LES ŒUVRES DE L'EXIL
sonore, quoique toujours personnel de l'autetir d* Ahasvérus^ de Mes Vacances en Espagne^ et des Révolutious (ïltalie^ a pris une allure délinilive dans la Philosophie de rUistoire de France et la Faièdatien de la République des Promnees-tJnies^ dans la Révolution religieuse surtout. Ce qui naguère semblait quelquefois être tracé, comme Trclair, sur un nuage, est à cette heure coulé en bronze.
M. Quiiiet a atteint sa cioquante-ciniiième année. Progressant d*œuvre en œuvre, il doit k l'âge et au malheur, d'être arrivé à la maturité de son talent. Il mérite d'être rangé jparfni les hommes les plus forts et aussi les plus conséquents de Tcpoque contemporaine.
Certes, il a bien le droit d'écrire et de signer ces simples et franches paroles ;
« Depuis mos premières années jusqu'aiijourd'iiui,j ai toujours soutenu les mèm»'S idées.
« J'ai adoré la France, j'ai rêvé pour elle la gloire de devenir l'idéal des peuples modernes.
« Tant que la parole m'est restée, j'ai défendu la cause des peuples, des faibles, des nationalités qui demandaient h renaître. J'ai péri - avec elles, il est vrai. Mais je suis enseveli avec Tltalie, avec Venise, avec la Pologne, avec la Hongrie, avec les Roumains. C'est là un tombeau qui me plaît. Je ne le changerais pas contre les joies des vivants.
« Quand îl sera question de patiie, quelques hommes de bonne volonté se souviendront de moi.
« J*ai eu dans ma vie une grande ambition et l'ai surtout montrée dans mon enseignement. J^ai tenté de sauver la conscience humaine au luilîeu des erabûdies qui lui étaient tendues. Je n'ai rien épargné pour ceb.
« BeaMcoup de personnes, et je pouiTais dire le monde entier... ni*a& firment que J^ai été vaincu dans cette entreprise. Je n'en crois rien.
« Je ne sais où Tâme humaine s*est réfugiée, dans quel pays, chei quel peuple. Ce qu*il y a de certain, elle vit, ou elle ranaitra... »
• L UO)IME. SA Yi£ ET SON LNFLUENCË.
Deux mois sur la vie privée d'I^dgar Quinet. Elle a éli^ * elle est, coniine sa vie iittéraire, comme sa vie |)oUli(|uey à l'abri de la calomnie, du soupçon même. Elle a été et elle est conséquente jusqù'A Théroîsme. La vie intime de l'homme est l'éclalante confirmation de la vie |)ubli(iue du citoyen. Tout ce qu'il a dit, il l'a fait; tout ce qu il a conseillé et prêché, il Ta d'abord pratiqué lui-même.
Citons, par exemple, le grand acte accompli le 7 février' 1847, à Charolles, à l'occasion des iunérail les de madame veuve Quinet. Clet acte, mal apprécié encore aujourd'hui par ceux qui en redoutent l'imitation ou qui ne le comprennent pas, mérite la sérieuse attention de quiconque, sortant ou sorti des vieilles religions positives, pense que la mort peut et doit servir d'enseignement moral aux vivants'.
3la(lanïe Quinet, on se le rappelle, était protestante. Sa famille écrivit dans deux villes voisines pour inviter un pasteur à présider à ses obsèques. Deux heures seuleipent avant la cérémonie, le pasteur, qui avait fait espérer sa présence, lit savoir qu'il lui était impossible de venir au jour et à l'heure indiqués. C'est alors que M. Quinet se déddn à rendre lui-mime à sa mère les devoirs rdigieux et à remplacer le prêtre absent.
11 marcha en tête du cortège, composé de presque toute la population de la ville. Arrivé au cimetière, sur le bord de la tombe, et, debout, tremUant d'émotion, mais
* Je me tere ici de k relatkni deTenue exlféiaeinent rare de VÉ^ du ChanfUtiêt et j'y ajoute ce que m'ont transmis de vive voix dçs témoins oculaires sur Fimpressibn épiouvée.
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soutenu par la conscience d'un devoir sacré, après un moment de silence solennel, il commença lentement le discours suivant .
* « Il est encore uue gr&ce que je dois demander pour ma mère i celui qui peut tout; c^est d*accorder k son fils la force nécessaire pour prononcer une dernière, une suprême parole.
« Privée pendant sa TÎe des consolations du culte réformé, qui fot le sien, elle a toujoun redouté que les pieuses paroles de paix lui numquassent k ce moment, dans le sqour de Timmuable paix. Cette inquiétude était profonde chez elle. Le Dieu de vérfté et de bonté qu'elle sentait partout présent, dsns le protestantisme comme dans le catholicisme, ne reut pas que seule elle soit abandonnée ici au sileiice et aux détresses du. sépulcre. Le deuil d'un fils, d^nne fille, etl . aussi m sacerdoce, VÉglise se retrouve, avec sa force et sa puis^ sance enliére, dans la bouche de quiconque parle ou crie avec un cœur brisé; en l'absence du prêtre, le fiU devient prêtre par la consécration de la douleur,,. »
Et il lut les textes sacrés, couune eût fait un pasteur du seizième siècle, un héros risquant sa tète en priant publiquement sur la tombe d'un martyr.
Quelques-uns des assistants, des catholiques ou des esprits forts, semblaient être disposés à ne considérer que le côté excentrique de cette scène en dehors de tous les usages reçus. Plusieurs essayèrent de résister à leur émotion. Quelques-uns même se prirent à sourire, espérant que chacun allait voir de ses yeux l'impossibilité de se passer du prêtre ou la folie de. prétendre le remplacer civilement et philosophiquement. Mais^ à peine Edgar Quînet, pâle et les yeux en larmes, eut-il prononcé les premières phrases de son oraison funèbre, qu'une indicible émotion s«sit tous les assistants sans en excepter les plus hostiles, les plus incrédulés. Ten appelle k tous ceux qui étaient là, en est-il un seul qni ail pu retenir les baltements de son caur, qui ne se soit bcnli pleurer efi écou-
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tant ces paroles d*imfils près de la fosse où sa mère était
descendue :
« Par une force qui devient de jilus en plus rare, elle a su concilier avec une foi inébranlable dans la foi chrétienne tout ce que l'esprit cultivé peut comporter de liberté et de hardiesse. Elle s'élevait ainsi à une tolérance admirable, pleine de grandeur, et qui est tout le contraire de Tindifférence ; car elle se sentait près de son Dieu dans toutes les communions chrétiennes....
« Nous avons trop senti, disait-elle à son dernier jour. Et, en effet, ce qui la rendait unique à nos yeux, c'était cette charité sociale et privée, celle ardeur, aiiie fièvre dévorante de sympathie pour toutes les nobles causes, toutes les émotions désintéressées, tous les genres d'afflictions, d'infortunes publiques ou particulières. Elle nous montrait, à nous, sans le dire, connnent une femme peut allier dans son cœur le zèle des choses générales avec le sentiment le plus vif, le plus fervent, le plus constant, pour les joies et les douleurs de la ?ie intérieure et domestique.
« Chose étrange ! Elle avait le don de pleurer sur un peuple comme sur un enfant. Que de larmes je lui ai vu verser en silence sur la France, dans ses heures de détresse, au lendemain de la défaite, à la veille des invasions ! Ah ! je les ai recueillies, ces saintes larmes, et puissent-elles ne pas tarir dans mon cœur!
« La récompense de sa vie, elle l'a trouvée dans sa mort. N'est-il pas vrai que, pour tous ceux qui ont approché d'elle dans ses derniers jours, cette mort a été une révélation éclatante, palpable, de Timmortalité de Tàme?... Triomphe subhme de la pensée! Il nous a été donné de voir, pendant plusieurs jours, une àme qui vivait et conversait paisiblement avec nous, quand les restes mortels que nous déposons ici étiient déjà éteints et comme ensevelis... Est-ce que Dieu, qui l'aimait, a voulu la favoriser en lui cachant le calice? ou, ce qu'il y a de plus probable dans un tel cœur, feignait-elle de Tignorer? c'est son secret. Dans tous les cas, cette agonie pleine de puissance, })rotégée, soutenue si visiblement par les esprits d'en haut, est l'agonie de la femme chrétienne, qui est agréable au Dieu chrétien ; et c'est pai* cette mort que j'aime à célébrer sa vie.
« Vous qui avez suivi jusqu'ici ses dépouilles, vous savez ce que vous perdez en elle. Quelle charité vivante et sortie des entrailles! Elle croyait n'avoir rien fait si sa main seule donnait et non son cœur. Le denief de la veuve n'était jamais séparé chez elle d'un trésor de compassion maternelle. Chez le pauvre, elle plaignait la tristesse, la
LES TpMHES DE L EXILÉ.
nudilé intérîeiira, tiitant que la nudité vttiUe; et nut>n'ap|Voobnt décile sans qu^elle le leTélit d'une force morale.
« Dans le commerce de la vie, quel esprit fertile et ingénieux ! quelle alTabilité, d'autant plus charmante qu'on la savait armée au besoin d^une énergie virile 1 quel don unique de peindre par la parole! je n'apprendrai rien à ses amis en disant qu'elle eût atteint sans peine à la célébrité que donne Tart d'écrire, eî elle ne Tavail lîiie autant que d'autres la recherchent.
« Vous, ses proches, ses amis, Toussavei quel vide elle vous laisse; mais, ma sœur et moi, savons-nous ce qoe nous avons perdu ?...« Où, dans quelle école, dans quel livre trou?erai-je ce' foyer de raison vivante, de droiture morale, auquel je revenais puiser sans cesse? Quel appui robuste dans tous les combats de Tâme ! N'était-ce pas toi qui mettais dans mon cœur le lèle de la vérité et de la justice sociale ? n'étais-tii pas ma secrète amure dans toutes les luttes de Tinteliigence?..*.
€ Quand mon cœur se séchait pour le bien, où allais-je puiser la vie nouvelle? Chez toi. Qui me nourrissait de sa pensée? Toi. Qui me soutenait de sa force supérieure ? Toi. Tu étais ma lumière, et ma lumière s'est éteinte; et lu m'as laissé dans les ténèbres. Je me réveille d'un songe... il me semble que la vie est avec toi dans ce linceul et que la mort est avec moi.
€ Vaines it impuissantes larmes!,., en langage ne te plaît pas. Tu veux des paroles phis fortes, plus semblables à toi-même. J'essayerai de les dire : Nous qui sommes tes enfants, les proches, tes amis, nous ne te faisons |)oint d'adieu; car tu ne t'éloignes pas. Nous ne prenons pas roncé de toi comme pour un voyage vulj^njire; car tu ne nous quittes pas. Tu n'es plus enfermée dans la maison vide; mais tu es présente dans uos cœurs avec t^ mémoire et renseignemeut de ta
^'ic....
« En rentrant dans nos demeures, nous te trouverons sur notre «euil, jîuéi ie des maux terrestres et réparée par rÉternité; déjà tu nous envoies un pressentiment sacre de la paix que tu pos.s^des, Nous ne nourrirons pas en nous le désespoir, puisrpie tu nous l'as défendu •en nous enseignant à sourire au milieu de l'agonie.
« Assurément les fèti's de la terre sont finies pour ta fille, ta bellefille, ton lils, pour ta sœur absente qui ne te croit pas même malade, pour tes proches; car ils ne reverront rien de semblable à toi, quelle que soit la durée de leurs jours; les douleurs cuisantes ne seront plu« rachetées jiar des éclairs de joie. Tout s^ttriste d'un deuil irréparable; *ce qui était !a fête a disparu,
« Et pourtant, il faut que le courage subsiste. Pour achever la car^
Di
L'HOHMË» SA YIË ËT S<)fî INFLUENCE.
rière, tl reste/ au Keu des espéranceft heareufles, le devoir nu, sans récompense^ le sacrifiée, liminokttoD, des combats intérieurs 1 soii- * tenir. Aide^mius, ftme bénie, dans ce chemin sévère, dépouillé, nouveau pour no«s. Soutiens-nous dVn haut, jusqu'il ce que, nos éprei^ves finies et notre jour arrivé, tu ouvres pour nous en souriant les portes fiplendides de Tétemité de vie, où tu es allée nous attendre »
Quel prêtre, sur le bord de cette tombe, eât pa représenter ainsi le Dieu vivant! Ouel prèlre, calme au milieu d'une douleur étrangère, et psalmodiant des versets marqués d'avance, comme ce fils, quMnspirait l'immensité' même de sa désolation, eût d'une si sainte vie' dégagé un bi saint enseignement; en présence de la mort, vue des yeux et sentie jusqu'au fond de Tâme, eût montré ei sondé rinvisible, l'insondable Éternité I
Celte sublime oraison funèbre, qui produisit un si grand eiîet sur tous ceux qui l'entendirent, qui console encore et relève tous ceux qui la lisent, est à la fois la plus bdle œuvre d'Edgar Quinet et sa plus grande action.
En la prononçant, bien plus que par ses livres et par ses cours, il rompit avec les vieilles religions et prouva qu'en l'absence d'un culte officiel, reconnu et adopté loyalement, chaque homme, libre penseur, doit lui-môme être son pasteur et son prêtre.
Deux fois depuis, la mort le mit en demeure de renou* vêler cette épreuve capitale de son enseignement. En mars 1851 , étant encore en France, il perdit sa première i'emme. En mara 1856, en Belgique, il perdit son beau-rds, Georges iMourouzi. Comme le fils avait été le seul prêtre de sa mère, le mari fut le seul prèire de sa lemme, le père adoplif fut le seul prêtre de son enfant.
* Dcpiis la prenucro publication île celle biographie, ce diseoufs ayant été imprimé dan» les Œuvres eompHtei d'Edgar Qainet, t. ï, p. 301-SO0, •tl a cru deroîr n*en donner ici qu'un extrait.