‹ Edgar QuinetChapitre 97 sur 122 · L'ÉGLISE ET LE DIX-HUITIÈME SIÈCLE · texte numérisé non relu

L'ÉGLISE ET LE DIX-HUITIÈME SIÈCLE

clamé cet homme comme la parole vivante de rhuiiianité dans le dixhuitième siècle. On ne s'est pas trompé sur les apparences; il déchirait la lettre; il faisait éclater l'esprit universel. Voilà pourquoi nous le proclamons encore. »

Voltaire avait frappé le catholicisme avec les armes catholiques, surtout avec la tradition renouvelée, avec l'Iiistoire arrachée à Vinfâme et rétablie sous son vrai jour. Pour le compléter, il fallait Rousseau, issu de la Réforme et armé de ses armes retrempées, la loyique, le raisonnement, l'autorité individuelle, l'éloquence intime. « Par lui, dit M. Quinet, l'âme de la Révolution du seizième siècle passe dans la Révolution française; il rend, plus encore que Voltaire, Rome inconciliable avec la France. » — Tour créer le droit, il prend son cœur pour point d'appui, et il est résumé tout entier par cette phrase de Mirabeau : « Le droit est le souverain du monde. » 11 réveille les esclaves en leur criant : « La volonté générale, c'est le droit et la raison, » et, sous le soufUe de son inspiration pénétrante, tous les cœurs sont réunis. Dans la Profession de foi du Vicaire savoyard , 31. 31ichelet' le voit idcnlilier Dieu et le droit; 31. Quinet le montre ofticiant sur l'autel du Dieu inconnu et posant la première pierre de la religion et de la société de l'avenir.

Voltaire et Rousseau sont et seront à jamais ks deux pôles de la France. L'un et l'autre ils sont peuple, profondément peuple ; Rousseau par la chaleur de l'âme, le don des larmes et la soif du juste absolu ; Voltaire par son amour du vrai, du positif et du réel, par son attacbcment à la vie humaine et sa philanthropie sans bornes, par sa répulsion pour les vaines subtilités, les abstractions périlleuses et la scolastique, enfin par sa loyauté, par « sa haine pour Tartuffe (religieux, politique, philanthrope, peu importe). » — Ces deux hommes, ces deux génies, récon-

ciliés après la mort, couchés côte à côfe dans notre Panthéon, nul désormais ne les séparera sans couper en deux la France elle-même; ils restent assis sur le même piédestal, comme le proposait George Sand, comme le veulent 3JM. i\Iichelel et Quinet, et si ce piédestal manque à nos places publiques, il est dressé dans le cœur de chacun de nous. Nul ne l'y détruira, nul ne transformera le temple intérieur en une église du moyen âge.

Diviser, c'est la tactique de l'ennemi. Unir dans la vérité et dans l'amour, telle doit être la nôtre. Si donc on nous demande : Qui préférez-vous dans le dix-huitième siècle? répondons : Le siècle entier ! et, avec Eldgar Quinet, énnmérons ses œuvres :

« La dinrité étendue à tous les esprits, la communion des nations dans un iiiènie droit, le bourreau dont vous faisiez avec 51. de Maistre le lien de l'association humaine n'en étant plus que Thorreur, les peuples se tenant peu à peu par la sympathie d'une même cause comme ils se touchaient auparavant par la haine; la dignité de chacun sauvée et établie sur la conscience du Dieu intérieur; l'esclavage, si longtemps maintenu par l'Église, effacé d'abord par l'hérésie; l'unité de l'humanité non plus seulement aperçue, mais fondée; le droit divin passant de quelques-uns a tous : voilà la cité nouvelle qui s'élève. Déjà elle sort de terre; elle vous enveloppe; et les aveugles demandent encore où sont ses tourelles, où sont ses basiliques de marbre et de porphyre ! »

Que le dix-huitième siècle cependant ne soit pas subi par nous comme une chaîne intellectuelle ; acceptons-le tel qu'il a été, non un système, mais « un foyer d'esprit. » Les Voltaire, les Rousseau, les 3Ionlesquieu, les Buffon, les Diderot, les d'Alembert ne veulent point êlre adorés, ils veulent qu'on les continue. Donc, comme dit Edgar Quinet : « Vous les honorerez en ne les imitant pas, c'està-dire en faisant ce qu'ils n'ont pas pu faire. » Et, ajouterai-je, en conservant, en défendant jusqu'à la mort ce qu'ils nous ont légué.

L'EGLISE ET LA REVOLUTION. r,"j

\l . — l'église et la Révolution.

Ce qui saisit tout d'abord Edgar Quinet, lorsqu'il embrasse dans son ensendiie la Révolution française, ce n'est ni le renversement du pouvoir absolu, ni l'affranchissement du tiers état, ni l'avènement du peujjle, c'est que « la France a fait une révolution politique et sociale avant d'avoir consommé sa révolution religieuse. »

Mais, rentrant dans le détail des faits, M. Quinet voit, au début de la Constituante, la confirmation spontanée des principes qu'il n'a pas cessé de proclamer en remontant le courant des siècles écoulés. — « Pour moi, dit-il ', j'estime que toute la France a communié le jour du serment du Jeu de Paume ; » et il appelle la Déclaration des droits de l'homme « une profession de foi canonique manifestée, au nom de la France, non-seulement à un pays en particulier, mais à la terre entière. » Partout il se plait à considérer la Révolution comme l'accomplissement du christianisme, retardé depuis l'absorption de l'idéal évangélique par la réalité menteuse de l'Fglise romaine. En 1789, selon lui, « pour la première fois, dans le monde ancien et moderne, un peuple s'émancipe des lois et des limites de son Eglise... 11 embrasse dans une connnunion universelle un nouveau genre humain. »

Sous le rapport religieux la Révolution se présente donc comme la lutte entre la vieille foi catholique, bornée et haineuse, et la nouvelle foi chrétienne qui émancipe toutes les Eglises, hérétiques et orthodoxes, et aspire à les rallier par la découverte et l'affirmation d'une unité supérieure ".

' Christianisme, leçon 12' ' Les Jésuites. \" leçon.

Ainsi la Révolution se trouve être l'ennemie acharnée, implacable, de l'ultramontanisme, qui, pour être conséquent, ne doit, ne peut reconnaître aucun de ses principes, ni la liberté, ni l'égalité, ni la fraternité, abolissant hommes et peuples, au profit du Vatican, lequel ne rend rien au genre humain, semant partout la mort au lieu de la vie et la haine au lieu de l'amour.

La Révolution, à son origine, a-t-elle compris cela? Non. Elle n'a su qu'aimer. Après le serment du Jeu de Paume, après la prise de la Bastille, après la nuit du 4 août, après la déclaration des droits, on voit la Constituante suivre la procession de la Fête-Dieu ! Elle a vaincu le catholicisme, elle ne veut pas s'en apercevoir; au moins n'en affecté-telle aucun orgueil. Un jour cependant quelqu'un lui demande de conserver au catholicisme le titre de religion d'Etat. Elle hésite; mais Mirabeau, d'un geste, montre le palais d'où partit le signal de la Saint-Barthélémy, et l'Assemblée passe à l'ordre du jour. Chacun sent, s'écrie M. ^Quinet, après avoir raconté cette scène, que o la France en ce moment vient de faire un grand pas. » Va-t-elle en faire un second? La Constituante, si audacieuse vis-à-vis de la royauté, se montre extrêmement timide ou généreuse en face de l'Eglise. Elle ne la veut pas abolir, elle prétend au contraire la régénérer. Ressuscitant le bas clergé et le reconstituant civilement, rendant au peuple la libre élection de ses prêtres, elle essaye de créer un christianisme démocratique. L'Eglise refuse positivement de redevenir chrétienne , elle lance Fanathème à la Constituante. Plus l'Etat tend à la démocratie, plus elle se montre aristocratique et monarchique. Elle fait corps avec la noblesse, conspire avec l'émigration, aide à lever celte armée de Bretagne et de Vendée qui prendra le titre de catholique et royale. Dès

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ors le cdlluilicisme et la démocrntie marchenl en sen:-; opposé, la Révolution, sous peine de périr, est forcée {l'élre l'ennemie de l'Eglise.

La Constituante avait offert la paix. La Législative accepte la guerre. Au bruit des insurrections vendéennes et bretonnes, elle décrète que les prêtres réfractaires prêteront si'rnienl à la constitution. Le roi oppose son veto. Le peuple, au 20 juin, apprend le chemin des Tuileries. Par la faute de l'Lglise, la royauté inviolable est violée et descend déjà vers le Temple.

Voici venir la Convention. Ecrase-t-elle? Non, elle tente de concilier. Sou conseil exécutif écrit à Rome pour démontrer an pape l'identité, du christianisme et de la Révolution. Au plus fort de la tourmente, elle proclame la liberté des cultes, et Grégoire, analhématisé parla paj)auté, peut se i)arer publiquement de son titre et de son costume d'évêque, et faire profession de foi catholique du haut de la tribune nationale. A l'intérieur, à l'extérieur, partout, l'Eglise en masse agit contre la Révolution, pour elle tro|) généreuse, et trahit la France.

La France alors renonce à sa vieille religion et se cherche un autre culte. Celui de la Raison, troj) métaphysique, est repoussé par la Co.ivention, incompris, abandonné du peuple. Robespierre ramène la nation, en train de s'émanciper, vers l'asservissement catholique, en faisant décréter l'iiltre suprême.

« L'idée de l'Être suprême, dit avec raison M. Quiiiet, et de l'in.iTiortilité de faille, toute vraii- qu'elle est, relève de la conscience de chacun ; en se substituant à cette autorité, en décrétant |)ar une loi à sa barre le inonde intérieur, la Convention usurpe un pouvoir qu'elle n'a pas.... elle refait une religion d'Etat. »

Pénétrant jusqu'au fond du système de la Terreur, Edgar Quinet y retrouve le catholicisme. Jamais les pays

protestants n'ont, an plus fort de leurs révolutions, adopté un pareil régime. La France n'en a pu trouver le modèle, l'inspiration, que dans sa vieille religion, religion essentiellement terroriste, d'inquisition et d'enfer ^ En revanche, c'est aussi dans cette religion qu'elle a puisé le sentiment d'universalité qui a fait de Paris la Rome nouvelle, la Rome de l'émancipation des peuples, de la liberté du genre humain. C'est là encore qu'elle a découvert ce principe d'infaillibilité en vertu duquel la Convention décrétait la victoire et imposait sa volonté au monde. — Terroriste, la Révolution est certainement inférieure à l'Eglise; mais, même en s'inspirant d'elle, combien elle la dépasse pour tout ce qui est spiritualisme et universalité ! Bossuet montrait l'histoire de tous les peuples antiques gravitant vers la croix. Avec plus de vérité, l'histoire moderne tout entière gravite vers la Révolution. « La Réforme y est représentée par la souveraineté du peuple, le catholicisme par l'unité, la philosophie par l'abstraction et l'àme, mêlées à tout. » Elle ne descend pas seulement du dix-huitième siècle, mais « des hauteurs de tout le passé. »

Quelle puissance humaine pourrait l'empêcher d'accomplir tôt ou tard son œuvre jusqu'au bout?

Après dix années , plus pleines que dix siècles , la France, fatiguée de son prodigieux enfantement, se laisse choir dans l'Empire, et descend, silencieuse, vers 1815. Il ne m'appartient plus de reprocher à M. Quinet de s"être laissé éblouir par « la splendeur de >^apoléon sans le despotisme. » M. Quinet s'est critiqué lui-même en mettant cette note au bas de la première page de sa quatorzième leçon sur le Christianisme et la Révolution française : « C'est ici le seul endroit où je voudrais quelques

"V.eir-dessus, Italie. §4, p. 202-203.

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