‹ Edgar QuinetChapitre 7 sur 122 · AU COLLÈGE DE LYON · texte numérisé non relu

AU COLLÈGE DE LYON

dita tous les grands auteurs, depuis Ennius et Lucrèce jusqu'à Ovide, Horace et Virgile; depuis Tite-Live et Tacite jusqu'à Claudien, Sidoine Apollinaire et Grégoire de Tours. Il aimait, entre tous, Tacite, et principalement parce que les vies rapides de Galba et d'Othon lui rappelaient le spectacle des changements dont il avait été si vivement frappé en 1814 et en 1815. C'était aussi le souvenir de l'invasion qui l'entreînait particulièrement vers Grégoire de Tours et l'époque barbare. Il composa même sur ce sujet un vaste Commentaire, qu'il possède encore et qui est son premier ouvrage. 11 se fût sans doute adonné à l'étude de nos origines, s'il ne s'était vu devancé, de 18'i'2 à 18*24, par Augustin Thierry et M. (luizot. Tout en faisant sa philosophie et en s' enfonçant dans les travaux particuliers les plus sérieux, Edgar Quinel commençait aussi l'étude des hautes malhémaliques, auxquelles son père le destinait spécialement. 11 eut pour les sciences un initiateur, M. Chachuat, chez lequel il v avait « de l'enfant et du Keppler, du moins par l'enthousiasme délirant pour les formules qui règlent l'univers. » Sous un pareil professeur, qui adorait à la fois les contes de fées et le calcul intégral, il se laissa entraîner vers les chiffres, les lignes et les formules algébriques, en dépit de sa répulsion première; il |)ut même, lorsqu'il n'eut j)lus à son service les ailes de M. Chachuat, ne pas trop souffrir de la sévère discipline du professeur de malhémaliques spéciales, très-savant maître de l'école de Laplace et de Lagrange. En ce temps-là il aimait « en p\ Ihagoricien la pureté incorruptible de la géométrie, » et l'algèbre lui semblait « la langue du dieu de l'esprit. » Aujom'd'hui encore, il reconnaît devoir aux malhémaliques la conviction de la certitude, le goût de la clarté et la soif inextmguible du vrai.

« Je (lois aussi en partie aux matliématiques, dit-il, mon aversion pour les paradoxes, et il est de fait que je ne m'en suis jamais permis un seul, fout en sachant parfaitement qu'ils sont le moyen le plus sûr, le plus facile, de se faire écouter d'une société usée et corrompue. »

Cependant, si la théorie générale des sciences l'avait dès l'abord enlliousiasmc, le ravissement fut quelque peu diminué quand il lui fallut tomber dans le détail, toujours fastidieux pour un esprit d'vme aussi dévorante activité. D'ailleurs, il se sentait en même temps entraîné dans une voie moins positive. De minuit à quatre heures du matin, à la lueur d'une lanterne sourde, il lisait Dante, Pétrarque, Anoste, le Tasse ; et ces lectures, qui lui ont révélé et fait aimer l'Italie avec tant de passion, produisirent aussi l'éclosion de son génie poétique. Mais la cause déterminante de sa vocation littéraire fut, comme lui-même l'a raconté, une lecture de Chateaubriand :

« La première fois, dit-il ', qu'un livre de Chateaubriand tomba sous mes yeux, ce fut, je me le lappelle, sur un banc de pierre dans une des cours du collège de Lyon. On était au milieu du printemps. Un vent léger agitait les acacias de la cour et semait une à une les Heurs sur le volume embaumé. Ces pages (c'étaient Atala et René) firent sur moi l'effi t d'une vision. Je sentais une sorte de terreur à l'approche de ce monde idéal qui s'ouvrait devant moi. Quand je fermai le livre, il me sendila que je venais d'apprendre le secret du grand amour et de goûter le fruit de l'arbre du i)ien et du mal dans l'Éden de l'imaginalion. »

A partir de ce jour, en effet, le rêve poétique occupa toutes ses heures de loisir et commença même à prendre une forme rhylhmiqne. Il couvrait d'innombrables vers ses lettres, ses livres, tous ses papiers, et jusqu'à ses dessins scienliliques, à la grande colère de son professeur. Ouel sujet traitaient ces vers? Sans doute, c'étaient des vers d'amour, mais plutôt d'amour vaincu que d'amour

• Une lecture des Mémoires de M. de Chateaubriand, à l'Abbaye-au- Bois, aniii'e 1834, au tome VI des Œuvres complètes, p. 404

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