires sur les terres du moribond, je ne sache pas que les coprotecteurs des chrétiens orientaux aient plus fait qu'elle pour la sûreté des personnes et des propriétés, jiour l'affranchissement et la protection des peuples. Le slavisme local, le panslavisme pacifique reste toujours à l'état d'arme non essayée, — rouillée peut-être, — et il est évident que le panslavisme envahisseur de Saint-Pétersbourg a dû largement profiter lies fautes et des trahisons diplomatiques de ses enncnu's. On ne s'en apercevra que trop tôt.

Qu'est-ce que la Russie? — Cette question mérite d'être posée de nouveau, car l'on a totalement oublié ce que l'on disait d'elle il y a si peu d'années.

« >'ous devons, dit M. Michelet ', nous devons envisager la Russie en musse, provisoirement et simplement, connne une force, — force

• Légende de Kosciitsko, éd. in-18, p. 151.

LA POLOG>"E ET I,.\ SLAVli;. '2tù

barbare, inonde sans loi, motide ennemi de la loi, qui ne lait aucun progrî's en ce sens, qui maidie à rebours et retourne aux barbaiies antiques, qui n'admet la civilisation moderne que pour dissoudie le monde occidental et tuer la lui elle-mèiuc. »

Donc, que la Russie fasse des clieniius de fer et, à cause de cela, se dise pacifique et civilisée; qu'elle émancipe même ses paysans et s'annonce connue socialiste, elle est toujours la terre maudite des czars , la citadelle de l'autocratie, la contre-révolution armée. — Cette P»ussie-là, la Révolution la lient pour son irréi onciliahle ennemie.

Mais sous la Russie officielle, — laquelle est un horrible mélange de machiavélisme allemand , de jésuitisme italien, de corruption byzantine et d'ambition tartare, — il en est une autre, vraiment slave, et qui mérite toutes les sympathies de la démocratie universelle. Je veux parler de la Russie populaire, (jui git plongée par le czarisme dans « l'infernale perdition, » et qui apparaîlra un jour ou l'autre sur les ruines de tout réchafaiidai-e de mensonges par lequel elle nous est cachée. C'est celte Russie qui conspire et combat depuis l'occupation d'ime autocratie d'origine étrangère , et que cette autocratie exile, déporte, lue et empoisonne de ses épouvantables principes. C'est celte Russie enfin i{ui pleure sur la Pologne, sa sœur, et qui dit avec Bakounin : « La Pologne n'a pas encore péri tant que nous existons, » el qui ajoute avec Sasonoff : « Tant que nous vivrons, le peiiple russe aussi ne mourra pas; il vivra pour sa liberté comme pour la vôtre, Polonai.< M »

La Pologne, — seconde victime du czarisme, car la Russie est la première, — a été tuée l'on sait comment : elle a été dissoute plutôt que contiuise, elle a réussi à ne pas périr

* Cliristiern Osirowski. Ullres slaves, |). i'I]

2i6 LES iSATIONALITÉS,

moralement au milieu de la dissolution de ce qui fut elle. Malgré l'Europe indifférente, hostile, malgré la France, pour laquelle elle versa tant de sang, la Pologne donnante, — ainsi la nomme admirablement M. Michelet, — la Pologne chevaleresque de Sobieski, la Pologne démocratique de Kosciusko est parvenue à se survivre. Unie, égalitaire, éternellement alliée à ceux dont les gouvernements l'ont sans cesse abandonnée et livrée, elle est prête pour l'heure du réveil des peuples , espérance antimoscovite de l'Occident républicain , espérance des Slaves eux-mêmes , dont elle est par l'amour le centre naturel de ralliement, comme l'autocratie russe l'est par la haine et peut l'être pour la vengeance. — Depuis que le crime du démembrement a été commis, depuis que la Pologne a été rayée de la carie par des « meurtriers imbéciles, » il manque à l'Europe un organe essentiel ; elle n'a plus, à son centre, de poitrine à opposer à l'invasion barbare; elle n'a plus de cœur pour recueillir ses idées et pour les répandre sympalhiquement jusque dans les profondeurs inconnues des steppes septentrionales. Jamais il n'y aura de vraie paix dans le monde, jamais il n'y aura d'harmonie fraternelle entre les peuples tant que cette vieille Pologne, rajeunie à force de souffrir, n'aura pas recouvré son existence nationale, tant qu'elle n'aura pas repris son ancienne mission de dévouement et de conciliation.

Le troisième centre de la race slave, la Bohême, a spécialement attiré les regards d'Edgar Quinet. Il lui a consacré un des plus beaux chapitres de son Histoire de la poésie K

M Quand la race germanique, dit-il, eut sauvé l'Europe des invasions des Sarrasins du côté de l'Espagne, la race slave repoussa à son

' Tome IX des Œuvres complètes.

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tour î> Olniiitz la dernière inva>ioii de l'Orient sous les Jils de Dschcngis-Klian. Adossées l'une à Tautrc, couinie l'aigle à deux tètes, ces deux races déciiiquetèrent, chacune à sa manière, le côté de l'Orient qui vint les attaquer. Après cette lutte, qui donna à la race toute son unité, toutes les tribus se débandèrent. L'une d'elles, véritable aventurière, s'insinue plus avant au cœur do l'Allemagne. C'est la Boliême.... Égarée dans sa route, cliercbant fortune à l'étranger avec ses sorcières, ses enchanteurs, ses liateleurs, ses villes des morts, sa langue vive et résonnante, son origine équivoque; heureuse, joyeuse sous le ciel de Prague, au bord des flots de l'Elbe, cette petite nation isolée est elle-même, dans l'histoire, une folâtre Bohémienne au milieu du cercle grave des tribus gennaniques dont elle est entourée. »

Les temps de la joyeuse Bohême ont vite passé. Dès l'époque héroïque où elle produisit Jean lluss, Jérôme de Prague et /iska, les armées catholiques la noyèrent dans le sang. Soumise, surtout depuis le règne de Ferdinand II, au despotisme autrichien, et germanisée avec une cruelle obstination, elle a }tourtant été de nos jours une des premières à retrouver ses origines et à affirmer sa nationalité. Le bombardement de Prague, en 1848, a coupé court à sa renaissance, par malheur entachée de panslavisme moscovite. Telle qu'elle est en réalité, aux deux tiers tchekke, allemande pour le reste, elle semble êlre appelée , non à une mission de haine , mais à une mission d'amour. Elle rapproche deux mondes contraires , double, — et pour jamais, — elle est et doit être 1 intermédiaire pacifique entre le slavisme et le germanisme- Plus loin, vers le Sud, nous avons vu surgir la Croatie, malheureusement au profit de l'Autriche, à laquelle elle a fourni des bourreaux pour exécuter l'Ilalie et la Hongrie. Qu'elle ne garde point la responsabilité d'un pareil crime ! Courbée sous le uième joug (jue ses ennemies d'un jour, elle sait ce que coûte le salut de l'empire unitaire ; elle le hait aujourd'hui plus encore qu'elle ne parut l'aimer hier; fra-

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lernellement unie avec la Hongrie, elle revivra pour le détruire.

La plus avancée des nations slaves du .Midi et celle à laquelle semble assigné le rôle le plus important dans les circonstances actuelles, c'est la Serbie. Petit pays qui compte à peine un million d'lial»itants, elle a plus d'une fois alliré sur elle l'attention de l'I^urope contemporaine. Traitée absolument en terre conquise, comme sa voisine la Bosnie, c'est à l'aide de son seul courage, les armes à la main, qu'elle a châtié les déprédations des janissaires et les concussions des pachas ; qu'elle a su s'imposer à la Porte avec des droits identiques à ceux des deux autres principautés danubiennes. Nul n'a oublié l'insurrection générale de 1804, et personne n'ignore que la Piussie en sut profiter pour s'introduire en Serbie à titre de prolectrice. Le traité de Bucliarest (1812), du môme coup, garantit aux Serbes les libertés qu'ils s'étaient conquises et les plaça directement sous le protectorat moscovite. Depuis lors, la Serbie n'a pas cessé de travailler avec une persévérance admirable à la con.servation de son autonomie et à l'amélioration de ses inslilulions nationales. Mais, par malheur, la Ptussie, exploitant les affinités de race et de religion qui la rattachent aux slaves méridionaux, est toujours intervenue entre le suzerain et ses vassaux révoltés excitant sans cesse ceux-ci contre celui-là, et sans cesse empêchant la paix, conclue sous sa dictée, d'être définitive. I>es Serbes n'ont pas manqué de s'apercevoir, en plus d'une circonstance, qu'ils étaient les jouets de l'ambition moscovite. 11 ne serait donc pas difficile de les arracher à l'influence russe, si l'Euiope, désormais protectrice, savait comprendre leurs vœux; si, par exemj)le, leur permettant simplement de payer le capital du tribut qu'ils doivent au sultan, elle les l lissait libres de s'affranchir, même sans bataille, du joug

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