‹ Edgar Quinet sa vie et son œuvre CharlesLouis ChassinChapitre 17 sur 66 · H1ST01R£ DE FRANCE · texte numérisé non relu

H1ST01R£ DE FRANCE

tredit, brisé, anéanti par la Réforme et la Révolution, ees

deux réfutations de l'apothéose de la papauté et du droit divin, assignés comme but final à l'Ancien et au Nouveau Testament ; et sur ces deux réfutations il n'y a plus à revenir.

Mais la théorie des doctrinaires, optimisme impitoyable conçu par des historiens hommes dTtat du milieu d'un présent borné, qu'ils affirmaient être la fin providentielle du travail des siècles, cette théorie immorale et débilitante n'a-t-elle pas survécu à réj^oque de fausse pondération des pouvoirs qui la vit naître / A celte heure même, n'esl-elle point maîtresse absolue de cette partie de l'enseignement national que l'iiltramontanisnie renaissant n'a pu encore envahir qu'à moitié ? C'est elle qui nai^uère, aux beaux jours de son succès officiel, avait reçu, pris le mandat d'initier la jeunesse française à la science de l'histoire : ne restons-nous pas corrompus par elle, élourdis des renversements qu'elle ne nous avait appris ni à prévoir, ni à supposer, endormis dans un doute sans issue, désespérait de l'avenir parce que nous avons vu, vu de nos yeux, tomber en pièces ce brillant monument de liberté que, suivant nos docteurs, quatorze cents am de despotime aoment fondé t

Or, en 1855, la Revue des Deux-Mondes publia un article de quelques pages, signé d'Edgar Quinet, la Philosophie de l'Histoire de Frame, L'apparition de ce morceau produisit un effet immense. L'Europe intelligente s'en émut tout entière, et chacun de nous entendit ce vigoureux appel :

c On a TU que la plupart des peuples sont tombés irrévocablement, non par la force de leurs ennemis, mais pour s'être infatués d'idées fausses auxquelles les grands écrivains ont mis le sceau de Timmortalité. Quand cem-ci n'ont pas eu la vertu de reoonnaiti'o à temps leurs

idS . U PHILOSÛPUIE DE L'UISTOIUE.

errem, les peuplei ont déeKné a?ee tontes les joies de b mxM, montré qa*U a été impossible de convaincre TRalie d*iiae chose qui est révîdence nnème; la France embrasse sur son passé des théories non moins illusoires, et le danger est grand H fous ceux qui Itintnent une plume ne ramènent paê la vérité simple, antique, iiott- / velUt élentelle. Il faudrait que tout homme qui pense eàt sa nuit ' du A aoitt, dans laquelle il viendrait laidement faire à la patrie le sacrifice de ses erreurs reconnues dantVhistoiref la phUosopkie, la science : ce serait le début de la régénération, §

Aujourd'hui que nous retrouvons cette Philoêophie de

VHisiobe de France dans les Œuvres complètes d'Edgar Quinet^ reconuueoçons-en la lecture et la médilaiion. Les sophismes nous ont perdus* Faisons sur nous-mêmes un, grand eflbrt. A la voix du maître, extirpons nos sophismes.

Quand nous aurons rendu la sanlc à nos esprits malades, nous serons au matin du ti iomphe de la justice.

L'enseignement auquel nous a condiaumés l'école historique de 1815, triste fille de l'invasion, repose sur deux principes généraux, que M. Quinel résume parfaitement en ces termes : « L'absolutisme est le chemin de la liberté; — f jes hommes font toujours le contraire de ce. qu'ils s'imaginent faire. » Eclairés par ces mensonges, pénétrons dans notre histoire nationale.

A Torigine, pour en être la pierre fendamenlale^ quel sera le droit reconnu, proclamé? Le Jroit des autochlliones, sans doute? Kon. Acceptant l'allégation intéressée tle l'Allemagne, nous renierons les Gaulois, nos ancêtres, réputés incapables de se civiliser eux-mêmes. Que, pour leur plus grand bien, les Romains les asservissent; puis, que plus tard les l^rancs surviennent pour hériter des

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Romains; tout sera pour le mieux. Nos pères, vaincus par la force, privés de leur langue, de leur tradition, de leur religion, de leur indépendance, nos pères ne mériteront aucune pitié. Âu prolit de la future civilisation, nous nous inclinerons avec respect, avec enthousiasme, avec amour, sous le fer teint de notre sang, et sur le piédestal de notre vainqueur nous inscrirons le droit de conquèle. Ainsi, du premier coup, la sainte idée de Justice est extirpée de notre histoire : devenir esclave, pour une nation en général peut-être, pour la nôtre sûrement, c'est progresser!

Franchissons l(;s temps barbares. Au milieu du moyen âge, au douzicuie siècle, voici des hérétiques, les Vaudois, les Albigeois, qui, avant-coureurs des temps modernes, réagissent contre Torthodoxie papale,' contrairement à r organisation féodale s'organisent sur le plan des républiques italiennes, enfin prononcent ce grand mot de liberté : Tout homme est prêtre! Dans l'intérêt de la future démocratie, il importe que la démocratie prématurée soit pour rheure et au plus vite étouffée dans le sang. Victimes de Toulouse et de Béziers,' réjoiiisses^-vous djans la tombe ! nous bénissons vos bourrieaui; car fé massacre était né^ cessaire. Saint par conséquent? Oui, soyons logicjuesl

Poursuivons! — A force d'héroïsme, les communes, faisant une admirable guerre au brigandage féodal, parviennent à s'émanciper. Faut-il en louer les bourgeois? On serait tenté de le faire; mais il est important, pour le salut de ravenir« de se bien garder d'une pareille énormité de sentiment, si contraire à la saine raison politique. Remar> que2 que, si les bourgeois eussent triomphé au seizième siècle, c*ènéiait fait de la France. Donc, si la bourgeoisie, ne se résignant point à Tavance au sort que lui devaient imposer ses historiens du dix-neuvième siècle, se révolte toutes les fois que faiblit le pouvoir rpval; si, troisième

m U PHILUS01*UIË DE L'UlSTOIRb.

ordre dans les états généraux, de ces assemblées de l'ancienne France (ITmO, 1380, 1413, 1484, \:M), 1614), elle fail jaillir des éclairs dont le passé reste illuminé et qui, devenant flammes, auraient pu hâter le travail des temps; malgré ceci et malgré cela, il est juste (|ue les communes, — t parti extrême^ — soient écrasées et absorbées par la tyrannie prote^riee. Ainsi nomme-t*on la royauté française, qui, agissant à l'imitation du pouvoir impérial romain, concentre en elle^ et par les moyens les plus iniques, les privilèges de chaque classe, les franchises de la nation entière, devient la nation même et, comme le César antique, trône seule au sommet d'une société morte, dont elle est la conscience et le droit, tête vivante rivée à un cadavre I

Mais pourquoi, foulant aux pieds tous les droits reconnus par les hommes d'aujourd'hui, sentis, détendus, par les hommes d'autrefois, édifier ainsi, même sur le crime, Tomnipotence d'un despote? Un doctrinaire républicain l'a dit, au point de vue radical : pour avoir un seul maître qu!on verra plus tard à contenir ou à jeter par teire. Les doctrinaires, moins avancés, se contentent de s'agenouiller aux pieds du maître, élevé au rang de providence infaillible, pour qu'il eftcctue la centralisation, accomplisse l'unité, — aux dépens de la liberté, bien entendu, -«car la Uberté n est point à leurs yeux l'âmé même des |)euples, « la séve de Farbre, » c'est une superfélation, qui n'a de raison d'être qu*au temps où nos docteurs peuvent être ministres, la nommer dans leurs discours et l'oublier dans leurs actes. Avant eux, avant nous, la liherlé, la justice, le droit, c'est le roi. rien que le roi. QiCil étouffe en lui-même el refoule dans de nobles âmes les principes éternels de la morale el de l'humamiéf le roi n*en sera pas moins admiré avec gratitude. N'est-il. pas

HISTOIRE l)K KH.VNCE. iH

Yhiùnud^ dé Vlièvi, {itiisqu'il est le plus fort? Le vrai bien iieressorl-il pas natnrellemenl de ce demi-mal nécessaire? « Le loup u'enfante-l-il pas l'agneau? »

D'ailleurs, la liberté et la civilisation» contre le sentiment des intelligences naïves mais droites, la liberté et la civilisation, selon les esprils solides, sont deux choses différentes parfois, souvent diamétralement opposées. A quoi, en réalité, se réduit ce grand mot de civilisation? Au petit mot de richesse, de bien-être relatif. Par conséquenl , puis<]u'il s .agit du progrès matériel , sacrifions pourTobtenir le progrès moral. Afin d'avoir la civilisation au plus vile, — en tine douzaine de siècles, — faisons-lui litière de toutes nos libertés privées et publiques. Seulement, si, dans le passé, la liberté et la civilisation sont' deux mots, deux faits inconciliables, n en est-on pas porté à conclure, et par la méthode ordinaire du raisonnement, que ce serait une folie de les vouloir concilier? Aujourd'hui, comme hier, le bien-être n'est-il pas l'excùse, la légitinisftion, la glorification de la servitude?

Nous touchons an seizième siècle. LlSurope est divisée en deux camps. Chaque armée a inscrit sa foi sur ^on drapeau. De quel cùté les doctrinaires doivent-ils se ranger? Du côté de la Réforme ou du côté de la papauté, du côté de la libre j)ensée ou du côté du concile de Trente, du coté de la république de Hollande ou du coté de l'Espagne, de rinquisition et de Philippe 11? Seront-ils avec Coligny et les martyrs, ou bien avec Guise, les jésuites et le duc d'Albe? •

Les doctrinaires, en uiasse, se refusent à reconnaître dans la révolution religieuse du seizième siècle le germe, la racine de foiites les révolutions morales, politiques et sociales de l'avenir. — DislinnuoiiSj disent-ils, et ils argumentent à la façon de ceux qu'ils ont un moment appelés

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leurs ennemis et combattus comme tels. Par exemple, ils ont observé que la masse nationale repoussa le proies^ lantisme et la liberté de conscience. La masse avait raison. Le proteslanlisine eût fédéralisé, féodaliséle royaume, — lait aujourd'hui prouvé faux ; — la liberté de conscience eût compromis l'unité, l'omnipotence du pouvoir royal I D'où il suit que la Saint-Barthélémy fut, sans doute, une exécution sanglante, mais aussi, à nn point de vne plus cievé que celui de T humanité conunune,. un acte de salut public.

Quelques docteurs, — ce sont les moins libéraux à cette

heure, — n'osent pas pousser la logique aussi loin. Ils se contentent d'être dupes de la démocratie de la lÀgue et de dénoncer les Gueux comme aristocrates. Enfin, sur les ruines de tontes nos libertés nationales, politiques et religieuses, si pieusement accumulées les unes par-dessus les autres, le niveau monarchique a passé. On salue Louis XIV de frénétiques applaudissements. — On lui fait une auréole de tout le sang que ses méritants ancêtres ont dû verser. Aiin qu'il ne reste aucun nuage devant le majestueux soleily on explique avec complaisance tout ce qui pourrait assombrir son éclat : notamment, la révocation de Tédit de Nantes, laquelle réj)ondait au vœu (jénéridj car l'édit consacrait de.s l'rauchises, incompatibles avec [existence de l'État unitaire!

(]ej)endant, la graL liHieure de 1781) vient à sonner, — par hasard I — La confusion était devenue telle, que Ton n'y voyait plus. On s éveille alors, on regarde, on écoute; et Ton se hâte de défaire tout ce que Ton a fait. De Jules César à Louis \V1, on a méprisé, trahi, crucilié la liberté. 31ainteuant qn à son tourelle est debout, qu'elle trône, qu'elle est la force, on se pfosterne, on adore aujourd'hui le pieu traîné hier dans la boue. Le système pourtant se

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