L'ALLEMAGNE
bouleversement pacifique mais continu de tous les antiques systèmes. De ce silence, néanmoins, il n'augurait pas la mort; et, en dépit des apparences, il affirmait :
« Une transformation profonde travaille aujourd'hui les peuples allemands. Cette révolution n'est point apparente et- bruyante comme celles qui s'opèrent en l'iarice, en Angleterre ; mais il est aussi impossible de la niiT, et elle va aboutir à des résultats semblables. »
Suivant donc avec intérêt ce mouvemenl intime de l'Allemagne démocratique et unitaire , il s'efforçait , d'une part, de lui concilier l'opinion française, et, d'autre part, de lui ôter le caractère moyeu âge et antifrançais, qui lui. semblait y êlre imprimé moins par le peuple même que par despublicislesmaladioits dont la censure encourageait les excès puisqu'elle les autorisait. Discutant un à un les malheureux préjugés littéraires et politiques qui tendaient à séparer éternellement les Français des Allemands, ridiculisant avec une égale vivacité la teutomanie et la gallopbobie, il ne manquait pas une occasion d'apaiser la vieille dispute du Rhin, d'arracher des cœurs les rancunes de la conquête, les souvenirs de Leipsick et de Paris, de prêcher enfin la concorde et la réconciliation.
Ouvrant son cours du Collège de France, le 20 mars 1844, il disait:
« Les Allemands comprendront-ils enfin qu'il est temps d'oublier la rancune de 181 "j, et que tout n'est |pas mauvais dans la tradition de nos moits de Leipsick? Si l'alliance de l'esprit français et de l'esprit anglais a jeté de grandes lumières dans le dix-huitième siècle, oui, je l'avoue, j'ai cru longtemps que l'alliance de l'Allemagne et de la France ))Ourrait également honorer le dix-neuvième... J'ai cru que cette ligue sainte était la plus forte muraille contre les prétentions du passé, de quelque part qu'elles vinssent
« Encore une fois, je fais ici appel aux écrivains, aux penseurs allemands. Qu'ils rejettent loin d'eux des ferments de haine aujourd'hui sans grandeur! Les Espagnols, que l'on a dit si implacables, ne nour-
rissent contre nous aucun ressentiment ; leur terre, Dieu merci, est rassasiée de notre sang. Et la terre d'Allemagne n'en a-t-elle pas assez bu? ou les Allemands sont-ils devancés par les Espagnols? Ce qu"il y a de sur, c'est que la haine est du passé; l'alliance, c'est l'avenir. »
1848 a été, en Allemagne, l'épanouissement précipité d'une double fleur d'enthousiasme : enthousiasme de jeunes bourgeois qui avaient oublié de naître en 1850, enthousiasme de jeunes socialistes trop pressés de naître. 1848 avorta, là comme ailleurs, parce que la politique craignit de toucher à la religion et que l'énergie révolutionnaire fit absolument défaut. L'Allemagne socialiste et répu- • blicaine, si faible encore, ne put qu'annoncer l'avenir en versant largement son sang. Tout le présent appartint au constitutionnalisme. Le constitutionnalisme, réuni en assemblée unitaire à Francfort, abolit, — il faut lui rendre celte justice, — plusieurs des abus féodaux, notamment les corvées, les prérogatives judiciaires des seigneurs sur leurs terres ; il améliora le sort des juifs. 3Iais, par son rêve de saint-empire à laBarberousse, — rêve qui le poussa à jeter le manteau de Maximilien sur les bourgeoises épaules du gros Frédéric-Guillaume, lequel n'en voulut pas: — par son hostilité égoïste à l'égard de la Pologne, de la Bohême, de l'Italie, par son empressement à sévir, de concert avec les rois, princes et aristocrates, contre les insurgés plébéiens, il mérita la fin si triste, si ridicule, qu'il a eue.
Le parlement de Francfort dissous, l'Allemagne, sans empereur ni empire, retomba dans la confusion de 1815. Dualité du ^'ord et du Sud, Prusse contre Autriche, Saxe contre Bavière ; dualité de l'Ouest et de l'Est, Bavière contre Wurtemberg -, hostilité de la Hesse contre laHesse- Cassel, du royaume de Saxe contre les duchés de Saxe, de Saxe-Cobourg contre CobourgGotha ; lutte du protestantisme et du catholicisme, piétisme prussien, jésuitisme
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.lulricliieii ; hobereaux ici et là; ftiut ce qui la Lorliiraii naguère, la tiraillant, la leiiaillant dans tous les sens, la torture encore. Avec le reste île l'Kurope, il faut l'avouer, elle est ploui^ée dans une nuit lugubre; sa splendeur intellectuelle et morale d'autrefois est totalement éclipsée.
Le peu qui reste de l'AlIemaj^ne pensante [loursnit laboiieusement l'œuvre de pure critique déjà commencée. F^es derniers des philosophes achèvent la destruction de la Religion et de l'absolu; puisque Voltaire, semble-t-il, n'a pas assez démoli, ils reprennent Voltaire ; ils veulent l'aire table rase de Tidéologie du passé, en attendant l'avènement définitif de la Nature et de la Justice.
Matériellement, — comme ses voisins, — l'Allemagne a eu à subir toutes les déceptions du régime de la féodalité financière. Enfoncée jusqu'au cou dans la boue de l'agiotage et de l'industrialisme, elle y eût étouffé si les hasards de la crise ne commençaient à l'en débarrasser.
Chose plus triste encore ! Les Allemands, si patriotes •pTils l'étaient trop, ont pris, en dégoût du présent, leur |)atrie même en haine. Quelques-uns parmi eux se complaisent, aux applaudissements de la foule, à ravaler toutes les choses allemandes.
Il en est d'autres, — et ce .sont des populations 'entières, — qui fuient à deux mille iieues^dê la patrie marâtre. Dans la liesse, dans le Palalinat, on ne 'trouve plus de jeunes gens poiu- la conscriiition. Iji ^Vurlend)erg, on pourrait citer des villages où il ne reste pas âme qui vive jMiur maudire riinpùt, la misère, la tyraimic et la honte!
Mais rAliemagiie toud)ée se relèvera. Sous^le passé dé- Iniil par son implacable recherche, le présent couve l'avi'iiir; au sein du silence apparent et ilu désespoir ti'op réel, la rév(iUiti<jn existe, se |)répare , trionq)li('ra. Iléri-
tiers de la pensée germaine, les peuples, au jour du réveil, viendront sur le sol sacré de l'Allemagne, — poitrine européenne, — sceller la grande alliance ; et c'est elle, — Germania mater, — qui, moins active, donnera aux plus actifs les qualités précieuses que ses enfants ont conservées : la mesure , la solidité, la conscience, la persévérance, l'honnêteté, la profondeur et l'universalité.