XI. — LES P.ELIGIO.NS UOMAINES
Rome présente un spectacle unique dans l'antiquité. Elle naît sans apporter un principe religieux qui lui soit propre; elle emprunte tous les dieux, les concentre en elle, et c'est à cause de cela que la cité romaine est la dernière révolution du monde païen.
Les dieux incultes de la cité de Romulus étaient trop inférieurs aux dieux resplendissants de la (îrcce et de l'Asie pour (|ue Rome conquérante songeât jamais à les
' G^iiic des Picligions, 1. VU.
imposer au monde. Eblouis par les divinités de leurs enjiemis, les Homaiiis n'eurent qu'un l)ul, les attirer vers €ux, s'en faire des alliés contre leurs adorateurs, et, en les transportant dans la cité victorieuse, assurer le droit divin de la victoire; telle fut toujours leur politique. — <( Veux-tu venir à Rome, Junon, » disait un Homain au siège de Veies. On y apporta Junon, et le peuple de Veies suivit la déesse. — Sur tous les points où couihatlaient les armées romaines, un fécial ou un consul, avant l'assaut, évoquait le dieu, l'engancail à quitter la ville assiégée, à venir à Home. Avec celle l'ornude, la terre fut conquise.
Si maintenant on descend dans la cité même, on trouve que l'inégalité des hommes, {)lél)éiens, aristocrates, a pour sanction la déchéance consacrée par les dieux. De plus, l'injustice sociale est fortifiée \)t\v lui sentiment divinisé, qui fait le fond du génie romain et qui n'est autre que la Peur. Aussi, lorsque la pensée de l'égalité est née au canndu peuple, prétend-il du premier coup la réaliser dans la vie civile? >'on. Assaillis de scrupules de tonte sorte, les j)lébéiens ne s insurgent pas contre les nobles, contre les familles sacerdotales ; ils se retirent sur le mont Avenlin ou sur le Janicule. Tant qu'ils n'ont point le ciel, la terre ne leur appartient pas, et le bàlon d'un augure suffit pour arrêter, pour réduire à néant toutes leurs révolutions politiques, f.e vi'ai jour de l'émancipation est celui où le plébéien i'ublius Diicius réclame l'égalité des droits religieux. L'autorité patricienne est renversée dès qu'un homme du peuple peut être prêtre, augure, pontife. Avant celte réforme, tous les progrès de la démocratie étaient illusoires ; après, la noblesse n'ose plus toucher à rien de ce qui est acquis ; les dieux ont prononcé. L'égalité religieuse conquise, les victoires de la plèbe se succèdent sans interruption : égalité 4:ivile, publicité des lois, extension du droit de cité, lois
51G LES RKIIdlOMS ANTIQUES.
agraires, autant de défaites de l'aristocratie, impuissante désormais à lutter contre le tribun et le préteur,
M Tant il est vrai, dit lùlgar Quinct, que les révolutions qui cliangent l'ordre religieux sont les seules sur lesquelles il nous soit permis de compter. »
Rome est maîtresse du monde. De ce qu'elle l'a conqui.s en évoquant les dieux étrangers, elle tire celte conséquence singulière : elle a vaincu, et elle se maintient invincible parce qu'elle dérobe à l'univers le nom de sa divinité nationale. Et, en effet, jamais elle ne l'impose; elle ne permet à personne de l'adorer, craignant qu'elle ne soit attirée hors de ses murailles par des adorateurs ennemis. Le grand secret est si bien gardé, que la plupart des Romains meurent, ignorant le nom du dieu de leur patrie. — Ainsi mis au faîte de la religion, le mystère passe dans la politique, où il devient raison d'Etat. Les historiens latins ne connaissent que l'extérieur des événements; la cause, le but, leur échappent. — Voilà précisément en quoi, selon M. Quinet, le génie romain diffère du génie grec. La Grèce est ardente à se répandre, et, partout où elle passe, elle établit un dieu national, allume un foyer de civilisation. Rome, au contraire, absorbe tous les dieux, toutes les sociétés étrangères ; dans son empire, il n'y a de vivant qu'elle ; ses colonies ne sont que des camps ou des marchés. Tant qu'ils ont vécu, les Romains se sont persuadés qu'ils se servaient des religions comme d'instruments de conquêtes, sans s'apercevoir qu'ils étaient eux-mêmes subjugués par les religions dont ils croyaient se jouer. En dépit des fraudes des augures et de la persistance de cette politique de ruse, les dieux étrangers sapent et hnissent par ruiner la constitution nationale : à leur suite, les vaincus eux-mêmes accourent, réclamant le droit de cité, et ils l'obtiennent par
la force des clioses. Les Romains, fait observer Edgar Quinet, « les Romains, qui ont tout détruit, ont ignoré l'art de l'extermination morale, la seule qui fasse mourir. » Aucun peuple, esprit particulier, être moral, n'a par eux été anéanti, sauf Carthage, dont les rites insociables furent rejelés du Panthéon. Ils ne surent même pas régner en paix sur l'esclave, ne pouvant l'annuler moralement, lui ôter ses dieux mânes, lui supprimer son jour de saturnales. — Mais pourquoi, au lieu de les briser, vit-on les Romains se courber aux pieds des trente mille dieux antiques? Quand les Romains « eurent le courage d'esprit de proscrire le culte des Juifs, celui de Sérapis et des Druides, » ils avaient cessé d'avoir la foi païenne, ils étaient incrédules. Tant qu'ils crurent, ils n'osèrent lutter contre aucun Dieu, parce que, au fond, ils n'avaient qu'une religion : « la peur de l'univers intelligible. » A cause de cela, ils adoraient sans choisir toutes les puissances dont ils entendaient parler, et, aussi bien que les bonnes, les mauvaises, l'Infortune, la Fièvre, la divinité des cloaques, la Pàleui-, la Terreur. Poussés par ce sentiment intime, ils firent des religions leur grand instrument de politique, et ainsi s'usèrent eux-mêmes avec une prodigieuse rapidité. A la lin, Rome ayant dévoré la substance entière du paganisme, avec le paganisme elle dut disparaître.
Par l:i manie d'inventer des auspices selon les besoins de la |)olitique, toute croyance avait été enlevée au peuple, et, connue la religion élait poiu' lui synonyme de peur, ne pouvant plus se lier qu'à la force, il se donna aux Césars. Avec ceux-ci, se divinisant de leur vivant, la doctiine d'Evhémère moule sur le trône universel et produit la dissolution du paganisme. Mais en même temps, de la confusion générale des dieux et de leur réduction à l'absurde, la philosophie stoïcienne conclut à l'unité divine sous des
318 LES RELIGIO^■S AMIQUES.
noms divers; et ce fui par l'effet de celle révolution religieuse que naquit, au sein des folies inq»ériales, le droit romain, le juste au milieu de l'injuste, Gaïus avec Commode, Papinien avec Caracalla, Ulpien avec Héliogabale. En chaque César, i^l. Quiuet fait voir deux personnes, le prince, le législateur : le prince, infâme; le législateur, humain et libéral ; celui-là n'obéissant qu'à lui-même ; celui-ci subissant, à son insu, l'esprit des religions transformées par le stoïcisme. Grâce à cette dualité, dictée par la philosophie religieuse, le droit romain s'édifie et converge, avec le christianisme, vers un môme but, l'égahté de la race humaine. Mais, quelque belles que fussent les lois de Rome, proclamant le droit des pauvres, des veuves, des orphelins, confondant en Justinien le christianisme et le stoïcisme, ces lois n'empêchaient point la vie d'être intolérable sous le régime du bon plaisir impérial. En théorie, la cité païenne avait prononcé son dernier mot, « unité des dieux par le stoïcisme, unité du monde social par les empereurs. » En pratique, elle présentait le spectacle monstrueux de l'accouplement de la conscience flétrie avec le droit sacré. La société antique ne put subir la plus grande des épreuves sociales, la transition d'une religion à une autre. Elle avait moralement disparu quand les Barltares vinrent la supprimer de fait.
« Ainsi, s'écrie. Edgar Qiiinet, après avoir essayé de tons les dieux de l'univers, Home fut renversée par le seul qu'elle avait oublie d'évoquer dans le sac de Jérusalem. »
Ici se termine le Génie des religions, entre la cité antique et la nouvelle '.
' A propos de cet adinir.iblc livre, aussi profoiul qu'éloquent, aussi savant que poétique, j'ai tro[) souvent eiiteudu dire : Saus doute, c'est fort beau, mais, comme aussi c'est fort obscur et par trop mystique, je vous crois sur parole! — El c'est ainsi que. gnlce aux diseurs de riens, qui ne lisent
LES IlKl.miUNS MODEHNES. 51!>