‹ Edgar Quinet sa vie et son œuvre CharlesLouis ChassinChapitre 20 sur 66 · IV. — L'dSPAaNE · texte numérisé non relu

IV. — L'dSPAaNE

Quittons l'Orient. J'y reviendrai avant de conclure, car c'est là que la diplomatie a su nouer, par son imprévoyance, le nœud gordien de. la question des nationalités. Pour ne pas interrompre Texamen des œuvres dTdgar Quinet, il nie faut, dès à présent, nroccuper des nations latines d'Oc ci dent, .voisines et sœurs de la France, morleç de la vieille foi dont nous avons commencé à nous afTranr dur en 1789 et qui revivront par la nouvelle.

Des littératures, de riiistoiro, de la religion de l'Europe méridionale, M. Quinet a lait Iç ibnd de ses études, et chacun des deux peuples sur lesquels il a exercé ppinci« paiement son esprit de critique historique et philosophique s'est retrouvé, s'est reconnu dans ses livres, a salué

* Aies Yaeancei en Espagne; ^ VUUramonianime, première et se^ conde leçon; — h6i HiStfOluHons d Ualie, liv. I, ch. vn; liv. II, ch. vu; Hv. UI, <ïb. m; — aux tomeftli, II, IV des 06teira«MNfrfdet.

sa science do passé comme une révélation des lemps fu^ lurs. De ces deux patries d*adoptîon, Italie, Espagne, 1 jlgar Quinet a bien mérité; el, s'il n'a point dissimulé les [)laios dont elles «ont dévoréesi au ç^outraire,^! les ^ ouvjertcâ largement, afin que ces palioas martyres en son^bissen^ elle»-mème8 la profondeur, il leur a enseigné le moyen de les guérir par une opération radicale, il l^^ur a rendu la conscience de leur propre réveil, il leur a nionlré par delà les ombres et Ifss trist0sses d*ua prés^t trimitiMf If» jfii^ ^t la lumière sereine de Tavenir. ^ , ! • .

Je parlerai d*abur4 de TKspagne. Mais, aupai avant, j'avertis le lecteur qqe j*ai renoncé .à. lui. donner la moindre idée de l'intérêt vraiment romanesque, le moindre reflet d^ la poésie railleuse et souvent épique dont Mes Vacances eu Espagne sont remplies. Je me. propose uuiquemenl résumer Timpression laissée sur l'Ë^ipagne^par tout cç qu*en a dit Técrivain français, et de dégager de cette imr pression une appréciation jusie de l étal actuel de la iiaLipf espagnole, de sas déaillusions et de ses espéiance^cTH^^ / ^

Accompagné du voyageur ptiilosc^be et par lui guidé» courons au«devant de l'Islamisme, par delà le Quad-alquibir, le fleuve arabe, vers Grenade, la ville^ maure. De loin, on cbeircjbe des yeux le « ci^l terrestre,. » r^\à « à mi-côte d*une colline dWaogers, ». l'oasis du repos, après la fatigante traversée des mornes Sierras, « le seuil de félicité » promis par Mahomet. . On approche, on est rQ^U|, J^'ape^çq^a ^ Des toq rs sombres, les murailles nues '4 ui|0 citadelle ; et des galériens, du bout de leur chaîne, vous indiquent une petite porte basse. Avec terreur Mt^6ç|Hfi|M^«r^i^i^9 quelle sesl refermée, tout change. Ôo. ai^ trouve dans la cour splendide des ArroyaléSy et le mystère des murs, des tours sinistres, des prisonniers agitant leujrs fers, 4e Ifi jn^in, de géant

placée atmlessns de la porte judiciaire, le mystère s'explique par réblouissement même dont on est saisi et pénétré* Chacune des promesses du prophète n'est-elle pas comme enveloppée d'une menace étemelle? Là-bas, la guerre, la souffrance, répouvanle; ici, la paix, la joie de i'àme et les tendres caresses des houris. a Tel, Tami d'Allah, revêtu de fer et la visière baissée, enferme dans son coeur des trésors de volupté et d'amour. » Ainsi fait TAlhambra, dérobant ses délices aux yeux de profanes sous la plus rude enveloppe. La première impression par laquelle on y est dominé est celle des eaux, « charmes,

Iincanlalion des fontaines éternelles dans ce paradis brûlant; caprices, fraicheurs, mystère des ondes rendues permanentes dans le royaume des âmes. » Ija seconde : impression est celle des fleurs. Les jardins en débordent;

les pavillons, les colonnades, les murailles et les voûtes ' en sont tapissées a comme le bord d'une eau profonde. » Le jaspe, le marbre, le porphyre, l'argent, le filigrane, s'épanouissent, fleurs de la terre, mêlées aux fleurs du ciel, aux jasmins, aux anémones, aux œillets, aux tulipes et aux roses, sur la surface entière des portiques et des sables, de même que les fleurs de la nature, mariées aux fleurs de l'esprit humain, « émaillent la poésie des Arabes et des Perses. » Mais voici la merveille des merveilles, la parole étlifiée. Mille dessins, mille bas-reliefs déroulent sur Talbâtre leurs gracieux contours ; et ces dessins, ces bas-reliefs sont des lettres courant après des lettres, s'assemblant en mots, en phrases, qui de salle en salle, de cour en cour, de palais en palais, s'appellent, se répondent; si bien que littéralemenî les murs parlent, et qu'avec les harmonies de l'eau vive et des ûeurs s'accorde une harmonie de paroles sculptées, d*où jaillit à Tuniason une idée, un mot, vrai cri de la pierre : Félidté! V&idti! Et

L'ESPAGr^E.

c'est ici, en effet, que s'oublie le monde, rpie l'Ame el le corps nagent, s'endornieiU, se noient dans une volujilé sans fin. Du milieu de ce paradis musulman, réalisé sur terre, qui peut se souvenir du sang des Ahencerrages versé à flots sur les blanches dalles'.' qui peut enlendie marcher les armées chrétiennes? qui peut s'éveiller au choc de la croix et du croissant? Partout <x brûle le nom d'Allah » victorieux qui récompense ses fidèles. Que Ton monte au Wirab, que du haut de cet oratoire d'où Tlman jetait la prière du matin, on contemple Grenade, ouverte « comme un fruit | partagé dont on peut compter les grains! » Que Ton pro- ^ mène son regard sur le royaume entier, une « mer de verdure » dans laquelle vont se jeter des « lleuves d'orangers 1 » Qu'on en suive la bordure lointaine, des montagnes dentelées « aux flancs tigrés de nopal I » Jusqu'aux exirémilcs de l'horizon, l'écho répète : Félicité! Félicité! La nature elle-même semble s être accordée avec Tart pour éterniser les traces laissées par le génie de l'Afrique musulmane sur le sol de l'Europe chrétienne; et c'est ' ainsi que de l'àme du vaincu le feu de ce génie a passé dans ïàme du vainqueur, c'est ainsi que « les pierreries » de la poésie arabe se retrouvent prédeusement conservées sous - « les dehors rustiques » de la poésie populaire des Espagnols.

L'Alhambra et Grenade sont la révélation de l'Espagne musulmane dans toute sa splendeur. Loin de ce ciel enchanté, tout au Xord, au fond des gorges des montagnes des Asturies, se cache le berceau si pauvre mais si héroïquement gardé de l'Espagne chrétienne. De cette Espagne qui, durant tant de siècles infatigable, reconquit pied à pied son sol, sa religion et sa nationahté, la vivante image i est Burgos, la capitale des romances du Cid, une ville \ muette comme le désert qui Tentoure. Sur la porte cré-

iUa I^S MTIOXAUTÉS.

nelée, un Cid barbu est assis, glaim m tuain, pour Im

plus (jvande terreur des Maures ^ ol ia cathédrale élève la terrasse de sa tour a en forme de diadème à aigrettes sur le front de la Vieille Castille. » Aujourd'hui cette mentee et cet orgueil font rire : malgré soi Ton pense à Don Quicliolte. Mais autrefois la menace n'était pas vaine, l'orgueil n'était point ridicule. Sous l'effort d'un peuplé de chevidiers le torrent d'Arabie , reculait, repousîsé en son lit africain pour n'en plus sortir. Grande était l'œuvre et certes on a bien le droit de relever baut la tète quand on a eu le courage de Tentrepreiidrey la pa^ence de la*poiirsuivre, le bonheur de la parache?er.

Si Burgos, vierge chrétienne, reste immaculée de tout souvenir de ia domination musulmane, Tolède ne l'est pas. C'est devant sa porte, arabe que le timriste, venant du Nord, rencontre pour la première fois Tlslamisme. Dans cette ville, redoute avancée du camp d'Allah, réternelle ^ gu^re du Coran et de l'Évangile continue jour et nuit. l l^s pierres s'y battent, rapplant ici la résistanoe de l .)lahomet et là le triomphe du (ihrist. Hors de l'enceinte trônent, menaçantes, casque en tête, les statues de Don Sanche et d Alphonse YIll, vainqueurs des ennemis de la patrie et de Dieu. Le Tage lui-même, le doux fleuve,- « se trouble en approchant de Tolède; il prend en passant une âme espagnole. »

« Au milieu de la mêlée des deux civilisations, la cathédrale s'élève comme un cantique de vidoire. » — «Et si, ajoute M. Quiuet, si le génie de la vieille Espagne est tout entier rassemblé quehjue part, depuis les conciles des (Joths jusqu'aux Juntes de 1812, c'est assurément là. Tolèdu est l'àiue du monstre, Madrid n'en est que la cour, la carte, »

A Tolède, la cite cbrétieune du combat, opposons Cordoue, « brilianta comme \ine perle, » baignée par le Gua-

. da^uiwr, qui coule paressetumient à aes pieds. ËtaiM^e dooe uneTille de paix ? Nen, certes, car voyea ! on y entre

par une longue avenue d'aloès, « épanouis en forme de laacfiS) » et s^s murailles crénelées lient de force les tours musulmanes mx dosions chrétiens. Sa cathédrale n'est point une église bâtie par les fidèles, c'est une mosquée enlevée à l'ennemi; au haut du minaret, à la place du Ooissant, un clocheton de la renaissance supporte une proix presque imperceptible. Ainsi confisquée au profit du Christ, la maison d'Allah garde pourtant son caractère originel; et, si l'Alhan*bra explique la poésie musulmane, la Mosquée de Cordoue est, à son tour, un commentaire visible du Coran. C'est bien là, comme dit Edgar Quîndi, la demeure a d'un Dieu qui ne reconuail d'autre lui que son caprice. i> Rien n'y ressemble ,soil à l'architecture catholioo-païenne de i:it£|)ie» .soilrau gothique^ sévère d'Angleterre, d'Allemagne, de France; à peine par quelques points communs se raltache-t-elle au gothique espagnol Cl CQncjhant Taustérité-des neis du Nord avec la splendeur païenne du Midi. » Sien neuf œnts.à iiMUe^;ColQim^.« jBAn^ nelées, torses, rugueuses comme le palmier, ou nouées comme le bambou^ ou lisses comme le bananier... sont plantées et mêlées a\ec l'abandon de la nature édénique^ » Si une certaine harmonie s'y découvre, ce n'est pas sans peine : elle éclate par l'effet du désordre même, c'est un miracle, un caprice divin» Du Saint des Saints, de la profondeur 4B|e la %^|)depierreS) tonnait jadis la voix d'AÛab, Depuis y t^nna, à son tour, la voix de Jéhovah, lui aussi Dieu des armées. Le citoyen moderne en a entendu sortir des parolc;^,p||if,(}qi^ce^, des promessas d'aUiance entre le$ deux mondes ennenns» entre l'Europe et l'Asie :

« La gnorie sainte, disait la voix de paix au fils de la Révolution^ fraoçaifie, la gueiTc sainte» n'est pius entre lcs Maures et tes Chrétiens. |

I6é LIS VATIONAUrtS.

Le pèlerin n'est plus appelé h Jérusalem, ni h la llec()iie. La Caaba * est dans le fond de son cœur. C'est là qu'il me trouvera assis parai les sources d'eau viye. •

Telle est en effet la grande mission de paix à laquelle il semblerait que l' Espagne eût pu; eût dû se consacrer dans le passé, si elle n'eût pas été arrêtée brusquement dans son essor nalniel. De quelle idée la doua Christophe (Colomb quand, se faisant Espagnol, oubliant de sa pairie jusqu'à la langue, il vint lui offrir son rêve et lui en donna la réalisation, l'Amérique? D'une idée humanitaire, universelle, cosmopolite, qui n'est autre que le rapprochement et la civilisation des deux hémisphères, Tunité spirituelle du Globe. A l'extrémité de la Péninsule bispanique, de la mer bleue surgit une ville éblouissante (( de nacre, de neige, d'ivoire, qui nage dans l'azur. » Ne croirait-on pas que Gadix, Vénus mairine, est née « du caprice de Técume pour saluer sur l'autre bord le monde vierge de Christophe Colomb? » — Non loin de là, voyex Séville! Ce n'est plus, comme Tolède, le combat, c'est la paix après la victoire, l'embrassement de l'âme de l'Afrique et de Vftme de l'Rurope. La Giralda, du milieu des jardins d'Andalousie, s'élance, musulmane jusqu'à la moitié de sa hauteur, chrétienne de là jusqu'au faîte : Christ et Allah vivent sous le même toit. La cathédrale de la reine andalouse, Babel européenne, serait « un immense élan et de l'Orient et de l'Europe vers le ciel, » si elle n'était tristement alourdie, repoussée vers la (erre par la tourelle d*architécture jésuitique qui la termine. « C'est ainsi, s'écrie M. Quinet, que l'histoire d'Kspagne, après la longue rivalité de l'Kvangile et du Coran, se perd dans les petites dévotions et le jésuitisme des descendants de Charles-Quint, n

Cette tendance à l'union des contraires, à l'alliance des

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L'ËSPÂG^iË. idi»

deux mondes, se retrouve en tout ce qui émane de Tin-V^ telligence et du cœur espagnols. Si, dans la peinture, les | Vierges de Murillo, par exemple^ vierges aans enfant Jésus et rougissant du feu des passions t^restres, ressemblent ^ parfois à des Iiouris égarées dans l'Evangile; s'il est vrai que jusque dans le mysticisme de sainte Thérèse, sous i Tapparence, <k froide comme le Goigotha, n on sente la réalité « brûlante comme la maison du Soleil, » le mélange, le combat éternel ou plutôt l'accord de l'Europe et^ de l'Asie est l'Âme même de l'Espagne. ^ , On en a la preuve décisive quand on étudie la littérature espagnole. — Le génie méridional est né du choc de trois principes : le paganisme, le cbrislianisme, l'islamisme. Le temple disparu, le paganisme subsiste perpétué par la nature. Hien que l'inspiration décisive vienne du cbrislianisme en lutte avec l'islamisme, on le retrouve partout et toujours, soit en Trovence, soit en Italie, soit en Espagne. Cependant le ton dominant du génie espagnol et son caractère propre, c'est le chant populaire, la complainte liéroïque, la romance féodale, le cri de victoire « d'un peuple de gentilshommes. » Dans la longue ba- J taille de la nationalité contre la conquête, du Dieu chré- . Hen contre le Dieu mahométan, tout homme est devenu chevalier du Christ, le serf lui-même a été anobli en combattant sous la croix. C'est donc spontanément, non des hautes classes, des classes lettrées qui savent et imitent,^ mais du peuple, de la source pure de la naïveté et de r^nthousiasme, que jaillit la légende. Ainsi, lorsqu'au seizième siècle l'Europe entière ressuscite le génie antique et s'en inspire, l'Espagne seule rentre avec passion dans son moyen âge, ses hommes de génie recueilliMit leurs sujets de la bouche du peuple, et la légende nationale devient poème. Edgar Quinet a bieii raison de dire que

fanls de Lara, au lieu d'clre assoml)l('M; en un corps et achevée par quelque grand esprit, tombe dans le livre qui bafoue la légende elle-inéined dans la généreuse ironie de Don Quichotte ; la prose de Sancho Pança souffle le bon sens sur l'exaltation sérieuse et l'éteint. — D'autre (Murt, la philosophie qu'enfonte ailleurs la Renaissance, passe par^dessns l'Espagne sans y descendre. L'Espagne, tête baissée, se jette dans la théolof^ie, se noie dans cet abîme. Ses plus profonds, ses plus éloquents penseurs, les Saini-ieau de la Uroix^ les Sainte-Thérèse, les frères Luis de Léon, dépensent toute leur ardeur intellectuelle, l'inépuisable richesse de leur imagination niusiilnianc à humilier la raison humaine, à l'engloutir dans les mystères de rÉvangile. — Et c est là aussi, au gouffre de l'idéal abêtissement, que va le drame, hcs Autos sacr amentales, « songes d'un anachorète sous le ciel alricain d'Andalousie, » consacrent la servitude du génie espagnol sous là réglé du Concile de Trente. En ses RévohUions d*ltal%e^ Kdgnr Ouiniît compare cette comédie divine de Calderon avec la Divine Comédie du Dante. Si dans celle-ci, brûlée à juste titré pàr l'inquisition d'Espagne, il voit poindre l'hérésie, c'est-à-dire il reconnaît Vintelligence humaine • exerçant sa liberté, dans l'autre affranchie de toute in- OuencCximl^ney écrite à la lueur des bûchers, il montre l'inspiration propre du • oatbolicisme du moyen âge. Drames abstraits dédiés nu Christ, — dont les sujets sont la Première fleur du Carmely h Babïjlone mystique^ le Jubilé^ les tftiàï^^ Ia/^<^a^« dont les personnages se nomment Ï4^,^el^éfrie (M la Pensée, VEspérance, la Charité, la Miséricorde^ la Sijnayogue^h Paffnnisme, ÏAtliéismfi; — les Autos sacramentalfs^ montrant le chœur dé cid^ wèMïà ^h^étâuiyiumbtement à Tesprit, — lisez : FEglise, — sont en même temps le dernier

168 LES NATIONAUTÈS.

terme de sublime essor de la poésie espagnole, son idéal et son anéantissement. Après cela, plus rien. Les l'êtes de l'iutelligence n'ont duré qu'un jour I

« Et ce jour éclatant, s'ôcric réloqucnt critique, par quel leiideinnin été suivi ! Chose étrange 1 On voit un peuple se lever,

plein de glandes ambitions et île pensées accunnilées; il tient dans sa main les Indes et les deux Amériques; son génie dans les lettres est si fécond que vous diriez que des siècles et des siècles ne peuvent Pcpuiser; et, cependant, le soir venu, il s'endort; il s'endort du sommeil de l'esprit, et ceux qui étaient accoutumés à l'admirer sont prêts à l'insulter. En vain de nouvelles voix amies cherchent à le réveiller; quand l'engourdissement est entré jns(|u'à l'àme, les paroles ne s'entendent plus... et à la place du bruit qu'on entendait autour de ce peupic, il se fait un grand silence... on finit par se le disputer comme un corps sans volonté, sans loi, sans droit... •

S'il est un monuaienl qui garde la mémoire de cet assassinat d'un peuple par un principe, ce monument, c'est FEscurial. On y va par un chemin qui fuit les habitations humaines, qui traverse un « cimetière de dix lieues, » fermé par les pics des Sierras figurant au loin « d'immenses croix de meurtre. » Quand on approche, parfois on entend l'heure sonner comme un glas funèbre et l'on pourrait lire, avec Edgar Quinet, Tinscriplion suivante, tracée à Thorizon par les noirs ravins :

i Ci-gît l'Espagnb ; elle a iri assassihéb bm cbt bhdroit m lk Saimt^ffigi bt par Poilipfb li* Db PROFimsis* f •

Enfin, à mi-cote d'une « chaîne de montagnes osseuses, couleur de cendre, i» se dresse, sous la forme d'un gril, « le terrible ex-voto, » l'Escurial. Et c'est vraiment une tombe, la tombe où pourrissent les « reliques d une société défunte, » la domination universelle de l'Autriche, l'unité cathohque. Dans cet ossuaire, auquel le temps semble avoir conservé son efirayaute blancheur, rien, absoluuieut

rieii, ne l appelle le passé héroïque de la vieille Espagne. Tout garde, au contraire, l'empreinte de la fausse, de la lâche, de la sanglan(e Espagne, superposée à l'autre, qu'avait épuisée Tambition dévote de Charles^Juint, par le fanatisme à froid du plus orthodoxe des despotes. Vide ciujourd liui est Tarche du passé. Le bourdonnement monotone des prières psalmodiées ne couvre plus les bruits venus du dehors ou échappés du dedans. La tempête révo-^ lulionnaire a dispersé les saints moines, hôtes et conservateurs naturels de cette forteresse, où le vieux monde, en déroute, se réfugia, se groupa et s'arma contre le nou-. veau. De leur roi, le moine porte-poignard, que reste-t-il? Allez à la chapelle. (]omme le palais, elle est déserte et sombre : nul n'y rallume la lampe sacrée. Au pied du maitre-auteL vovez ce souterrain vitré. C'est dans cet antre que Philippe H passa les dernières années de sa vie, un chapelet à la main. 11 s en exhale une odeur fétide, l'odeur du cadavre, « l'âme de l'ancienne monarchie es? pagnole. » C'est ici, — dans la chambre des morts, « ce qu'il y a de moins triste à l'Escurial, » — c'est ici que sont pressés, scellés les uns contre le& autres, les sque* lettes Irès-catboliques : « ils tiennent peu de place, ils étouffent dans la mort.... » Et Ton sort du monument, le cœur glacé, cherchant le mot de la fatale énigme, car elles sont restées muettes, les pesantes murailles. — Mais écoutez,!, éqoutezL*. Si ces blanches murailles ont gar^j^ fidèlement leur secret, c'était afin qu'il ne fût pas perdu% Les papiers d Etat du roi silencieux qui écrivait tout, croyant tout enveloppa dans une nuit éternelle, viennent enfm d'être :9ricach^^aux€DtiiaiUead0 la terre ; et les cen^ titudes ont légitimé toutes les présomptions; le règne, « enfoui comme un crime, » n'est que trop réellement le grand crime soupçonné. Vu à cçtte l^niiièire éishitiiiite,

si tftré Mppëtïié h Thistoire, ()n11 6Bt peirt lé grahd êrt.

rninel ! Impuissant à conduire l' immense complot conlre les peuples, à tuer les Pays-Bas, l'Angleterre, la Francei l'Eurofie, 1er protesUnlisme et la pcfùsée humaine^ à se sauver lui-nième de l'implacabfe mâis trop souvent aveuj^le postérité, il ne garde pour sa gloire que d'avoir, par jalousie ou incapacité, troublé les trames jésuitiques, d'avoik* tué son flk et TEspagne. Par bonheur,' led nations revivent. Oh ! dès qué'FEspjigne ressuscitêe sera debout, qu elle emploie sa première heure de liberté à raser TK^ curiàl, qu'elle arrache dé son sol et de son âme jusqu'au souvenir du niiaérable assassin dont lè fant6itnè la poursjyiit et la déshonore depuis trois stëèleél " ' ^ ^ '^'^ De l'Espagne de Philippe II, arrivons tout d'un coup à rSspa^e contempforaine. Du reste^ au Ak-oejitiènie; au dix-huitième sfècîe, qà^l-elle? — Rienf; La forée immense accumulée durant son long effort conlre l'islamisme et ia conquête s'est dispersée jusqu'aux contins de Tandetk monde et du nouveau. Matériellement ët moralement groupée en la main d'un roi, lancée vers un but inique, elle a été vite usée par la justice. Au lendemain du jour oà, pour elle, on avût rêvé la domination de l'univers moiflfi^EÉpagnè a*ést'trouvée morte devant l'univers debout, et elle s'est couchée dans la tombe, dépouillée de toutes ses antiques franchises, volée de toutes ses richesses, nue et exécrée, impuissante à relever la pierre du sépulcre. Le 'ff royaume catholique par excellence » edi^U alorii être rayé de la carte. Le genre humain s'en serait réjoui comme d'une victoire I Vraiment, que lui importait cette nation immobile, qusind téutea les autres marchsifient, ce grand pays inutile, fermé à toute idée, à tout sentiment nouveau r " ^^''^ Ji: ^i. < /^rwr^ S' . i>^,ri i

Cependant, 1789 arrive. Comme lé' protestantisme, la

Révolution s'arrétera-t-elle aux Pyréaécj»? Un ioataui on Veût pu craindre, mais bientôt Tanibîtâon impériale lance

les armées françaises par-dessus les inonlagues, et l'esprit révolutionnaire se trouve eu présence de l'esprit calbor lique« G est de cette époque, -r fonr noua ai triste, ^ que date le réveil de T Espagne. Personne n'a mieux signalé qu'Edgar Quinel comment l'usurpation de Bayonne aboutit à la honte de Bailen el comment la débite de Napoléou enfanta le triomphe de Fidée française. Dis son entrée.aur cette terre, humide encore de notre sang, avec quel élonnement le voyageur aperçut^ sur le^ murailles des vetUas de la Yieille-Castille, de naïves images coloriées^représ^K tant les principales journées de TEmpire! Au couvent d'Atocha, non loin de Madrid, où sont suspendus en trophées les drapeaux enlevés à l'enuemiy il reconnut ceux de Farmée de la Foi ; il ne ?it pas un seul des nôtres. Partout, jusque sur les champs de bataille où l'aigle corse perdit les plus brillantes de ses ailes, il trouva la iégeude de r Empereur eooaervée à côté de celle du Cid. .Quoi» qu'elle nous ait repoussés, menacés avec lani de rage^ quand nous vînmes attenter à sa nationalité, l'Kspagne ne nous hait plus. L'injure a disparu dans notre sang, et| par notre sang arrosée, I9 terre épuisée refleurit., .t 1 ttp Contre nous, l'Église et le peuple s'étaient unis. Ensemr Lie, ils avaient vaincu. Mais aussitôt après, a l'union mystiquei^sp^éf^ |4^S le sang de Saragosse, » s'était dissoute. Le clergé^ tant qu'ayant dnrq.la lutte, avaiti ^répondu à Pair tente du peuple^, ta lutic (inie, il ne sut rien taire. Kn sauvant son roi, sans le secours du roi, le peuple avait appris .d^iÀ .<)ij['ii pouvait Xaiire quelque chose par lui-même ; et du même coup, — exemple unique, — il avait commencé à perdre la religion de la royauté. De nkême il commença à perdre ridolâlrie de l'Église ,par la f^te de lËgbse elle-

LES NATiONAUTÉS.

même, qui Fabandonna jnstd^ au moment ou il avait de nouveau mis en elle tout son espoir. Malheureusement l'Espagne n'a point eu de philosophes, de préparateurs d'idées « pour la conduire d'une rive à l'autre. » La voilà donc, entre le passé ot ravenir, supersiilieuse et incrédule, tiraillée dans tous les sens, entraînée d'instinct vers la France, qu elle ne demanderait pas niieux que d'imiter, si la France même ne la troublait incessamment par ses incompréhensibles remis, chassant ses moines sans rompre avec le principe qu'ils représentent, mettant la main sur les biens du clergé et refusant de proclamer la liberté de conscience, s'élançant contre la royauté et s'arrôtanl au seuit de son palais, s'inclinant devant elle, s'enivrant d enthousiasme dès qu'elle sourit, crojantavec amour dèsqu'elle jure de tenir le lendemain le serment qu'elle a violé la veille I

Toutes ces incertitudes, toutes ces folies, qui rendent l'histoire actuelle de l'Espagne incompréhensible, sont les résultats naturels de l'éducation qu'elle a reçue du catho» Hcisme, son seul maître par le droit du fer et du feu. Au moyen âge, le catholicisme fut pour elle, — on ne peut le nier, — un agent de progrès et de liberté ; il l'aida à s aflranchir. Mais, depuis le seizième siècle, il n'est plus qu'un agent de réaction et d'asservissement : après avoir créé l'Kspagne, il la détruit. (]e double caractère reste fortement imprimé dans Tâme espagnole, si bien qu'en chaque citoyen il y a deux hommes : un indépendant de l'époque des libres communes; un sujet de Philippe II. De là proviennent des contradictions à bouleverser toute logique : le même homme était hier affamé de liberté, il l'est aujourd'hui de Servitude. Comme dit avec tant de raison M. Quinet : « L'équilibre du monde moderne ne s'est pas fait en lui. » — S'il y a ainsi anarchie dans l'individu, comment n'y aurait-il plts anarchie dans l'État? Et, —

chose impossible à rcver, — celle anarchie semble ne devoir pas finir, elle dure depuis cinquanle années 1 M. Quinet en a découvert la raison principale dans rextréme pauvreté du peuple espagnol. Jusqu'ici Tanarchie y a été aimable^ ne dérangeant aucun intérêt. Les révolutions y ont toutes été politiques, non sociales, et elles ne pouvaient être que telles. La nation espagnole compte huit cent mille nobles, c'esl-à-dire que tout le monde Test ou doit l'être ; les (frands ont disparu dans la tourmente ; de Bayonne à Cadix on ne rencontre pas un seul ciiâteau féodal, et l'urbanité i^^énérale de la population, si nue et si fière, marque « un esprit d'égalité qui est le fond des mœurs. » Par ce seul côte, l'Espagne arriérée est de toutes les nations la plus avancée. Elle doit cela à sa grande guerre contre les Maures, où tout homme dut combattre, étant chrétien, « parlant chrétien^ » et, en combattant, devint caballero, chevalier. Puisse l'industrialisme ne pas lui ravir le seul pur résultat qu'elle ait obtenu du christianisme, son universel prolétariat, son héroïque pauvreté! Car, si l'Espagne a eu le rare bonheur de ne pas être endormie par une bourgeoisie timide, corrompue par une Iftche féodalité d'argent, dès qu'en dépit des obstacles elle se sera trouvé sa voie, dès qu'elle aura comj»ris sa mission, — une, marchant avec ensemble, elle aura plus de chances que nulle autre nation d'avancer' sans soubresauts et de se maintenir en avant. ' * » » « ^ Cependant, ce peuple eût déjà dû prendre son élan ; il l'eût pu, certes, car l'occasion favorable ne lui a pas manqué, ni au dedieins, ni au dehors? Mais — comme il • a été expliqué précédemment,* — l'Espagne a été sevrée (le toute idée polilique à elle, et la masse ne conqirend que fort peu de chose à ce qui s'agite dans les hautes régions. Les doctrines du constitutionalisme ne sont point

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à sa portée; elle ne saisit que très-vaguement le système de la bascule et de la pondération des pouvoirs. Elle se

passionne très-facilement, trcs-légèremenl pour certains hommes ; jamais encore elle ne s'est passionnée pour des principes. I]|u reste, on ne lui a guère offert qu^ des demi-principes, si Ton peut s'exprimer de la sorte, des formes vieillies, essayées ailleurs et qui y oi\l assez mal réussi, qui partant lui pouvaient insj^rer quelque défiance instinctive, lui faite craindre pour le fond. La masse, avec raison, tient, avant tout, à rester peuple. Voilà pourquoi elle a si longtemps conservé le culte de la royauté» fût-elle même ajbsolfie, maisayant .au moîns un avantage à ses yeux, celui d'étendre sur tous un lourd niveau d'é-^cilité. Qui lui arrachera ce culte du cœur? La Madone constUtUionnelle elle-mèmo/i

D y a douze ans, visitant TEspagne, Edgar Quinet assista par hasard à ce que Ton ne saurait mieux nommer que ïexaltation de [ innocente. Nina, 11 vit l'Espagne « après avoir esjsayé de tout^ excepté de la liberté de penser, lassée, déconcertée, désespérée, s'abandonner de nouveau, presque sans réserve, à la royauté ; » et « celle-ci, en répondant par la violence, travailler à détruire la superstition mjonarcbique. n

Ces paroles, qui datent de 1846, s'appliquent, on ne peut mieux, à la situation actuelle de la Péninsule. L'innocente Nina achève rapidement son œuvre contre la madone. Grâce à tant de trahisons, de dqiortements, de massacres, la révolution espagnole, entamée, continuée, sans idée révolutionnaire, en tient une enfin. La république s'est montrée héroïquement à Barcelone,, à Madrid, alors qu'elle était proscrite de l'Europe entière. N'esta point à la république qu'Isabelle 11 ouvre sa succession avec tant de complaisance?

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