X. — l'église et le DL\-Hl'ITIÈME SIÈCLE
Edgar Quinet définit le dix-huitième siècle « la migralion du monde moderne, pour passer d'une forme sociale à une autre ; ce n'est pas seulement une époque, c'est une ère. » Soufflant sur les deux fantômes, royauté, sacerdoce, anéantissant la double idolâtrie catholique et monarchique, il fonde la justice et l'élève de toutes pièces sur le terrain débarrassé des masures du moyen âge.
Comme la philosophie du dix-huitième siècle ouvre à l'humanité un idéal nouveau , supérieur à celui de l'ancienne Eglise, M. Quinet peut dire qu'il enlève au christianisme visible le christianisme vivant, et que dès lors le corps du christianisme est d'un côté, l'esprit de l'autre. Sceptiques à l'égard du passé, — toute révolution l'est et le doit être pour aboutir, — les précurseurs de 1789 cessent de croire à beaucoup de choses, mais au fond de leurs négations que trouve-t-on? « Une foi universelle à ce qu'il y a de plus important dans l'héritage du christianisme, je veux dire à la puissance de l'invisible, de la pensée. » Ils y croient tellement, que c'est avec la pensée seule qu'ils entendent abolir le vieux monde et créer le nouveau. Ces prétendus matérialistes, « par un mouvement héroïque de l'âme et sans prétention aucune à l'idéalisme, constituent le royaume des esprits ! »
Il a été de mode, au lendemain de 1815, — car de là datent toutes nos hontes, — et même depuis, de renier le dix-huitième siècle, le plus éminemment français de notre histoire. M. Quiuel nous montre qu'à l'étranger on ne
* Ultramontanisme, 7" legoii. — J. Miclielet, Histoire de la Hêvoliilion, préface, iiilroducliou, 11° piirlie, g 5, C, 7; ul à lu liii du second volume : De la Méthode.
L'EGLISE ET LE DIX-HUITIEME SIECLE. ÔOfl
s'est jamais trompe sur la tradition de la France et du monde moderne.
Alors que nos pseudo-philosophes et nos néo-catholiques s'unissaient pour renier nos grands-pères, Hegel, si peu enthousiaste, saluait le dix-huilième siècle comme l'ère fondamentale de la pensée; Goethe recueillait Voltaire exilé et traduisait Diderot ; lord Byron se faisait disciple de Rousseau et s'efforçait de le réconcilier avec son ancien rival ; enfin la philosophie d'Outre-Rhin, de Kant à Schleiermacher, commentait, développait la Profession de foi du Vicaire savoyard, tandis que la critique, de de Wette à Strauss, achevait l'œuvre de démolition des encyclopédistes et du sublime vieillard de Ferney.
M. Michelet, complétant ici son frère d'armes, résume admirablement la marche du grand siècle dans l'élaboration de la justice. D'abord, en 1748, VHistoire naturelle de Buffon commence à remettre l'ordre dans la nature, et, peu après, en 1751, YEncyclopédie de Diderot et de d'Alembert s'essaye à condenser, « à vulgariser toute science et tout art. » Ces fortes assises étant posées, l'homme apparaît sous trois figures : Montesquieu, Voltaire, Rousseau, « trois interprètes du juste. » Montesquieu cherche la justice à travers le monde entier, « mais la justice fuit devant lui, » il ne la voit jamais que mobile et relative; de la loi il ne saisit que le rapport, l'abstraction, non la vie. « Montesquieu écrit, interprète le droit, Voltaire pleure et crie pour le droit, et Rousseau le fonde'. »
Kdgar Quinet salue ainsi Voltaire, le pape, le Grégoire Vil du monde nouveau :
« Pourquoi cet homme s'est-il assis sans contestation sur le trône des Esprits? C'est que d'aborJ il faisait bien souvent l'œuvre lé-
* llist. de la Révolution, t. I, introiluclion,
70 LES RELIGIONS MODEUNES.
servée dans le moyen âge à la papauté? Partout où éclate la violence, rinjustice, je le vois qi i la frappe de Tanathème de lEspiit. Qu'importait que la violence s'appelât Inquisition, Saint-Barthélemv, Guerre sacrée? il se plaçait dans une région supérieuie à la papauté du moyen âge. Dominant toutes les sectes, tous les cultes, c'était la première fois que l'on voyait la justice idéale frapper la violence ou le mensonge partout où ils apparaissaient.... Voltaire est l'ange
J 'extermination envoyé par Dieu contre son Eglise pécheresse Il
ébraide avec un rire terriljle les portes de l'Eglise qui, posées par saint Pierre, se sont ouvertes pour les Borgia. C'est le rire de l'esprit uiiivei'scl Au nom des générations muettes que l'Eglise devait consoler, il s'arme de tout le sang qu'elle a versé, de tous les bûchers, de ous les échafauds qu'elle a élevés, et qui devaient tôt ou tard se retourner contre elle.... L'esprit de Voltaire se promène ainsi sur la face Je la cité divine; il frappe à la fois de l'éclair, du glaive et du sarcasme. C'est la vengciuice de Dieu trompé qui a pris l'ironie de l'homme pour instrument de colère. »
Mais n'y a-t-il dans Voltaire qu'un briseur d'idoles? Non, « Il y a chez lui un autre homme ; plein de ferveur, celui-ci établit sur les ruines l'orthodoxie du sens commun, » et « enveloppe la terre entière dans le droit de • l'Evangile. »
M Voltaire, dit M. Michelet', est celui qui souffre, celui qui n pris pour lui toutes les douleurs des hommes, qui ressent toute iniquité... Martyr, victime universidle, c'est lui qu'on égorge à la Saiut-Barthélemy, lui qu'on enterre aux mines du nouveau monde, lui qu'on hiùle ■\ Séviile, lui que le parlement de Toulouse roue avec Calas... FI pleure, il rit dans les souffrances, rire terrible auquel s'écroulent les bastilles des tyrans, les temples des Pharisiens... .Voltaire est le témoin le Dieu, son apôtre et son martyr. «
Voltaire est le fondateur de cette Église humaine dans laquelle chacun vit, sent, souffre et se réjouit de la vie, «lu sentiment, de la souffrance et de la joie de toute l'humanité présente et passée.
■( Voilà pourquoi, ajouterai-je avec Edgar Quiuet, la terre a pro- ' Hist. de la Eéiolutioii, t. I, introdurtion.