PREMIERS ESSAIS
victorieux, car si le jeune poêle gardait le souvenir de sa dernière enchanteresse, il se complaisait à exprimer la lutte persévérante de sa volonté contre sa passion. En dehors des élégies ordinaires à la manière romaine ou grecque, il composa pourtant une œuvre de longue haleine, une chronique de ses Souvenirs d'enfance, embryon de ce que nous possédons aujourd'hui sous ce titre : Histoire de mes idées.
Ses professeurs, des prêtres, ne furent pas sans s'apercevoir des études peu classiques et des fantaisies peu ortiiodoxes auxquelles il se livrait. Mais l'élève avait eu l'habileté de gagner leur tolérance en leur rendant un petit siîrvice auquel ils ne pouvaient manquer d'être très-sensibles. Edgar Quinet jouait du violon passablement, à peu près comme son condisciple Jules Janin pinçait de la harpe. Les dimanches et les jours de fête carillonnée, nos deux virtuoses ne dédaignaient pas d'accompagner de leurs instruments les chants ecclésiastiques, augmentant d'autant la pompe des cérémonies religieuses. Ce mérite et cette complaisance étant pris en considération, il était impossible, en bonne justice, de les punir parce qu'à leurs heures perdues ils faisaient quelques vers et quelques bons mots.
Enlin, conformément aux volontés paternelles, Edgar Quinet eut à subir l'examen pour l'école Polytechnique. Trop ému, — car il craignait un échec qui eût attristé sa famille, — il ne répondit pas à ses examinateurs aussi bien qu'il l'aurait pu faire. Il fut cependant jugé admissible et ainsi son sort resta incertain. M. Quinet père s'estima satisfait de ce demi-résultat, son lils n'ayant encore que dix-sept ans et pouvant, durant trois années, renouveler l'épreuve.
31ais dès lors Edgar Quinet quitta le collège pour n'y
plus rentrer. Le voilà de nouveau à Certines, entre l'amour de sa mère et l'amitié de sa sœur, libre, au sein de cette nature sauvage qui, dans son enfance, avait déjà produit une si forte impression sur lui. Avec sa mère, avec sa sœur, il s'initie à la littérature anglaise, il lit Goldsmith, Walter Scott, Bvron, Cooper. Avec son père, il mesure, arpente, dessèche les Léchères, le plus pestilentiel des marais dont la Bresse estmalheusement couverte '. Si son cœur continue à grandir au contact du cœur maternel, le développement de son imagination appartient surtout au milieu dans lequel il se trouve. La mauvaise Bresse et les Dombes, ces « marais pontins » de la France, lui donnent un instinct irréfléchi des choses primitives. Les voix mélancoliques, inarticulées, lamentables du désert, qui l'entourent et le suivent, le poussent à ce qu'on nommait alors le germanisme : tout en préparant un petit ouvrage en prose sur les ruines de Bresse, il entrevoit déjà Ahasvérus.
a Encore aujourd'hui, dit-il, je nie sens fils de nos grands horizons dcpeu])lés, de nos landes, de nos bruyères, de nos sillons de pierres de granit roulées dans la Crau, de nos maremmes inhabitées, de nos étangs solitaires, lacs boisés qu'aucun vent ne ride jamais et dont la sérénité est si trompeuse. » •
Edgar Quinet passa, « enveloppé de cette influence d'une nature primitive qui n'était pas encore domptée, réglée, asservie par l'homme, » les derniers mois de son enfance, les premiers de sa virilité. Plongé dans une athmosphère, « toute pleine d'aspirations sans but, d'espérances sans corps, » il vivait plus de contemplation que d'action, et redoutait d'avance le jour oîi il lui serait imposé de sortir de cette paix pour entrer dans la bataille de la vie. Quel rôle y jouerait-il ? Telle était la profonde
* V. VÉlal (le siège, brochure de 1850.