U PHILOSOPHIE UB L'HISTOIRE
de ses facultés nalurellesi chacun des détails de son organisation. Avant Herder, sans doute, celte analyse analo-
mique avait été faite. Mais nul ne l'avait unie intimement aux développements de Tliistoire, nul n'avait lié l'homme physique à la création entière, n en avait dégagé les principes dominants dé l'homme moral, n'en avait déduit le développement et la marche de l'humanité.
Peu importe après tout que Herder n'ait inventé ni la description de la terre avant l'homme, ni la description de l'homme à la naissance de Thumanité, car il a décon-? vert et affirmé deux choses capitales, que, sans doute, ne contrediront point les progrès, quels qu'ils pui&sent élre, des sciena*s naturelles. Grâce à lui, l'homme se trouve ^ identifié avec la nature, le rot des êtres, jadis isolé, se trouve rattaché à tous les êtres, à toutes les choses. Grâce / à lui, l'homme n est plus le propriétaire absolu du monde / moral, Tunivers entier le suit, raccompagne dans son ' vopge à travers les siècles : et l'histoire, élargie de la j sorte, devient la traduction en langue vulgaire de la pensée . de l'univers. Elle n'est plus seulement la lutte engagée f entre les personnalités individuelles et nationales, mais encore, et surtout, l'accomplissement des lois universelles et leur interprétation par les idées qui s'entrechoquent. Autour de l'historien, placé en d'aussi pures régions, un grand calme se fait, comme dit le commentateur du pro- I phète allemand : « Ni l'amour, ni la haine n'ont plus au- / cune prise. A peine si, à cette hauteur, - vous entendez le / fracas des empires « et si le bruit de la gloire individuelle arrive jusqu'à tous. »
Sur un point capital, M. Quinet se sépare de son maître ^ et cela le conduit à la découverte d'une vérité qui, recou- \ nue quand il n'avait encore que vingt ans, 6st et sera tou- ! jours la lumière de sa vie. .
HEIUUSB, EDGAR QUINET. 101 .
Dès que Herdcr tient l'homme au sortir de Tatclier de ' la nature où si longlemps il était resté enfoui à Tétat d'ébauche, il n'en sait plus que faire. Confondu la Teille dans le Tout, sans action, sans idée propre, à présent \ qu'achevé l'homme est tenu de penser et d'agir, — com- I ment va-t-il sentir qu'il existe ? \ . D'où Ini viendra l'impulsion? j
De la nature extérieure? Que pourrait-iUe lui appren- ' dre qu il ne sache déjà, lui qui en est le résumé le plus parfait!
De lui-même? Il s'ignore ! /
Le philosophe est clans 1 impossibilité de donner Ici mouvement à un être si intimement lié jusqu'alors à ror-| ganisme général. Peu à peu cependant il aperçoit un per • ; fectionnement quelconque, une apparence de parole, un germe de religion, un signe de civilisation. A quoi attri> buer cette apparence, ce germe, ce «gne, sinon à la tradition? Hais, comme il n'est point d'effet sans cause, \ quelle est la tradition première, et comment l expliquer ? ; Si on ne l'explique pas, on est contraint d'admettre que Dieu, être extérieur à la nature, toute-puissàiicé éùrhu - \ maine, quelque part, i un jour donné, s'est communiqué \ à l'homme égaré et lui a montré le chemin. C'est ce à quoi J Herder a cru devoir s'arrêter.
Que cette révélation soit des plus élémentaires, et qu'il appartienne uniquement aux facultés humaines d'en développer le sens, n'importe! l'union intime de l'humanité avec la nature physique, précédemment affirmée et démontrée, est brisée dés lors, la création progressive est distincte de la création inerte, celle-ci ne peut plus avoir été la mère de celle-là : « il y a l'inlini entre elles, » selon l'admirable expression du traducteur*
M. Quinet, qui semble tenir à la conservation de la ^
(tlOt LA PHILOSOPHIK DB L'HISTOIRE,
grande idée de Herder plus que Herder lui-même ne parut y tenir, i\. Quinet ose promener un regard profond à. travers le présent et le passé.
Pourquoi, se demande-t-il, pourquoi ne vivons-nous lus sous le régime de la féodalité germanique, de la dolinaUon romaine, de la caste orientale, ou de la barbarie I originelle? Pourquoi avons-nous ainsi progressé de civili-
Isalion en civilisation, sans cesse détruisant et reconstruisant des mondes, au milieu de la nature immobile? Pourquoi? — Parce que nous avons en nous la volonté. Le$ jougs iiuinains que nous avons brisés nous attestent comment les ancêtres de nos ancêtres, comment les (»*emiers hommes se sont affranchis de la tyrannie de la nature physique. Us ont voulu élre libres, et ils l'ont été.
« Quand, s'écrie Edgar Quinet, quand, pour se soustraire à un monde qui n'était pas le sien, Caton dédiirait ses entrailles ; quand Thomas Morus, lord Russell et tous les autres montaient sur Téchataud pour une cause qu'ils rruyaient bonne et du prix dn leur s.mg, il y avait sans doute plus d'iiéroïsme dans ces actious que dans celle du premier honnne qui, i)ar sa volonté, affronta, hors du mouvement aveugle de la création externe, un avenir qui n'appartînt qu'à lui. Mais, sous des formes diverses, ces deux ordres de fuits dérivaient d'un principe commun. L'un et l'autre ils révèlent une activité qui ne relève que de soi ; et cette activité, nous la ( onnaissons, nous la sentons, nous savons comment on la nomme, et si c'est un pr(Hlige que le ciel fait un jour et ne renouvelle plus.
f « L'histoire, dans son coininencoment comme dans sa lin, est le ( spectacle de la liberté, la protestation du genre humain contre le \ monde qui renchaîrie, le triomphe de Tinfini sur le fini, l'affranchisse- 1 ment de Tesprit, le règne de Tàme. Le jour où la liberté manquerait 'vau monde serait celui où l'histoire s'arrêterait. »
Uès lors, tout s'explique et rien ne reste obscur . Quand , par la pensée, on voit les siècles succéder aux siècles, les
idées remplacer les idées on assiste au sublime spectacle du moi humain qui d'abord s'affirme, peu à peu se dé-
UEUUëR, ËDGâR QUINËÏ. 105
barrasse Me tout ce qui lui est étranger et ira toujours
aspirant à se produire sous la forme la plus indépendante. On 1 aperçoit, par delà le christianisme, étant une fin en iéi^ suivant Texpression de Kant, se trouvant être, par eela seul qu'il est libre, la liberté mèdie, c'est-à-dire la base du droit et le ijut de l'histoire, comme avant l'histoire il a été le but, le couronnement de la création matérielle. . , "
Sans doute, ce n'est point Herder lui-même qui donne ces hautes conclusions. Au moins est-ce dans ses livres qu'Edgar Quinet a appris à « soumettre les jugements, le goût et la raison pratique des peuples à Texpérience de Thisloire. » C'est là aussi qu'il a appris à pénétrer le vrai sentiment religieux des nations au travers des dogmes et des rites officiels, dans les lois, dans les mcsurs, dans les cérémonies, dans les langues, dans les traditions, dans les chants, dans les monuments, et jusque dans la nature extérieure, dont il se sert pour revêtir de la gravité de l'immobilité le trop rapide spectacle du mouvement humain. C'est encore, en se pénétrant des idées et des formes <le cet « Hérodote de l'histoire universelle, » — ainsi lîomme-t-il Herder, — qu'il a senti s'éveiller en lui cette poésie profonde qui fait le charme de ses propres livres, cette incomparable puissance de résurrection du passé, qui en constitue la valeur historique, et les larges pensées d'ensemble qui leur donnent tant de portée.
A comprendre Herder, a le traduire, à le paradiever, M. Quinet employa les premières années de sa jeunesse. Mais, dans cette étude, il ne découvrit pas seulement un grand homme et une grande philosophie; il se découvrit lui-même, se doua et doua chacun de nous d*une mission humaine qu'il accomplira jusqu'au bout, et que nous devons accomplir comme lui.
Diyi
m. U P||UX)S(M>H1E Dfi L'HIfiTOIItE.
« PreDOlui garde, diuil, prDOOns garde de perdre la chaîne qui fions lie aux sièclea passés, de peur que nous ne nous trouvions enlièrenient égarés sur la terre. » Et, ea eiïet, que chacun de nous étudie, dans l'bistoire, soit la Tie d'un héros, soit eelle d'un peuple, soit eeUe de l'humanité, c'est-à-dire les trois mod^ de l'être humain; . puis, qu'il redescende en lui-même et s'analyse, et il retrouvera la série entière, des siècles écoulés comme « ensevelie » en son âme, il sentira que les destinées de l'espèce se réfléchissent dans l'individu, que chaque homme contient en soi, représente, résume l'humanité, et que, pour donner une vraie base à la science historique, il faut partir « de l'enceinte étroite de son moi individuel, pour remonter de là, par des conséquences nécessaires, à travers la suite des empires et des peuples, jusqu'à la cliaumière d'Évandre, jusqu'à la tente de Jacob, jusqu'au palmier de . Zoroastre; » ;
Idée puissante, idée qui console et (pii fortifie ! L'homme dentelle est la foi n'est plus seul dami espace, égaré dans le , temps. Qu'il regarde derrière lui jusque dans les obscures profondeurs des âges primitifs, partout il reconnaît un nombre infini d'êtres send)lables à lui, parfont il rencontre des frères et peut réchauffer son cœur glacé à la : flamme dont brûlèrent leurs âmes. Le malheur d'un pré* . ^ sent transitoire né réussit plus à l'accabler, car, par l'instabilité des formes politiques et sociales, l'histoire lui a démontré qu'il n'y a de réel et de solide que le juste et qu(B jamais l'on ne doit désespérer du triomphe de la raison et du droit. Vivant de la vie universelle, il jouit de son moi dans toute sa plénitude, et partant il est fort, il est invincible. Affermi dans ses opinions par le témoin gnage du passé, sûr de la loi du progrès, s'il se mêle aux luttes de son époque, — et le devoir lo lui ordonne, — il
J. MIGUBLKT.
ëait rester à soa poste, que vienne ou non la récompense, ' attendtai avec ealme la victoire plus ou aïoiiis tardive, mais certaine; s^tant à peine les blessures et les désiîlu*
sions par lesquelles les faibles sont abattus, protégé qu'il est « par Tautorité de tout le genre humain. »
Je viens d'exposer la double théorie qui sert de base et de lien à Toeuvre de MM. Michelet et Quinet. Ici, je n'insisterai point pour en faire apercevoir les efïels à traveis les di£féreuts livres des deux frères inlellecluels. Eu exa-/ minant les NationalUés et les Reliyiam^ je relrouveraitj Toecasion d'attester de quelle manière M. Quinet a fait! l'application de^a lliéorie. Pour ce qui cuiicerneM. Michelet, peu de mots me suffiront; car, en ce moment méme^ il achève cette magnifique Histoire de France^ dont tous I mes lecteurs ont suivi avec intérêt la patiente élaboration, j
M. Miclielel l'a déclaré lui-uièiiie, à la fin de l'un de ses^ derniers volumes, la Lujue et Henri /F, son histoire n est i point impartiale. « Au contraire, elle est partiale, franchement et vigoureusement, pour le droit et la vérité. »^ C'est de la hauteur des principes éternels qu'il juge les actes du passé, sans pitié pour le mal, avec un inépuisable amour du bien, n'amnistiant rien, absolument rien, à cause du résultat, cherchant en tout Tintention et ne se laissant jamais éblouir par l'apparence. Comme Ilerder, sachant lire, entre les lignes écrites, les annales des temps écoulés, il découvre sous le symbole ce qu'il n'a pas pu trouver dans le fait, il force la légemle à lui confier le soupir du peuple, que nul avant lui n'avait entendu: il convie l'art à lui livrer le sens intime des choses à demi
LA PmU)60PllIK MS L*HIST01IIE.
tradaites par les événements posîiife; .enfin, si je pais dire, évoquant du néant les époques diverses, il contraint chacune d'elles à se présenler devant lui, revélue des vêtements, des voiles, des masques, à l'aide desquels elle s'était efforcée de tromper l'avenir, et il la metaudacieusèment à nu. Ainsi M. Micheict compose une histoire qui n'est point un tableau, mais un spectacle vivant. A ce spectacle, éclairé de la vive lumière de la vérité vraie, du • haut de la cité idéale fondée par Vico, assiste un philosophe, un moraliste sûr de lui-même, et toujours franc, approuvant, désapprouvant, applaudissant ou sifflant selon l'impression de sa conscience, au nom de l'humanité entière en son âme contenue. M. Michelet s'est appelé luimême, dans 17ws^d^, « artiste-historien; » d?ins la Peuple ^ il a nommé son histoire « résurrection. » Oui, son histoire est une résurrection^ naais une résurrection complèfe, intime aussi bien qu'extérieure. Dans tous les écrits de ce maître, ce ne sont pas seulement les hommes et les choses du passé qui revivent, mais aussi les idées, essayées à la même pierre de touche, Tidée moderne, la Révolution.
Cette libre méthode, issue du cœur et de la raison , plutôt du cœur, est restée longtemps au ban, incomprise, inconnue du publie, haïe par les catholiques parce que sans cesse elle conteste les décrets de leur providence extérieure et autocratique, traitée de folle poésie et de rêve par les doctrinaires, dont pièce à pièce elle démolit Tédiiice funeste au sommet duquel trône le fatalisme.
Aujourd'hui, les catholiques, les thcocrates, ne peuvent plus lui disputer l'influence qu'en les combattant elle s'est acquise dans toutes les âmes jeunes, dans toutes les consciences viriles. Le vieux système des Pères de FÉglise, d'Augustin à Bossuel, gil dans la poussière du passé, con-