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«A peine, dit 31. Quinet , les calliédrales sont-elles achevées, qu'une force inconnue commence à les miner. » — L'Eglise catholique, apostolique et romaine est parvenue au faîte de sa puissance. Mais au moment où elle semble absorber détinilivement la chrétienté, on sent déjà que la chrétienté tend à se séparer d'elle. Préparée dans le Midi, avant d'éclater dans le >"ord, la réforme de l'Eglise, au quinzième siècle, préoccupe tous les esprits. Rome, seule, ne sent, n'entend, ne voit rien. L'humanité, impatiente, veut marcher en avant. Rome, immobile, prétend, quand luéine, la retenir éternellement dans le passé.
Le premier avertissement donné à l'Eglise romaine date du neuvième siècle : c'est le schisme grec. Les deux moitiés du monde antique, la Grèce et Rome, réunies dans le Panthéon, sont divisées par le Vatican. Mais est-ce une révolution religieuse que Byzance fait contre sa rivale italienne? iNon, ce n'est qu' « une révolte de l'orgueil au moins autant que de la conscience » et l'introduction dans le dogme de « l'égoïsme politique. » Voilà pourquoi Edgar Quinet a raison d'aflirmer que « Constantinople est tombée le jour où, après s'être séparée de Rome, elle n'a pas eu l'ambition de devenir à sa place la capitale et l'âme de l'univers chrétien. » — En vain le catholicisme essayat-il de rapprocher les deux Eglises rivales , mais ce que les évèques du concile de Florence ne purent faire, le.'i artistes de la Renaissance l'accomplirent : par leurs œuvres néo-païennes, la Grèce antique et Rome moderne furent enfin réconciliées.
• Le Christianisme et la Uévolutiou, Icron^ 9, 10, 11.
LA nElOP.MATlON. ôil
La papaulé reç^iil son second averlissenieni , non plus (les docteurs, mais du peuple. Les Vaudois, les Albi- «ieois, des populations misérables, se levèrent, proclamant l'Evangile éternel, ramenant le culte à la croix de liois et prétendant réaliser sur terre l'égalité et la fraternité du ciel. On sait comment les traila Kome catholique. Saint Dominique lui apporta d Espagne l'Inquisition, « le cimeterre arabe caché dans l'Evangile, » selon l'admirable expression d'Edgar Quinet, et avec cette arme lout un peuple fut décapité, extirpé du monde. Ainsi commence ce terrorisme ecclésiastique, bien autrement épouvantable que notre 0.", et qui dura non pas quelques mois , mais plus de cinq siècles. Tel fut le pieux système de répression et de police employé contre l'hérésie , contre la liberté de l'intelligence humaine , od majorem Dei (jlo riam : au faîte, la torture et la condanmation sans défense à la base, la confession. « un œil ouvert, une fenêtre percée sur toute maison et tout foyer, une vue sur l'intérieur de l'âme, et cela avec tant de force, que la pensée, corrompue contre elle-même, devint son propre espion et son délateur '. »
(Cependant l'écrasement des Albigeois n'empêche pas le génie étouffé de la Provence de passer dans l'âme italienne et d'y continuer, par Dante, Pétrarque et Boccace, la guerre contre P»ome victorieuse. Par bonheur pour Piome, les poètes ne sont point entendus de la foule abrutie, corrompue ou terrifiée. Mais d'autres voix s'élèvent encore, celles des maîtres de la science. Les Pierre d'Ailly, les Clémangis, les Gerson, avouent tristement que ri']glise marche à sa ruine et parlent de réformer le clergé, sans pouvoir « s'avouer clairement à eux-mêmes, ni ce qu'ils
' J. Miclielcl, Ri.N-.iss\\cE, Introduction, p. rxi .
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repoussent, ni ce qu'ils désirent, ni ce qu'ils espèrent. » En ce moment même se produit le grand scliisme d'Occident. L'unité papale est représentée par deux, souvent par trois infaillibles pontifes, qui s'injurient, se dénoncent, se foudroient, se dévorent mutuellement. Durant soixante-dix ans, l'Eglise entière, et, avec elle, l'Europe sont plongées dans la [)lus effroyable anarchie; et cette anarchie, pénétrant au cœur de chaque homme, .sape jusqu'aux fondements du monde moral. Vainement l'Eglise tente de se réformer par ses propres efforts. Aux conciles de Pise et de Constance , elle se décapite ellemême en destituant le pape. Alors lui apparaît dans toute sa profondeur l'abime qu'elle a creusé. Un héros, Jean Huss, « vrai messager de l'avenir, » proclame le sacerdoce souverain de la conscience individuelle, et nie du même coup et la papauté et le concile. Vainement on brûle le prophète. Son incombustible négation lui survit. On jette dans le Rhin ses cendres et celles de son compagnon Jérôme de Prague. Mais le Rhin, s'écrie Edgar Quinet, « les rejeta sur sa rive ; de ce limon naquit Luther. » L'Eglise, envoyant les saints du peuple au bûcher et n'en produisant plus, il y eut dans toutes les âmes un moment de douleur profonde et d indicible attente. C'est alors que parut un livre unique, le seul du moyen âge qu'acceptent , qu'admirent à la fois les catholiques et. les protestants, Vlmitation de Jésus-Christ.
« J'ai longtemps clierché à mon tour, dit M. Qu'iiet, quel en est Pauleur; je serais malheureux de l'avoir découvert ; car il me semble qu'il v a quelque sens dans ce mystère. Au quinzième siècle, quand l'Europe va se diviser en plusieurs sectes, un livre religieux est jeté dans le monde; on ne sait d'oi!i il vient; mais cliacun jirétend l'avoir écrit. La France, l'Allemagne, l'Italie y reconnaissent si bien le fond de leur pensée, que toutes déclarent en être l'auteur. Ces peuples vont se poignarder pendant deux siècles pour des Eglises différentes: en attendant, ils s'at-
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tribuent clinciin la com|JOsition du même livre, c't sl-à- dire le mêJiif idéal; ils ](roteslent, en quelque sorte, par là, contre leurs propres fureurs. L'identité de la conscience moderne peut-elle être plus manifeste? Ce livre est une promesse de réconciliation à la veille de la
bataille N'en cherchez plus l'auteur; ce n'est pas l'œuvre de Ger-
son, ni d'A'Kempis, ni de l'Église de Rome ou de Byzance, c'est le fruit mystérieux des entrailles de l'humanité nouvelle. »
Quoique l'Imitation de Jésus-CJirist me semble être encore un livre monastique, trop chrétien, enseignant le dédain du monde et le mépris de l'action, je ne puis m'empcclier de reconnaître, avec M. Quinet, qu'il ouvrit une vie nouvelle en supprimant l'intermédiaiie du prêtre dans le dialogue entre Dieu et l homme. H est évident aussi que, fait à linsu de l'Église , il prouve que l'Église avait déjà perdu « la trace des saints livres. » Vers la même époque elle montrait qu'elle avait également perdu « le sens^ des actions inspirées » en aidant à allumer le bûcher de Jeanne Darc. Placée ainsi hors de la patrie naissante et de l'humanité, elle semblait désormais incapable de régner sur les esprits, et, d'avance, elle légitimait la TJéformation.
La réforme avait été incessante dans l'Église elle-même. De siècle en siècle, saint Benoît , saint Bernard, saint François, saint Dominique avaient travaillé « à réparer la vie à mesure qu'elle menaçait de disparaître. » Chacun des Ordres par eux créés avait donné une impulsion ; puis, ne changeant rien au fond des choses, ils s'étaient arrêtés pour tomber eux-mêmes en une rapide décadence, augmentant d'autant la décadence générale. De toute manière l'Église était incapable de guérir ses plaies. Par conséquent, il fiillail que la P»éforme se fît hors d'elle et contre elle.
Edgar Quinet sent, dans Luther, « la nature du vieux Germain qui se réveille»; il l'entend pousser «l'ancien
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cri de guerre des Barbares, » et « la colère suspendue depuis les temps d'Alaric renaît d'elle-même. » — Luther lui paraît puissant jusque dans ses inconséquences. D abord le moine croit n'attaquer que les indulgences, « le trafic de l'âme. » La logique le pousse au grand actede Wiltemberg, et bientôt, après avoir excommunié l'excommunicateur, il se rue sur le culte, sur le célibat des prêtres, sur les ordres religieux, sur « tout ce qui formait le christianisme visible. >; Mais, à force de démolir pièce à pièce l'Eghse romaine, où s'arrètera-t-il? pourra-t-il s'arrêter jamais?
« La nature et TEglise étant frappées l'une et l'autre au nom de ridéal, le passé est vaincu; la colère tombe; le Luther rebelle disparaît. Il reste de tout ce chaos une âme émue, subjuguée, agenouillée sur les ruines du temps, devant un livre ouvert. »
Quoi que l'on ait dit, il ne me semble pas que M.Quinet ait exagéré la valeur et l'importance du protestantisme. Avec tout le monde, il reconnaît en Luther deux hommes : celui qui brise le passé, celui qui nie la liberté humaine en enchaînant l'esprit au texte de la Bible. Tous les réformateurs, de Wiclef à Calvin, comme Luther, semblent être doubles, déliant, haut en même temps. Pourquoi? Parce qu'il importait qu'ils fussent tels pour accomplir leur œuvre à l'époque où ils l'entreprirent. Afin d'ôter toute sanction aux cérémonies, aux solennités, aux sacrements de la vieille Eglise, ils devaient affirmer leur inutilité et montrer Dieu seul agissant et distribuant sa grâce. Pour arracher l'individu à la domination du prêtre, il fallait dépouiller le sacerdoce de son droit d'intervention entre l'homme et la Divinité, et dans ce but dépouiller du même coup homme et prêtre, « remettre directement au Christ tout ce que l'Église s'attribuait. »
Envisagée à ce point de vue, la Réformalion est pure-