‹ Edgar QuinetChapitre 80 sur 122 · X. — LES r.ELTGIONS GRECQUES · texte numérisé non relu

X. — LES r.ELTGIONS GRECQUES

L'étude sur les religions grecques s'ouvre par une magnifique description de la Grèce, toute bridante encore de l'émotion qu'éprouva Edgar Quinet en admirant ses ruines au moment unique où le peuple hellène renaissait à la liberté. Et ego in Arcadid! s'écrie-l-il avec enthousiasme. Et il définit ainsi la terre sacrée du Beau :

* Pourquoi les chrétiens ont-ils accepté et conservent-ils l'esclavage des noirs ? Qu'est-ce que le servage, sinon une forme d'esclavage mal dit^siniuléc ?

^ Ge'nic des Beligions, 1. YI.

« Entre toutes les contrées, la Grèce est l'œuvre trart par excellence. Bas-relief susjiemlu dans latelier du Créateur, aucun nom de peuple n'aurait été prononcé dans ses vallées qu'elle serait encore 1 image de la Beauté suprême. »

Là au moins l'homme n'est pas, comme dans rJnde, écrasé par l'incommensurable grandeur de la création ; d'un regard il peut l'embrasser, la juger et ne pas désespérer de l'embellir. Les montagnes ne semblent s'y élever que pour servir de piédestaux à des temples dédiés à des dieux humains qui ne terrifient point. Construit à l'image de la divinité, séparé de la foule à peine par trois degrés, « le temple grec est celui d'un peuple qui étale ses dieux sur la place publique pour les examiner à toute heure, les interroger, les juger et les détruire. »

En Orient, l'homme n'avait cherché Dieu qu'en dehors de lui-même. En Grèce, il le retrouve « dans l'harmonie des traits de son visage ; il reconnaît dans les proportions de son corps le type de la beauté étalée dans le reste des choses » Sentant Dieu en lui , se faisant le modèle et le terme de tout, le Grec marche « au-devant de la révélation du Dieu fait homme. » Entre Homère et Alexandre, son rôle est d'absorber l'Orient et de le ruiner « par la pensée autant que par l'épée. »

En vain chercherait-on l'Orphée primitif, celui qui a dû recueillir les mystères des sacerdoces asiati(iue?. L'originalité de la Grèce est d'avoir « brisé ses ébauches. » Elle apparaît, avec Y Iliade, nubile, comme sa Vénus. Homère, selon M. Quinet, ne représente pas seulement une grande épocjue artistique , mais aussi une révolution par laquelle la foi s'est transformée en poésie'. C'est lui qui, le premier, ose soulever le voile d'Isis, couler l'Iiuma-

' Voir, pour plus de détails, De l'Origine des Dieux, cli. n. Œuvres complètes, tome l'\

nité dans les moules divins et faire «passer l'àme de son peuple dans le sein des Immortels. » A partir de ce moment, les dieux humanisés ne pèsent plus sur les imaginations ; au contraire, ils répandent sur le monde une sérénité qui enfante la civilisation grecque. Les poëmes d'Homère sont donc le livre de la loi des Hellènes et le poëte ' est leur Moïse. Sur le plan de V Iliade et de Y Odyssée, exemple unique dans l'histoire, toute une société est ordonnée.

Après l'épopée , c'est la sculpture qui a le plus influé sur la révolution religieuse des Grecs. M. Quinet a fait admirablement ressortir qu'une ère nouvelle dans l'histoire humaine date du jour où, sur les épaules des idoles, une lête d'homme remplaça la tête emblématique de l'animal. H a non moins bien marqué en quoi diffère l'art païen de l'art chrétien : le premier commence par l'imitation de la nature, le second par la recherche de l'idéal. « l'un va du dehors au dedans, l'autre du dedans au dehors ; celui-ci achève d'abord la tête et celui-là le corps. » Dans Pliidias comme dans Homère, Edgar Quinet voit à la fois un réformateur et un artiste. Par lui est créé l'Olympe palpable, et le caractère général de ses œuvres est un « mélange de l'ingénuilé d'Homère, de la correction de Sophocle, de la majesté de Platon. » A cette sculpture « on ne demande pas si elle est païenne ou chrétienne ; elle est belle, elle est vraie, elle appartient à rÉternel. » Les dieux de Phidias portent sur leurs fronts l'empreinte de l'âme universelle; ils sont impassibles et sereins. Ils entrent en décadence du moment où Scopas et Praxitèle les troublent de l'expression de la douleur. Ils sont pres-

• Dont Edgar Quinet défend si éloquemmenl la personnalité menacée par la critique allemande. Li-ez De l'IIisloire de la poésie, au tonTc IX des Œtiiref. complètes.

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que morts quand sourit la Venus austère des premiers temps. Pienlôt Alexandre se fait Dieu et lasc\ilptnre ne sert plus qu'à 1 apothéose des rois et des empereurs. La doctrine d'Evhémère est prise à la lettre ; l'art devient courtisan, la religion grecciue s'évanouit.

Si la statuaire et l'épopée ont créé les dieux olympiens, la poésie lyrique et le drame les transforment. Pindare, « David hellénique », annonce Tavénement d'un souverain céleste plus puissant que Jupiter. Enj'atteiidant, il métamorphose les dieux de chair en dieux-esprits. De nouvelles divinités immatérielles, l'Enthousiasme, la Sagesse, la Loi, s éveillent au chant de ses hymnes et prennent place dans le sanctuaire. La révolution religieuse, ainsi commencée, est continuée par le drame. Les tragiques décomposent métaphysirpiement les croyances de l'antiquité; ils ont de tels pressentiments qu'Edgar Quinet ne peut s'empêcher de les considérer comme « les prophètes païens du christianisme. » Dans leurs œuvres, moins fatalistes qu'on ne l'a prétendu, le chœur proteste sans cesse contre la force, contre le succès ; et si le drame grec a tant de puissance, c'est que l'on sent en lui la naissance de la lutte entre la fatalité et la providence.

La tragédie de Sophocle, d'Eschyle et d'Euripide finit par la comédie divine d'Aristophane, où tout le système social de l'antiquité est hafoué par « Homère houl'fon. » Avant la (îrèce, l'humanité avait ignoré le rire et l'ironie.

« [.a Grèco s'éveille, l'Iiumanilé se retourne en arrière; à l'aspect île tant (le fantômes déjà évanouis, de tant d'illusions ri:inées, de tant d'empires déj;i frappés, de tant de faux dieux qui déjà ont jeté le masque, elle pousse un de ces éclats de rire interminables qu'Homère attribue aux 01yn)piens. Cette hilarité mêlée de nectar, cette ivresse de Pambroisie, voilà toute la poésie d'Aristophane. »

Il y a pourtant en elle encore aulre chose : l'enlhou-

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siasme se mêle à l'ironie universelle, les plus burlesques des dialogues sont interrompus par des hvmnes.

« Imaginez, s'écrie le jioëte historien, imaginez t'ode de Pindare purifiant le génie de Rabelais, vous mesurerez ainsi l'envergure d'un poëte qui a pu embrasser de l'aile les deux régions opposées de l'intelligence. »

Après lui, l'ironie perd toutson lyrisme, mais elle s'envenime de plus en plus; on ne trouve guère que « la lie de la coupe » du grand comique dans les Dialogues de Lucien.

Pour avoir la synthèse de toute la Grèce antique, il reste à connaître son histoire et sa philosophie.

L'histoire grecque est née de l'ébranlement causé par les guerres médiques. Auparavant, on s'était contenté de vagues traditions, l'histoire politique était restée enfermée dans l'histoire des dieux. 3Iais, après l'apparition de Xerxès, les esprits ayant été brusquement ramenés au sentiment du réel, à Homère et Hésiode succèdent Hérodote et Thucydide. Edgar Quinet se garde bien de répéter, après Paul-Louis Courier, que le ])ère de l'histoire ne fut, en somme, qu'un Froissard d'Ionie. Au contraire, il a deviné l'enchaînement sous le désordre apparent de sa narration , il y *i presque senti une philosophie historique, Hérodote, à son sens, a composé son histoire sur le modèle de l'histoire réelle; il court au but, sans le marquer d'avance , mais, s'il n'a qu'un instinctde la logique providentielle, cet instinct est si fort déjà qu'il achève son récit en la consacrant sans s'en apercevoir. Hérodote est l'Homère de l'histoire. Thucydide en est le Sophocle. Le premier raconte comment l'unité de la société grecque s'est formée à Salamine, et chante une épopée. Le second raconte comment l'unité s'est 'brisée durant la guerre du Pélopo-

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lîèse ; et il écrit un drame. En celui-ci, plus clairement qu'en celui-là , le destin oriental sendjle ôlre vaincu pour toujours; les nobles discours des hommes d'Ëlat remplacent les oracles et dominent le fracas des événemenls. — Plus tard, quand la démocratie et l'aristocratie se sont entre détruites , quand Alexandre avec rilellade asservie asservit l'Orient, quand enfin l'esprit grec triomphe dans l'univers, il n'y a plus de Grèce. A la place des masses nationales épuisées on ne voit apparaître ([ue des individus. L'histoire cède la place à la biogrfiphie. Plutarqiie fait des apothéoses, d'accord en cela avec la dernière constitulion imposée au paganisme par Evhémère, et ces apothéoses isolées n'ont aucun lien entre elles. En lisant les Hommes illustres, « vous sentez à chaque ligne que la société qui liait ces vies éparses a cessé d'être : nobles statues qui toutes ont pour piédestal conmiun le tombeau de la Grèce ! »

A la mobilité perpétuelle de son dogme, la Grèce a dû de ne point connaître le déchirement intérieur produit par le duel de la foi et du doute. La philosophie, embarrassée de la religion, la confond avec l'art; elle condamne l'artiste, respecte le prêtre. Mais bientôt, désespérant d'acconmioder les croyances nationales avec la vérité pure, elle s'en fait un ornement banal, et, enivrée d'elle-même, aboutit au sophisme. Socrate, par bonheur, vient dégager l'ordre du chaos. 11 est, selon l'heureuse expression d'Edgar Quinet, le Phidias de la philosophie. Ramenant tout à l'homme, il incarne en ses disciples le '( Verbe du paganisme, » procLamé par Platon, et la philosophie réalise comme la mythologie la déification de l'humanité. — M. Quinet signale avec une profondeur étonnante en quoi diffère le scepticisme ancien du scepticisme moilerne. « Loin de chanceler dans le doute, le philosophe païen

ZAi LES RELI(iIO}sS ANTIQLES.

s'y relire en paix comme dans sa demenre naturelle. » VA cela, parce que « il ne nie rien, n'affirme rien ; il l'ait mieux, il attend. » — Le fond de la |)liilosophie comme de la religion grecque est l'identité de la raison humaine et de la raison divine; toutes les écoles convergent vers un but comnum, qui est le repos im[)erlurl)able et la sérénité morale des Olympiens. Le sublime de la verlu anti- <jue est théâtral, « l'homme joue en passant le rôle de Dieu. » La gloire du stoïcisme, en particulier, est d'avoir « reconnu un seul Dieu sous les masques différents « du polythéisme. » Mais, en le reconnaissant, il a tué l'esprit grec au prolit de l'esprit universel.

Tout ce qui précède se trouve résumé en cette phrase :

« L'Oneiit avait développé le dogme de riiicaniation dans la Trinité divine; la .liidée avait ramené cette Trinité à l'Unité; la Grèce y joint ridée de Dieu dans riiomnie. Ainsi s'adiil've FAncien Testament du monde sacré et profane. »

Pour que le >"ouveau vienne le confirmer et l'abolir, il n'y a plus que le terrain à lui préparer : telle est la mission de Rome.

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