LES ŒUVRES DE L'EXIL
(uelle en semble même augmentée. 11 n'est ni abattu,
ni désespéré. Il ne se crée pas une existence factice, ne se laisse pas égarer par de folles illusions. Instruit par le passé, par le présent qiie plus d*une fois il lui fut donné de prévoir, tout entier à ses chères études que rien n'a pu troubler, avec énergie, avec ardeur, niais avec calme, il . continue la lutte entreprise, et, sûr que Tavenir appartient au droit, ii attend.
Poëte, il secoue les âmes endormies.
Historien philosophe, il pose les conclusions pratiques .de tout ce qu'il pensa et formula.
Jamais, même au temps heureux oui, libre homme de lettres, il parcourait l'Europe au gré de ses désirs, et sans cesse revenait offrir à la France une nouvelle moisson d'idées; même à Tépoque glorieuse où Tenthousiasme de la jeunesse française le soutenait, le poussait dans le combat, oii il portait le saint drapeau de la philosophie et de la li bertc, non, jamais ses travaux n'eurent autant d'importance, jamais sa pensée et sa plume ne furent aussi vigoureusement trempées que depuis qu*il subit la dure épreuve de l'exil.
Durant les premiers mois de son séjour à Bruxelles, il a acheva les Révolutians dltalie^. Publiée à Paris en 1852, < la dernière partie est digne des deux précédentes, écrites à la veille et au lendemain de la victoire, plus belle encore peut-être et plus significative. «C'est la confirmation des prophéties que le génie du philosophe avait dégagées de l'histoire, prophéties auxquelles, hélas I le présent resta sourd, mais que T avenir doit prendre en considération, car les mêmes causes produisent logiquement les mêmes résultats. Rien n'est plus triste, rien n'est plus ter-
* Publiées alors en 3 volumes in-C^, elles forroeni maiotenrol le 4* toliiine des C^anres camplé4e$.
rible que h conclusion de ce livre de vérité, fermé sur la
mort de ritalie accomplie par la main d'une sœur qui se suicide du coup qu elle a porté. Mais aussi rien n'est plus décisif que Tanalhème prononcé contre Tidée religieuse qui produisit la double catastrophe ; rien n'est plus saisissant que le cri de justice, l'appel au droit, du citoyen blessé au cœur, se relevant par le seul effort de sa volonté, revivant malgré tout, et de 3a vie rendant la vie à sa patrie.
L'année suivante, 1857), parut le poëme draiiialique : les Esclaves^ dédié par l'exilé aux exilés, Exulibus Exul. C'est à la fois une protestation échappée de la conscience d'un juste et un appel aux forces vives :
« Moi aussi, s^écrie le poêle à la fin de sa préface je suis séparé de k rive des aïeux par un fleuve iufRiDdiissable. Je frappe Fair de ma cymbale, mais je ne sais si une voix répondra. •
Si les voix n'ont point encore répondu, les inlelligences au moins ont compris. Elles ont compris, par lexem* pie de Spartacus et de ceux dont il brisa les chaînes, qu'en gardant les vices de l'esclavage, on a beau être affranchi un jour^ bien vite on retombe sous le joug, l'on va même . au-4evant de quiconque distribue panm et drcengesMm c'est déjà beaucoup de savoir comment se perpétue l'esclavage : on sait, par contre, comment on se rend digne de la liberté et comment on la garde.
VHistùire de la fondation de la République des Provbices-Unies, — Marnix de Sainte-Aldegonde^ , — imprimée en 1854, à Paris, apprend aux contemporains de quelle manière les hommes du seizième siècle réussissaient à briser les entraves qui les arrêtaient dans le passé; comment, avec le simple bon sens, ils savaient triompher des
* CEumrei eon^iie», t. vm, p. 346.
* CEuvru tomplèieif i, Y.
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ruseg de l'ennemi et ne fondaient la république qu'en lai
donnant une large base morale, assise sur les ruines de la vieille religion des autocrates et des sujets.
Mais il ne suffit pas de préparer théoriquement TâTenir, il faut en même temps dégager le présent des fiiusses idées qui légitiment et éternisent toutes les réactions. Tel est le but d'un admirable morceau de critique historique, la \ PhUosopkàe de l'histoirei de France, ~ première partie d'un grand ouvragé auquel M. Quinet travaille depuis cinq ans, et qui sera la Philosophie de la Révolution fran-j çaise, — On se rappelle quelle sensation ce morceau produisit dans la presse européenne aussitôt après sa publication par la Revue des Deux-Mondes. C'est qu'en effet, an choc de ces quelques pages foudroyantes, une ruine immense venait d'être faite : T histoire de France officielle, celle que Ton n'a pas honte d'enseigner encore dans tou> tes nos écoles, dans tous nos collèges, l'histoire officielle n'existe plus! A la place de ce monstrueux amalgame de sophismeSy Edgar Quinet a édifié la vraie théorie de l'histoire, celle qui ne pervertit pas mais moralise, celle qui a pour points d'appui la conscience et la responsabilité des individus et des nations, et non le fatalisme des événements, la glorification quand même du fait accompli.
Quoique ses nouvelles œuvres tendissent toutes à rendre à sa patrie le cœur qu'elle semblait avoir perdu, Edgar Quinet ne sé laissait point absorber dans sa profonde douleur de proscrit. Il n'oubliait point qu'il est d'autres nations que l'on dit mortes et sur lesquelles tout écrivain démocrate doit rappeler la vie. En 1856, saisissant avec empressement IWasion unique du conflit oriental, il reprit la cause des nationalités, pour laquelle il avait tnnl traVSiillé déjà. La Revue des Deux-Mondes publia les Roumains ^ où se trouvent aflirmés et prouvés les imprescrip-
7G MIOMME, SA ME ET SON IKFLIEKCE.
libles droite des Moldo-Valaques à s'unir en corps de na*
lion et à entrer dans la cité européenne. Profondément touchés d'un tel appui, les Roumains des deux l^rincipautés, simples citoyens et boyards, unionistes et non unionistesvoubliant toute divergence d'opinion, se hâtèrent de rédiger cl de signer de nombreuses adresses en l'honnenr du noble exilé qui leur avait revendiqué une patrie.
Un autre hommage, non moins expressif, fut rendu au proscrit républicain par un pays monarchique pourtant, mais qui, grâce à son héroïque tradition, a au moins gardé quelque chose de sa liberté démocratique d'autrefois. La Hollande, admirant la piété avec laquelle M. Quinet avait écrit l'histoire de sa naissance à la vie nationale et s'efforce aujourd'hui encore de ressusciter en son entier son héros, le grand athlète du seizième siècle % la Hollande voulut le compter parmi ses savants officiels. Le diplôme de membre de l'Académie de Leyde a été offert spontanément à l'ancien professeur du Collège de France. ' L'année dernière (1857) , Edgar Quinet se remit à Y osa* vre du réveil, que du reste il n'avait pas interrompue un seul instant. Pour faire face au danger de plus en plusim* minent que l'ultramontanisme fait courir à la civilisation, è la dignité, à la conscience du genre humain, il crut de son devoir de résumer tous ses travaux antérieurs sur la question religieuse et il osa en poser les conclusions pratiques. Elles se trouvent dans la Lettre à Eugène Sue sur la situation relitiiense et morale de VEurope^y et, plus au long, dans la préface aux œuvres de
* Réimpression des CBwreêde ManUx de Sainie-Alàegûiide, Les qtnire fffemien vohinies, comiireDaiit en entier le Tableeu des différends de Ma retigioUt ont paru (1857) à Bruxelles, imprimés et annotés par MM. Van Meencn cl Albert I^acroix. dignes collaborateurs d'Eiljrar Quinet.
* Bmielles, 1856, chez i. H. Briard, brochure in-52.
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JUarnix, ia Révolution reUgieuse au (Hx-neuDième siècle
« Oui, s'écrie-t-il dans le pi emier de ces ouvrages, ce qu'il y a de plus effrayant au monde, c'est de \oir des peuples, di'> États, s'asseoir tranquillement à l'ombre d'une vieille religion morte. Quel siliiice, grand Dieul quelles ténèbres! comme les plus simples notions s\ffacent promptement! et avec quelle rapidité la nuit descend dans l'âme des hommes ! t .
En terminanl, il ajoute :
« (Jui aura le courage de dire : Laissez là les Ijulles gonflées! revenez au nerf (les ( huses. Attaclicz-vous à la masse solide, éprouvée, du navire échoué, si vous voulez qu'il se relève. Redevenez simples j our redevenir forts. Liissez aux millénaires la partie fantastique» fabuleuse, mythologique de vos théories. Elles appartiennent à l'enfance de la démocratie. Sortons des songes I quittons Tenfance, il est bien temps d'être des hommes.
« Qui osera dire cela ? Celui qui aimera assez sa cause pour vouloir la sauver*. »
Il est celui-là, quand, dans la RévQlutim rdigUusej il déclare ouvertement une guerre acharnée à ce paganime
baroque dont parle Gœlhe.
« Ne faites pas comme les Juifs qui attendaient le Messie, quand le Messie avait paru au milieu d'eui et qu'il était déjà sur la croii! Vous cherchez le dogme moderne et tous fermez les yeux pour ne pas, le voir. Car ce dogme vît, marche; le inonde le connaît, et vous ne Tavez pas connu lorsqu'il a paru au milieu de vous. Il est aujourd'hui élevé sur la croix, «t vous ne le voyez pas encore; il s'appelle liberté^! ».
Tout en s' occupant ainsi tle la question vitale de l'humanité, de la question religieuse ramenée du point de vue théorique au point de Yue.pratique; tout en soutenant journellement l'ardente polémique que ses audacieuses
négations ont soulevée dans la pre&se belge; tout en pour-
* Publiée pour la première fois a Bruxelles, dans la Ij^n Heekerehe, numéro de mai 1857.
• Pages 5 et 55.
3 l'ages 207-208.
. 78 L*H01i)IË, SA VIE ET SON imVEKCE.
suivant son importanl travail sur la PhUosaphie de la Ré^ volutioti française^ en dirigeant la réimpresaion dea œuvres de Marnix de Sainte-Aldegonde; enfin, en surveillant la première édition de ses propres Œuvres complètes^ M. Quinel a encore pu écrire un volume sur la Campagne de 1815, jusqua ce jour inédit^, el, pour combler le vide laissé dans le tome dixième de ses Œuvres par l'absence de VEnseiiinemeHt du peuple^ rédiger ses souvenirs d'enfance, composer les quatre jM^mières parties de ÏUktoire de mes idées. Celle Histoire sera achevée, espéronsle; car celle analyse d'un homme par lui-mcme na pas seulement un intérêt personnel, mais une portée générale; c*est une autobiographie plus vraie que les Cmfessiong de Rousseau, et non moins éloquente ; c'est de plus un grand livre d'éducation intime adressé par la génération qui s'en va à celle qui va venir. Telle qu'elle est déjà, et quoique brusquement fermée sur Tannée 1890, YHisteire de mes idées est le chef-d'œuvre d'Edgar Quinet. Et comment ne le serait-elle pas, puisqu'elle est lui-inéme'i •
Si je me laissais aller à comparer les derniers livres d'Edgar Quinet avec ceux qui les ont précédés, je trouverais plus de fleurs dans ceux-ci, plus de fruits dans ceuxlà ; je signalerais un progrés incontestable là même où le mieux semblait avoir été dépassé. — La forme, en effet, a peut-être perdu quelque chose de ce que je pourrais nommer son exuliérance poétique. En revanche, elle a encore gagné en netteté, en précision, en vigueur. Chaque phrase semble être frappée au coin de l'idée, comme une de ces médailles aiili([ues dont le temps n'aura jamais la force de mordre les indestructibles reliefs. Le style coulant, imagé,
' (]el ouvrage ne devait «liv tout d'abord qu'une critique générale des liistoricns; rnulctir a été comitiil à rr'prondrc le sujet dans son ensemble. Ce &evà doue une vcrilabie histoire de 1 invasion.