‹ Edgar Quinet sa vie et son œuvre CharlesLouis ChassinChapitre 4 sur 66 · PREMIERS ESSAIS · texte numérisé non relu

PREMIERS ESSAIS

^victorieux, car si le jeune poète gardait le souvenir de sa Idernière enchanteresse, il se complaisait à exprimer la lutte persévérante de sa volonté contre sa passion. En dehors des élégies ordinaires à la manière romaine ou grecque, il composa pourtant une œuvre de longue haleine, une chronique de ses Souvenus d'enfance., embryon de ce que nous possédons aujourd'hui sous ce .titre : Histoire de mes jdéeg. -"'^ Sêsprofesseurs, des prêtres, ne forent pas sans s'apercevoir des éludes peu classiques et des fantaisies peu orthodoxes auxquelles il se livrait. Mais Télève avait eu Thabileté de gagner leur tolérance en leur rendant un petit service auquel ils ne pouvaient manquer d'être très-sensibles. Edgar Quinet jouait du violon passablement, à peu près comme soa condisciple Jules Janin pinçait de la harpe. Les dimanches et les jours de iS^ carillonnée, nos deux virtuoses ne dédaignaient pas d'accompagner de leurs instruments les chants ecclésiastiques, augmentant d'autant la pompe des cérémonies religieuses. Ce mérite et cette complaisance étant pris en considérai ion, il était impossible, en bonne justice, de les punir parce qu'à leurs heures perdues ils faisaient quelques vers et quelques bons mots.

Enfin, conformément aux volontés paternelles, Edgar Quinet eut à subir l'examen pour l'école Polytechnique. Trop ému, — car il craignait un échec qui eût attristé sa famille, — il ne répondit pas à ses examinateurs aussi bien qu'il Tauraitpu faire. U fut cependant jugé admissible et ainsi son sort resta incertain. M. Quinet père s'es<tima satisfait de ce demi-résultat, son fils n'ayant encore que dix-sept ans et pouvant, durant trois années, renouveler l'épreuve.

Mais dès lors Edgar Quinet quitta le collège pour n'y

plus rentrer. Le Toiià de nouveau a Gertinea, entre l'amour de sa mère et Tamitié de sa sœur, libre, au sein de cette nature sauvage qui, dans son enfance, avait déjà produit line si forte impression sur lui* Avec sa mère, avec sa sœur, il s'initie à la littérature anglaise, il lit Goldsmith, Walter ScoU, Bvron, Cooper. Avec son père, il mesure, arpente, dessèche les Lcchères, le plus pestilentiel des marais dont la Bresse estmalheusement couverte ^ Si son cœur continue à grandir au contact du cœur maternel, ie (lrvol()j)poment de son imagination appartient surtout au milieu dans lequel il se trouve. La mauvaise Bresse et les Dombes, ces « marais pontins » de la France, loi donnent un instinct irréfléchi des choses primitives. Les voix mélancoliques, inarticulées, lamentables du désert, qui Tenlourent et le suivent, le poussent à ce qu'on nommait alors le germmisme : tout en préparant un petit ouvrage en prose sur les ruines de Bresse, il entrevoit déjà Akasvérus.

« Encore aujourd'hui, dit-il, je me sens fils de nos grands borizons dépeuplés, de nos landes, de nos bruyères, de nos sillons de pierres de granit roulées dans la Crau, de w» nuffemiiies inhabitées, de nos étangs solitaires, lacs boisés qn^aueun vent ne ride jamaîs et dont la sérénité est si trompeuse. »

/ Edgar Quinet passa, « enveloppé de cette influence (d'une nature primitive qui n'était pas encore domptée,

iréglée, asservie par l'homme, » les derniers mois de son enfance, les premiers de sa virilité. Plongé dans une athmosphère, « toute pleine d'aspirations sans but, d'es* pérances sans corps, » il vivait plus de contemplation que d'action, et redoutait d'avance le jour oii il lui serait iraposé de sortir de cette paix pour enirer dans h. bataille de la vie. Quel rôle y jouerait-il? Telle était la profonde

« r. VÉtat ûe^ge, broehitre de I8B0.

LE CUOIX hm ÉTAT. Î5

inquiclude qui troublait tentes ses joies de fanrille et de pure poésie. Entraîné vers les lettres, mais n'étant encore décidé pour aucun genre et s'essayent à tous, il se défiait < de cet entraînement. Au milieu de l'affaissement général, suite naturelle de l'invasion, lui-même il se sentait affaissé, et, se figurant impuissant en un temps d'impuissance, il en souffrait à s en désespérer. Aucune des voix qui, un peu plus tard, jetèrent tant d*édat, n'ayaif encore parlé t le silence de 1* Kmpire semblait devoir longtemps se perpétuer sous le nouveau régime. Et cependant, lorsqu'il descendait en lui-même, le jeune rêieur voyait bien qu'il . était plein de foi en la prochaine renaissance de son pays f et qu'il nourrissait secrètement de grandes, de saintes ambitions. Mais que faire? Continuer le dix-huitième siècle? Entamer le dix-neuvième? Et comment? Entre les ' deux courants qui divisaient son âme, tantôt prêt à se livrer à celui-ci et tantôt se précipitant vers Fautre, sans : cesse il était arrêté par Finoonscience de sa force et sur- ' tout parce qu'il se voyait seul, sans guide, sans modèle. 11 en était là, quand il lui fallut absolument se choisir un état quelconque. Que ce choix, tenté en commun avec sa mère et sa sœur, lui coûta de chagrins! Comme disait madame Quinet, « il avait en horreur toutes les professions qui pouvaient le faire vivre. »

En6n son père coiipa court à toute discussion inutile, en déddant qil'il entrerait k Técole Polytechnique. Et il partit avec lui pour Paris, en novembre 1820 *. Mais, au | moment décisif, tdgar déclara catégoriquement à sou{ père qu'il ne voulait point embrasser la carrière des\ armes, étant bkn décidé à ne jamais servir sous le drapeau ^

' Id s'arrête brusquemeal \ ÎJisloire de mes idées. L'auteur n'a pas voulu poasMf plus amt ton aulobiographie, craignant de c ne plus être asaez libre pour Un simpleiiieiit la ?éril^. »

«4 I HOMME, SA VIE ET SOîf INFLUENCE.

blanc. — L'affreuae vision de 1815 restait toujours présente i son esprit.

>'e pouvant vaincre Tobstinalion de son fils, en comprenant du reste la raison^ JU. Quinet se décida a lui faire étudier le droit.

' Edgar Quinet resta donc à Paris seul maître de sa per- ; sonne, surveillé uniquement par l'influence lointaine de sa ! mère, avec laquelle il entretenait une correspondance / quotidienne. Mais cette influence était grande et partant la , surveillance sérieuse, car la niùre el le (ils étaient en parfaite communion de sentiments et d'idées.

I . Aussi, quoiqu'il n'eût encore que dix-huit ans, au lieu i de se laisser entraîner à la paresse et à la débauche, Edgar • Quinet commença, dans sa petite chambre de la rue de Buffault, cette vie dé . travail grâce à laquelle il a mérité du ' présent même une couronne de gloire que l'avenir n'arrachera pas de son front. S'occupant sérieusement de l'élude du droit, mais en même temps ne négligeant ni les mathématiques, dont il avait fini par apprécier le haut intérêt, ni la poésie, qui ne cessait pas de chanter en son ;ime, augmentant et développant ses connaissances historiques et philosophiques, étudiant de plus les langues étrangères, il s'essayait à tout, indécis encore sur la voie qu'il entreprendrait de suivre.

. Certains de ses parents, riches financiers, crurent dans son intérêt de l'arracher aux arts libéraux, — qui, selon eux, gens positifs, ne devaient le mener à rien, — et de

\e lancer dans le monde des affaires. Edgar Quinet fut placé chez un banquier. Mais il commettait trop de rêves.

DÉBUTS DAKS LA Vl£. 25

de vers et, peut être, de fautes d'addition pour s'y assurer une position sérieuse. Bientôt même, il rompit avec ce qu'il considérait comme un esdaTage, non pourtant sans en avoir pro6té, ear il eut plus tard à se rappeler la théorie de la banque et du commerce.

Sa famille se fâcha de la légèreté de ses résolutions. Pendant quelques mois il dut vivre de cette vie sans len« demain, qui semblerait être une épreuve nécessaire pour quiconque a un nom à gagner.

Abandonné de tous, n'ayant encore point filé de but à sa vie, incertain de l'avenir comme du présent, longtemps il vécut dans la plus complète solitude, dévorant en silence et ses douleurs et ses rêves vagues. Un ami pourtant survint qui partagea bravement la moitié de sa peine. C'était un de ses compatriotes, aussi jeune que lui, simple dessinateur sur élotTts *, mais grand cœur d'artisan, digne de comprendre son grand cœur de poëte.

Grâce à sa mère, qui comprenait Toriginalité de sa nature et compatissait à ses souffrances, quoiqu'il ne s'en plaignît point, son père consentit enfin à ne plus le laisser ainsi dans la misère et dans l'abandon, si au moins il ne se refusait pas i reprendre Tétude du droit, qu'il avait abandonnée. Edgar Quinetse soumit aux conditions pater- ^ nelles, à contre-cœur sans doute, car, n'ayant jamais cessé de poursuivre ses recheréhcs dans le domaine purement intellectuel, il se sentait de plus en plus entraîné vers la poésie, la critique, l'histoire, la philosophie, vers les sciences idéales en un mot. Le droit pouvait avoir pour lui l'intérêt d'une étude théorique, se rattachant à l'histoire et à la philosophie ; il y pouvait chercher les manifestations du génie juridique des nations et des siècles, — il

< AHtde de H. Louis UlUcb.

SG L HOMME, SA VIE ET SON IJiFLlEiNCE.

(composa même un ouvrage resté inédit sur l'interpréta^ lion hisloriqno et pliilosophique des lois *; — mais il n'y devait pas chercher le moyen de s'ouvrir une carrière, où tout ce qu'il sentait et pensait se trouyerait fatalemenl comprimé. Rien, enyérité, ne le portait à désirer un jour plaider le nnir mitoyen on «jppeler Tanalhème social sur un misérable vagabond. ISéanmoins, grâce à refTort qu'il fit sur lui-même, grâce aussi à son étonnante facilité, il se tira sans encombre de ses trois premiers examens.

Ueuiré eu grâce, il allait chaque année passer ses va*^ cances auprès de sa mère, au milieu des souvenirs de son enfance, dans cette terre de Certines, campagne sauvage ' et mélancoli(nie, pour laquelle il a toujours conservé tant de prédileclion,

. La detnière année^ il eut le bonheur d'y rester tout un hiver et, durant cet hiver, sa vocation fut arrêtée.

Tout en s'ahandonnant à la poésie qui chantait en lui depuis sa première jeunesse, tout en traçant le plan de plusieurs grands poèmes, dont «uoun ne devait voir le jour, il se trouva, pour ainsi dire, naturellement entraîné à sonder les proioudeurs de la métaphysique de l'histoire. C'est ainsi que sans comiaitre ni Vico, ni les savants philosophes de l'Allemagne, sana guide, sens modèle, il entreprit de suivre à travers les siècles le développement de I l'individu et peu à peu mena à iin une Histoire de la con- I menée kunmine ei de la pereennalité morate. Plus tard, il acheva un ouvrage encore plus considérable sur les Insti' 1utio7U politiques dans leurs rapports avec la religiouy où les principales époques delà civilisation chrétienne étaient

* Si ces gmes étudeB étaient pnUiéet, c Ae»noDlreniient bien, » dit H. Seînt-René Taillandier, « quèlte prépantion laborieuse a précédé ehet lui les niv>tiqiicg îTrcsscs de rimaginaticii. » — Bemiedu Deux^Mimdeêf i«' juillet 185», p. 130.

DÉBUTS DANS Là VIË.

personniliécs soil par un saint, soit par un monument. Tous ces travaux, sans doute déjà pleins de lumières, sont restés inédits K Se défiant de ses forces, et ayant pour le public un respect que les littérateurs d'aujourd'hui semblent avoir perdu, le laborieux jeune homme ne voulut débuter que par un livre, sinon magistral, au moins sincèrement utile. C'est pourquoi, se voyant entraîné par ses propres instincts vers les idées déjà familières aux Aile* mands, il résolut de traduire une de leurs grandes œuvres, <le faire connaître un de leurs grands hommes ignores, avant de s'affirmer lui-même par un ouvrage original. Le peu qu'il apprit de llerder par les critiques français altixa son attention sur ce philosophe, qui devait être 1 pour lui un véritable révélateur; car, dans ses livres, il reconnut ralliance de l'esprit allemand avec l'écrit fran- ^is au dix-huitième siècle, il crut entrevoir, selon ses propres expressions, a l'aurore immaculée d'un beau jour 4pi se lève sur Thumanité )»

Tout à coup, le prochain départ d'un de ses amis pour l'Amérique dérangea le cours de ses nouvelles études. 11 :s*éprit de l'idée d'aller visiter le Nouveau-Monde, — fa terre de Washington et de la liberté. — Sa famille réussit •d'abord à le retenir. Son ami partit sans lui. Mais bientôt, décidé à le rejoindre, il se rendit en Angleterre, d'où il •devait voguer vers l'Amérique. 11 s'y arrêta pour s'habituer par avance à la langue et aux mœurs anglo-saxonnes, et aussi parce qu'il avait rencontré sur son chemin un Berder traduit en anglais, tant et tant qu'il s'oublia un

' Il fst miillieureiix que les Œuvres complètes non conlicnncnf pas V au moins quel.|iins oxlrails. M. Quinel (t. X, p. 3i8) explique ainsi ccUe 1 lacune : Il est à Bruxelles , et ses papiers sont en France.

* AtferUisement de 1861 à Y Essai sur les cenvres de Herder, Œuvres xen^êtei d^Edgar Qfdnet, t. II, p. 300.

L'HOlill:.. SA Vl£ ET S0> LNKLIE>CE.

an à apprendre Tanglais en le lisant. Enfin, il allaîl mon*

1er sur un paquebot transatlantique, lorsqu il reçut une lettre de sa mère, lui annonçant que sa sœur était en danger de mort et rappelait à son dievet. Ajournant aussitôt ses projets de voyaj'es, il acconrat en France embrasser sa sœur. Sa sœur vécut, et il resta, liintre elle et sa mère, sous l'inspiration de l'amour de deux saintes femmes, son génie prit son essor.

I C'est à partir de ce moment que commence véwtable-

I mentla.\ie littéraire d'Edgar Quioet.

De ses ouvrages publics le plus jeune par ta forme comme par la date (1835), — est une fantaisie satirique, les Tablettes du Juif errant *. En la laissant réimprimer aujourd bui, l'auteur ne la ménage guère, il la dit « sans art, sans*style,. sans invention d'aucune sorte, » ce qui est trop dire. Dans ces TaMeties du Juif erranty qui con-

' tiennent le germe d'Ahasvérus^ il y a beaucoup de bon sens et même beaucoup d'esprit. C*est, en vérité, la première réaction d'une « pensée droite » contre les systèmes philosophiques et littéraires du lenips, systèmes qui, |>ar la restauration du moyen âge, sous toutes ses formes, n*aboutbsaient à rien moins qu'à « redorer de vieilles superstitions et de vieilles chaînes. » On y retrouve, — et l'auteur, critique de lui-même, n'hésite pas à l avouer,

\ — « comme un premier instinct de la plupart des luttes

' sérieuses que la vie devait lui offrir. »

(Mais Edgar Quinet ne s^arrêta guère à flageller les ridicules de son époque. Son talent était plus créateur que destructeur, plus sérieux que léger. Sachant déjà Tan* glais, il apprit Tallemand avec plus de facilité. Bientôt, — quand il eut totalement refait sur le texte original la

< OEuvret eampUta, t. VU, p. 405-441.

PRËMIÉIKËS ŒUVRES. — UEUDËR 12»

traduetion qu'il avait déjà finie d'après la yersion anglaise, *

— les Idées de Herder sur la Philosophie de V histoire de j /'/ii/m(z?ii^^ % furent, pour la' première fois (1825-27), i présentées au public français, avec une Iniroduciiim où \ ce penseur de vingt-deux ans à peine examinait, discutait ; et jugeait le mailre qu il s'était choisi, comme s'il avait eu le temps de pâlir sur les livres et de soumettre sa raison à un long exercice.

Lorsqu'en lisant cette Introduction ù lu philosophie de r histoire *, on songe à l'âge auquel elle a été composée, on s'étonne de Taudace d'un homme aussi jeune i se plonger du premier coup dans les questions les plus ardues de la destinée humaine. On s'étonne encore plus d'y retrouver les idées principales du système historique qui sert toujours de base aux œuvres mûries de l'auteur.

Honneur insigne et qui sacre prince de la pensée l'enfant qui le mérita; le patriarche de la littérature allemande, Gœthe, daigna rendre compte de la traduction des / Idées de Herder^ et il recommanda très-espressément ' Fintroduction qui la précède «t à ceux qui ont pour mission de tenir le public au courant des œuvres nationales et étrangères ^. »

En France, le succès ne (ut pas moindre. Quand la traduction de Herder eut été imprimée chez un éditeur de \ Strasbourg, M. Levrault, Edgar Quinct, qui jusqu'alors ^ avait eu pour unique protecteur le vaudevilliste Bayard ^, osa en aller offrir un exemplaire au « moderne Platon, » à M. Cousin. Le philosophe le reçut à la manière antique^ étendu sur son lit, mais avec une bienveillance qui Tho-

* 5 volumes in-8*, Slrasliourg cl Paris.

* OEuwreê empiètes, t. II, p. 343-3il0.

' Œuvres complètes deGcUhe^ t. XL\I, Art et Antiquité, p. 175. « .Vrlicle de M. UlbAch.

31) L liUMMË» SA Vl£ KT SUiN L\FLU£.NiX.

nore. Bientôt même cette bienveillance devînt de l'admi-

ralinn. Ayant In le livre du jeune inconnu, il s'écria : « Mais c'est le début d'un grand écrivain 1 » M. Cousin, — philosophe aujourd'hui converti, — ne se doutait guère que « le grand écrivain, » dont il prédisait la gloire naissante, deviendrait nn jour un des plus robustes eunemîs de l'éclectisme et de rinconséquenee.

Mais M. Quinet doit beaucoup plus que celte vaine marque de synipallïie à eelui qui, sur ses vieux jours, est devenu le pieux amant des belles impures du grand siècle. Cest chez lui, — car M. Cousin, reconnu alors commé^ un des prophètes de l'avenir, semblait être le chef de la •eunesse- française, — c'est chez lui qu'il rencontra M* Michelet, qui venait présenter au maître son travail sur Yico. Dès le premier jour qu'ils se virent, ces deux boHUJies se reronnurenl, connue s'ils s'étaient vus déjà et éprouvés l'un l'autre, et ils nouèrent cette belle et sainte amitié, dont trente-deux années de travaux, de luttes, de malheurs n'ont fait qu'augmenter la force, et qui ne peut a que s'a( croître jusqu'à la mort. »

Dédiant le Ckristianime ei la Révolnlion fiwiçaue^ à

M. J. Michelet, M. Quinet s'écrie :

< • « Depuis le premier instaot où nous nous sommes connus, par quel hasard esV-il arrivé que, séparés ou rapprodbés, nous n*ajoos cessé au même moment de penser, de croire, et souvent dliiiagnier les mêmes choses» sans avoir eu besoin de nous parlerT Cet accord de Tâme a toujours été pour nous la confirmation du vrai ; depuis trente et un ans (1857), ce combat nous réunit; c^est le conÀat étemel qui ne finira qu'en Dieu. »

Dans ces deux nobles intelligences se sont mariés le génie de Vico et le génie de Herder, enfantant un génie nou-

' Œuvres connues, t. HI, p. 1-381.

E2f ALLBUA6NB.

\eau, ni allemand, ni italien, mais français, c'est-à-dire universel, car il est dominé, inspiré, par le génie de la Rcvolulion, dont ces deux grandes âmes sont pleines ^

Affamé de science, Kdgar Quinet ne resta pas long-/ temps à Paris à jouir de son premier succès. En 1827, oni le retronye en Allemagne, étudiant la philologie, corn-* mentant Homère, se liant avec les hommes les plus célèbres de Funiversitc d'Hei^lelberg, avec^iebuhr, Sclilegel, Tieck, .Gœrres, Uhland, Daub, et surtout avec lelprofes- ^ur Frédéric Creutzer, qui Tinitiait au symbolisme religieux de l'antiquité. Tout en s'enivrant ainsi de la science et de la poéàe de celte grande Allemagne — qui, tandis que d autres peuples «c remontent de l'expérience à la spéculation..., incline de la spéculation à l'expérience ; » — il commençait à formuler son Ahasvérus rêvé dès l'en-/ lance, complétait sa pieuse étude sur son premier maître,] achevait son Essai sur les ceuvres de Heriier. — C'est également de cette époque (1828) que date l'élaboration d'un ouvrage sur le Génie des races germaniqms, auquel M. Quinet a travaillé longtemps*, et qui n*a point été imprimé. L'acheva-t-il? Je ne sais. La majeure partie en a, sans doute, été utilisée, surtout dans V Histoire de la poésie dans Allem agne et Ik die^

Mais tout à coup il part, laissant là ses travaux et ses amitiés.

* Chose étrange ! les Idées de Herder et les OEwres cÊMei de Vieo ont paru juste à la même époque, en 1837. 1^ deux traducteurs, avant de se connaitre, débutaient dans le monde littéraire, comme s'ils eussent déjà été frères.

* OEmreê cmpUtet^ 1. 1, p. 451 .

d2 L iiOMME, SA VIE ET SON INFLUEiSGE.

ff Adieu y s^ccrie-t-il teri^ ho^halière, terre paisible! que puisje te rendre pour tout ce que j'ai reçu de toi? Tu n'as ni le doux climat de la France, ni la liberté plus douce de TAngletcn e, ni les sites agrestes de TËcosse, ni les mines antiques de ritalie, ni Tair embaumé des myrtes de la ProYeoce. Mais au fond de Ub silencieuses vallëes jaillit encore, sous les chênes d^Arminius, la source pure da lieau moral où tôt ou tard viendront se désaltérer les peuples qui t*en-' tourent, Ib sont morts ou vieillissent, les hommes qui ont fiiît ta gloire; tu t appuies sur leurs tomheaux, déjà fatiguée de Tagitatioii du géuie. Le délire de ton insjiiratioii est passé ; comme le rameau chargé de fiwitSy tu t*inclines vers le sol, et pourtant tu es encore k pays de rtme et de Tespérance ! »

Où va-l-il à présent?

Vers un autre pays d'espérance, mort hier, et qui re* naît aujourd'hui par Théroisine de ses enfants.

De 1821 à 1829, au seul nom de la Grèce, tous les cœurs battaient en Europe. Les poètes entonnaient le chant de guerre, ils allaient même aider de leur courage à raifranchissement de la patrie du beau. A la fin, cédant à rirrésislil)le élan de l'opinion publique, les puissances civilisées intervenaient pour faire cesser l'horrible carnage, pour assurer la vie d'un peuple qui s'en était montré digne en la gagnant par son propre effort.

Edgar Quinet voulut aller rejoindre les Philliellènes. Il s'autorisa de ses savantes études sur l'antiquité pour proposer au ministère Martignac d'envoyer à la suite de l'armée française une conunission scientifique, qui explorerait la Morée* Sa proposition fut agréée ; il fut nommé, par l'lnstilut% menoibre de la commission. H. Cousin essaya vainement de le retenir, lui disant qu'il allait courir « quatre-vingt-dix-neuf chances de mort contre une de vie. » Edgar Quinct partit quand même.

* GEuvreg complet es f t. II, p. 438, 439.

* Et grâce a /appui de Creutaer, en qualité de pliiloluguo.

Digiù^uu uy GoOgI

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