‹ Edgar QuinetChapitre 66 sur 122 · XI. — LA POLITIQUE ^ATIO^ALE DE LA FrANCE · texte numérisé non relu

XI. — LA POLITIQUE ^ATIO^ALE DE LA FrANCE

« Quand il sera question de patrie, s'écrie tristement .M. Quinot à la iin de V Histoire de mes idées ♦, quelques hommes de bonne volonté se souviendront de moi. »

Ailleurs il dit encore* :

« Si une parole doit marquer après ma moit la place de mes os, ce sera pour avoir senti que depuis les stigmates de 1814 et de 1815 la France, gorgée d'opprobre est tomliée en .«crvage, que Fiiivasiou continue, que son œuvre cessera quand cesseront les traités imposés, c'cst- 'a-{lire le droit de la violence. »

Et, en effet, nul ne sentit pins profondément qu'Edgar Quinet, nul ne comprit mieux la France ; nul ne l'aima davantage en ses jours de malheur comme en ses jours de gloire; nul ne travailla avec plus de constance à l'éclairer quand elle chancelait dans l'omhre, à l'arracher aux hontes du présent, à lui montrer vers l'avenir un idéal iunnensémenl agrandi. Dans ce cœur, on peut le dire, le cœur de la patrie entière n'a pas cesse un seul instant de battre, et c'est à cause de cela que cette intelligence, éveillée en même temps par la haine et par l'amour, a pu s'élever si haut, ralliant autour de la patrie française toutes les autres patries et de leur fraternel accord constituant l'harmonie humaine.

L'idée de patrie est la première qu'ait conçue Edgar Quinet. A peine âgé de trois ans, il la pressentit, lorsque, comme il dit en son Ahasvérus'% « tout petit enfant, il

' Œuvres complètes. tomeX, p. 270.

* Mvolutions d'Italie, 1. II, cli. v.

' Œuvres complètes, t. VII, p. 7")^.

suivait, pieds nus, à la pluie, plus loin que la frontière, du côté de Cologne, les grands bataillons de la France; lorsque ses soldats le prenaient dans leurs bras pour (lui) faire toucher, sans peur, la crinière de (son) cheval de guerre. » Mais cette idée ne devint son âme même qu'un peu plus tard, en 1814, en 1815, quand il vit, par deux fois, passer les longues files des cavaliers étrangers, et comprit à sa terreur instinctive, au rouge qui lui montait au front, que, sous le pas de ces cavaliers, la France gisait écrasée et souillée.

L'homme n'a pas oublié un seul instant ce que l'enfant sentit, vit et comprit. Sa vie entière a été consacrée à faire sentir, voir et comprendre l'écrasement et la souillure de la patrie. La lueur sinistre des feux de bivac de l'invasion s'agita toujours devant ses yeux. En toutes ses œuvres politiques, — même en ses œuvres littéraires, — on retrouve cette flamme, entretenue pour la vengeance.

« Assez de sophismes ont été entassés sur l'invasion, tantôt pour s'en distraire, tantôt pour s'en glorifier... On a cherché mille détours pour ne pas voir la plaie ; acceptons la douleur, si nous voulons en guérir *. »

Qu'est-ce donc que l'invasion?

« Après Waterloo, Byron chante les funérailles de la France. On retranche du passé les trente années où elle a vécu le plus, comme on enlève à un cadavre, dans l'autopsie, le cœur et les entrailles. Son drapeau, ses couleurs, ses armes sont enterrés : personne ne peut dire ce qu'ils deviennent. La France est octroyée comme un butin. Le drapeau blanc sert de linceul. Pour poser sur le cadavre et en répondre au monde, on fait asseoir aux pieds et à la tète la vieille royauté et la vieille Église. Après cela, l'ancienne Europe prête encore une fois l'oreille. N'entendant aucun souffle de vie, elle s'éloigne; ses soldats repassent un à un la frontière sans détourner la tête ^. »

* Le Christianisme et la Révolution, leçon W.

* Le Christianisme et la Révolution, leçon t5^

Page 1