I. DOCTl'.liNES FONDAMErSTALES
L'idéal n'-alisé dans le Génie des reluiions est l'union de la tradition profane avec la tradition sacrée pour former l'Ancien Testament, d'où nait le Nouveau Testament chrétien, conlirmant l'autre et l'absorbant en lui. L'idéal nouveau auquel Kdgar Quinet aspire dans les études vaiiées, dont l'ensemble compose son enseignement au collège de Fi'ance, c'est l'union de toutes les Eglises, romaine, protestante, grecque', dans une unité supérieure, sorte de christianisme éternellement progressif.
« Le itiuiilc (le Nieée, dit-il -, a déciélé ce (jifoii jieiit a(i|ieler la déclaration des droits de Dieu, tout le moyen âge a travaillé à la déclaration des droits de TEslise; enfin les temps modernes ont ajouté.
jainai:;, Edijar (juiiiet a une réinitiilioii de niyslicisiiie ol dinsoiiilabio obscurité, qui éli)iniie de la ieclurc de ses œuvres nonibre de gens auxquels SCS idées seraient très-SYnipatliiqucs. — Je ne rcchcrdic pas si ceUe répulalion lui a été donnée i>ar la léjièreté seule ou par lininiilié; mais je déclare qu'il ne la mérite pas. Tous ses ouvrages, même les plus synthétiques, peuvent se réstmier : donc ils se peuvent coniprendre. C-ependanl, M. Qiiinel a un délaut, un gran<l défaut par le temps qui court: il n'écrit pas que pour écrire; il écrit parce qu'il pense et pour iaire penser. Que ceux drmc qui rciloulenl les idées fuient ses livres; car ici les idées sont aussi nond)reuscs que les mots, quelquefois plus. A ce litre, .M. Ouinel est Irèsobscur, ou ne peut plus mystique; un libre esprit est indispensable pour suivre au vol son intclligciuc audacieuse; un cœur est nécessaire pour inontci- jusipéà sou idéal.
' l,e Christianisme et la Révolution française, leçon ô". - 1<I., leçon i*.
dans rAsseniblée constituante, à Tanlique Credo la iléchiration des droits du genre humain. Or ces professions de foi, faites en des temps différents, semblent d'nbord se contredire et se heurter, quoiqu'elles soient nées les unes des autres. Qai les conciliera?... C'est là le travail qui, aujourd'hui, divise et oppresse le monde. »
Ainsi , l'œuvre de l'illuslre professeur n'a pas élé, comme on l'a pu dire, une œuvre de haine, mais de paix et d'amour. La destruction quand même n'est point le fait de M. Quinet. Cet esprit ardent monte avec enthousiasme vers l'avenir, édifiant sans cesse. S'il hitle, c'est qu'on l'y contraint. S'il abat, c'est que l'ohslacle cpie l'on dresse en face de lui l'empêche de voir le Vrai, le Juste, dans sa splendeur immaculée. Il n'a pas écrit les Jésuites, YLltramontmtisme, le Christianisme et la Révolution, pour soulever des lempètes. Les tempêtes se sont amassées autour de lui, malgré lui. Il n'a point reculé devant elles, il les a affrontées avec une admirable bravoure d'càme, et il les a vaincues en élevant hors de leur portée son idéal infini, la liberté absolue de la conscience individuelle, l'égalité des hommes devant l'éternelle justice, et la fraternité du genre humain.
Si, comme tous ses contemporains, ]\1. Ouinet est intérieurement travaillé par le doute, le doute ne l'endort pas dans l'indifférence ; il l'excite, au contraire, à s'élancer vers des cieux plus élevés, plus larges que les cieux anciens, qui ne lui suffisent ni pour lui-même ni pour l'humanité. Veut-on mesurer jusqu'où va ce que je ne saurais nommer autrement que l'inquiétude croyante d'Edgar Quinet, il faut lire YExamen de la vie de Jésus ' et un morceau de quelques pages, la Reli(jion dans les limites de la raison ^.
' OEuires complètes, lunie III.
- Lettre sur Kant, du 18 août 18 il, nu lome X des OEiiires.p. 287-292,
DOCTRINES FONl)AMKNTVLi:s. -•}{
Kant, le vrai maître de loii< Jes novateurs contemporains, marque, selon M. Oninet, le point précis où les doctrines du dix-huitième siècle commencent à se transformer sous l'inlluence morale du j)rotestaiilisme du >'ord. Dans 1<; livre sur la reliyio)!, où le grand philosophe île Ivœnigsheri; réduit le christianisme à une ahslraclion, le Christ à un idéal, et cela avec un calme snhlime, il voit le dénoùmenl du drame de la croyance et de la conscience « dans un égal mélange de scepticisme et d'idéalité. » Sans doute il admire autant cjue personne le hardi faiseur de ruines, ne laissant dehoul que la loi du devoir, et à l'aide de celle seule loi reconstruisant tout un monde social et divin, au sommet duquel plane la souveraineté de la raison, le genre humain divinisé. Mais, se demande-l-il aussitôt, ce sl(Ucisme, où l'àine n'a plus d'autre appui qu'elle-même, ne devait-il pas conduire, d une part, à ce panthéisme spiritualiste, « qui érige la fatalité à la |)lace de la Providence ; » et, d'autre part, à ce panthéisme matérialiste, « qui ahoutil à la doctrine des intérêts? » Le Dieu de Kant n'étant plus un jiriucipe, une source de vie, mais la conséquence, le terme des choses, et par là la philosophie étant intronisée à la place de la religion détruite, « le monde pouvait-il se contenter à jauuiis d'une doctrine qui sancliiiail l'avenir en analhématisaut pres([ue tout le passé".' »
Xéaimioins, se liàte crujoulcr M. Ouiiict, « il est bon de reporkr nos yeux vers cette cité inonile, ))ei(liie avant d'avoir été bâtie, t'entètre un jour se relèveia-t-elle sur un autre fondement. Dans tons les cas, plus d"un cœur, n'en doutez pas, se letiempera dans l'austérité de ses lois; et chacun estimera qu'il e-^t surtout convenable de proclamer la souveraineté du devoir, dans les temps où il n'est rien qui ne prétende l'emporter sur elle. »
Au déhul de sa réfutation du livre du docteur Strauss, Kdgar Ouinel fait celle profession de foi .
r.'22 LtS l'.ELlGlUNS MODERNES
« (Juiiiul il ii"v aiiruit parmi mes lecteurs qu'une seule àme sincèiciuoiit eioyaiite, je la tiendrais pour plus lespectable, à ce titre, (pif celte fonlo sans figure et sans nom qui, ne vivant ni dans la reIij,'ion, ni dans la philosophie, ni même dans la poésie, ne subsiste vérilaMement que dans le \ide. »
Fuis, il décrit la tendance qui, de Kanl à Sclielling et Hegel, de Gœtlie à SIeiermacher, de Daub et de Welte à Strauss et à Feuerbach, aboutit à supprimer làmede la tradition, et du christianisme lait un squelette. A cette tendance il résiste, non à cause des superstitions qu'elle ruine, mais pour le salut des vérités fondamentales qu'elle ébranle.
« Si quelque chose, s'écric-t-il, distingue le christianisme des religions qui l'ont précédé, c'est qu'il est l'apothéose, non i)lus de la nature en général, mais de la personnalité même Le règne intérieur
d'une àme qui se trouve jilus grande que l'univers visible, \oilà le miracle peinianent de l'Évangile. »
Plus loin, défendant toujours la personnalité, il dit :
« ... Si la vie du Dieu lait homme a un sens conqiréhen-ible pour tous, irrécusaide pour tous, c'est qu'elle montre que dans l'intérieur de chaque conscience habite l'infini, aussi bien que dans Tàme du genre humain, et que la jiensée de chaque homme peut se répandre et se dilater jusqu'à emhrasser et pénétrer tout l'univers moral. »
Knfin, voici comment il termine son Examen de la vie de Jésus y dans lequel je vois moins une réfutation incomplète des idées allemandes qu'une admirable revendication des droits coni|)roniis de l'individu :
«... Aujourd'hui le monde entier est le grand sé|iulcre où toutes lis crovances, connue toutes les espérances semblent pour jamais ensevelies; le sceau du doute y a été apposé par une main invisible ; et nous nous den)andons les uns aux autres, saisis de crainte, qui soulèvera la ])ierre de ce tombL-au. Il en est un grand nombre d'entre nous qui pleurent en secret et qui n'ont plus de confiance dans ce qu'ils ont le plus aimé. Mais cette pieire qui nous ojtprime tous sera, à la fin, brisée, lïit-ellcplus pesante mille lois que tous les mondes ensemble. Du sein de nos ténèbres, le Dieu éternellement ancien, éternellement
ItUCrr.INtS FONDAMENTALES. -.'i'.
nouveau, ieiiailr:i vêtu il'uiic Imniî'ro plus vivo que colle tlu Tliabor C'est là au moins la foi de celui ([m écrit ces lignes. >>
Oui, c'est un croyant qui parle ainsi. Mais est-ce un chrétien, en employant ce mot dans le sens ordinaire? J'en doute. Le Dieu, dont il est ici (jucslion, je ne le crains point comme un mailre pour l'humanité, comme l'invisihle chef d'un siicerdoce quelconque, sanctionnant toutes les tyrannies de la terre. Ce n'est pas un Dieu de ténèbres, destiné par certains philosophes, les prêtres et le pouvoii-, à retenir le peuple sous la chaîne \ J'y reconnais, au contraire, ce Dieu éternellement et infiniment progressif, à l'affirmation duquel le genre humain a travaillé, non dans une seule, mais dans toutes les religions, le Dieu des dieux, (pie la conscience de chacun peut sentir, mais qui ne prétend s'imposer à personne.
Selon M. Quinet, toutes nos luttes, tous nos systèmes religieux, politiques et littéraires se réduisent à deux. Dans le |)remier, l'œuvre de la nature et de l'esprit est achevée , la Bible est close et il ne reste plus qu'à imiter. Dans le second, la création continue chaque jour, à chaque instant. Dieu n'a pas fermé au moyen âge les portes de son Kglise et « il se promène à travers les créatures, évoquant à chaque instant, par leur nom, des choses, des faits, d(!s peiqdes , des générations nouvelles. » Edgar Quinet ne croit pas au Dieu mort du premier système; il croit au Dieu vivant du second. (]e Dieu en l'honnue, c'est-à-dire l'accumulation des grandeurs de l'histoire dans la mémoire et la conscience de l'individu, lui paraît être l'idéal moral réalisé, comme l'idéal physique de la nature créatrice a été la condensation de toutes ses énergies vitales en son deinier né.
' Le Christianisme et la dévolution. lci,on 2".
-.'2t LES RtLIGIO>'S MODEUSES.
« Imaginez, s'écnc-t-il, imnginez un homme qui, suivant les époques de sa camèie, aurait senti la grandeur de la nature comme Jloïse sur rOreb, qui aurait eu l'araour désintéressé de la gloire comme un artiste grec, qui aurait aimé son pays comme un Romain, rhumanité comme un chrétien, qui aurait senti l'enthousiasme de la foi comme Jeanne d'Arc, l'enthousiasme de la raison comme Mirabeau, et qui, sans se laisser arrêter sur aucun des degrés du passé, continuerait de développer en lui la sève de l'esprit; cet homme- là, vrai miroir de rhumanité, en mourant pourrait dire : J'ai vécu *. »
Après le Dieu cherché, voiUî l'homme rêvé par Edgar Ouinet. Cet homme, ne l'a-l-il pas réalisé en lui-même? Le but de son enseignement n'a-t-il pas été de le mullij)lier dans la jeunesse française?
Suivant le flot des choses religieuses de l'Inde à la Ré- \olulion, il voulait faire un seul groupe de toutes les idées divines de Thumanité, pour que l'humanité moderne s'en nourrît et que , fortitiée ainsi de la force accumulée des âges, elle se hâlât d'achever le grand travail commencé Hu 1789. Telle est l'œuvre de liberté, d'égalité, de fraternité, de vérité et de justice, consacrant l'union des sectes, des philosophies et des religions du passé, dans l'unité plus haute, plus idéale, plus divine de l'avenir, qu'il décorait encore du nom de christianisme.
Afin que nul ne s'y trompât, il disait :
« Je ne suis pas protestant et je ne suppose pas que notre pays soit •ippelé à le devenir. » — « Le christianisme resta... enfermé dans les t'imbciiux jusqu'à llicuro de la RévolulioH française, où l'on peut dire qu'il ressuscite, qu'il pretnl un corps, qu'il se fait, pour l;i première fois, toucher, palper par les mains des incrédules, dans les in*;titulions et dans le droit vivant. » — « Dirons-nous que le monde va linir? nous dirons qu'il va recommencer une époque nouvelle, qu'avant d'être surpris par ceux qui frappent à la porte, il faut préparer un nouvel esprit, rouvrir le sceau fermé des grandes discussions, travailler encore luie fois à l'achèvement du christianisme-?
* Le Christ ianisnte et la Iléi'oliition, leçon I^'^. - Œiares complètes, t. III, p. 165, 83-84, 87-88.
Dl CHRISTIANISME PRIMITIF. 52S
Ces citations, qu'il serait aisé de multiplier, suffisent î\ faire comprendre que le christianisme de M. Quinet n'est point celui des religions particulières, soi-disant chrétiennes. 11 ressemble, sous plus d'un rapport, au christianisme philosophique et unitaire d'Emerson et de Chaiiiiing ' ; il en diffère en ce qu'il ne tend pas à la fondation d'une religion nouvelle, mais à la création immédiate d'un ordre de faits nouveaux dans le domaine civil et politique.
Cependant M. Quinet n'cûl-il pas mieux fait d'employer un nom moins borné pour exprimer d'aussi larges crovances? — Je reviendrai plus tard sur ce point qui me semble important. — Pour l'heure, il me suffit d'avoir montré sur quelles doctrines repose tout ce qui a été enseigné au collège de France de 1840 à 1846.