‹ Edgar Quinet sa vie et son œuvre CharlesLouis ChassinChapitre 3 sur 66 · INTRODUCTIO.N · texte numérisé non relu

INTRODUCTIO.N

gères el contradictoires; on ?erra, à ne pas s'y tromper, \ qu'elles sont comme les branches diiîérentes d'aspect et de forme d'un même arbre, que la même séve y court, qu'elles composent un grandi livre, multiple par ses chapitres, un par l'idée dont il est le développement logique et la représentation.

Chose plus remarquable encore! qu'il ait abordé les problèmes les plus ardus de la philosophie de Thistoire et de la philosophie des religions, qu'il se soit vaillamment essayé à ressusciter le ])oëme épique dans la littérature française, à faire du drame le fidèle servant d'une idée; qu'il ait, avant tous, posé, après tous, défendu la sainte cause des nationalités; qu'enfin, s'associant à un mort oublié, unissant à l'héroïsme de l'homme du seizième siècle rhéroique intelligence de l'homme du dix-neuvi&ne, | il ait déclaré au milieu du silence, la guerre au vieux | ' culte; — Edgar Quinet, s' essayant, s améliorant, se répétant, s'expliquant, se condensant lui-m^e, n'a pas cessé un seul instant de suivre une direction toujours ascendante. Et encore n'a-t-il pas achevé son œuvre 1

Edgar Quinet a vécu dans l'époque précédente : il y prit son point de départ pour s'élancer au delà. 11 vit dans la nôtre, élargissant à l'infini l'idéal par lui découvert. 11 vivra dans l'époque future, car, — maintenant qu'arrivé à la maturité de son âge et de son talent, il résume quarante années d'études, — comme pour tirer la conclusion logique mais implacable de tout ce qu'il prouva, il prononce avec le calme et la dignité de la force une de ces pâroles qui comptent dans un siècle. Ecoutez plutôt les défenseurs du fantôme qu'il jpoursuit I Et jugez à leur rage si la plume de cet historien, de ce poète, de ce philosophe n'est pas, aujourd'hui méme^ une massue !

6 L'HOMME, SA m ËT S02i INFLUENCE.

Ainsi ses (Mineinis ont pris la peine de le faire grand. Serait-ce à ses amis de le faire plus petit qu'il n*esl? Non.

Quant A moi, humble élère^ disciple volontaire, qu'il

n'a jamais vu peut-êlre et dont à peine il connaît le nom, je tiens à lui rendre ici rhommage que lui doit la jeunesse française. Cet hommage ne sera point une glorification banale de sa personne, de ses actes, de ses livres; mais un examen sérieux de sa vie et de sa pensée, examen entrepris, sans doute, avec nne respectaense sympathie, achevé avec la plus complète indépendance.

Deux mois encore avant de commencer.

Ce n'est point sur un champ de lialaiile que je prétends attirer mes lecteurs en les entretenant d'Edgar Quinet de son œuvre. Mon intention est moins périilense etd*un ordre plus élevé. L'œuvre et la vie du maître me serviront à donner, avec un des plus curieux épisodes de l'histoire de rintelligence française an dix-neuvième siècle, un grand enseignement philosophique, un exemple de travail et de foi, ])on à suivre, quoi qu'il semble.

Efforçons-nous donc d'oublier que la parole de Texilé résonnait hier encore à nos oreilles attentives. Reculonsnous (le trois, de (juatre siècles en arrière, ou plutôt avançons-nous loin, bien loin de nous-mêmes, de nos dégoûts et de nos passions. Sachons considérer ces livres et cet homme, comme si nous les retirions d*un passé assombri, où chacun peut porter librement la lumière.

Edgar Quinet est né dans le département de l'Ain, à j Bourg, le 17 février 1803 *. j

Quoi qu'on ait dit, Edgar Quinet ne tient à l'AUemagne ' que par son premier mariage. Sa famille, tant paternelle ; que maternelle, est toute française. Déjà établie en Bresse au temps de la réunion de cette province avec la France, • elle a compté plusieurs de ses membres dans la magistra» | ture, à Lyon et à Bourg. L'aïeul paternel d'Edgar était ■ encore maire de celte dernière ville en 1791; son grand* !

maternel a été maire de Versoix. Son pire, Jérôme ; Quinet, commissaire des guerres sous la République et ' durant les premières années de l'Empire, s'adonna avec passion à l'étude des sciences; il n'a laissé que la préface d*un grand ouvrage sur les Vati<Uioii$ mapiéiiquês et l atmosphériques du globe^ publiée à Bourg et qui eût pu \ lui assurer un nom parmi les savants, s'il avait mieux su : se mettre en vue.

Edgar avait trois ans quand sa mère l'emmena rejoindre son père, alors attache à l'armée du Rhin. Il traversa

* Ix)rsque j'ai publié pour la première fois la biographie d Edçar Quinet [lÀbre liecherche, u° de mars 1858), je n'avais d'autres sources imprimées que la tiop brève mais très-exacte notice publiée en 1848 dans la BiogrCh phie des représentontê du peuple à r Assemblée nationale^ et un arUde de M. U Vlbàài [Musée èesEamUleê^ avrU 1845). Depuis Ion t paru, dans le X* volume deùi CEuares empiètes d'Emar Qoiiibt» VHistâire de mes iééeSt ^ qm embrasse toute renfance de l'auteur. J'en ai dû largement profiter pour écrire les deux chapitres suivants. Par malheur, cette admirable autobiographie s'arrête juste au moment où Edp:ar Ouinct devient liomme,

sa vie militante est tout entière à faire. C'est ce que j'ai essayé ici. Je dois des remercîfnents à MM. Dumesnil, Lévy et Bataillard, pour la fraternelle obligeance avec laquelle ils m'eut fourni tous les précieux docuoieDia qa'ila ont ai pienaernent recueillis snr leur illustre nîttre et ami..

Paris, Bruxelles, Cologne et Wesel, et vécut loute une année sur l'autre rive du fleuve allemand-français, au milieu des vainqueurs d*Austerlitz. Choyé par les soldats qui Taraient adopté enfant du drapeau^ il doit son plus ancien souvenir à ceux qui lui apprirent à prononcer le saint nom de patrie. Aujourd'hui encore, ce n\st pas sans émotion qu'il se rappelle le temps où, à côté de leurs grands chevaux de bataille, il trottait sur un mouton, tenanl fièrement en laisse un autre mouton chargé de paille et de foin. .

De retour en Bresse, au commencement de 1 807, Edgar Quinet passa son enfance «à Cerlines, campagne « inaccessible, incomparable, » qui depuis trois siècles appartenait à sa famille. Sa mère s'occupa seule de son éducation première et les leçons qu'il reçut d'elle ont exercé une inlluence considérable sur son développement moral et intellectuel. Du reste, madame Quinet était une femme d'une rare intelligence et d'un grand coeur, digne et capable d'enfanter deux fois un (ils tel que le sien. A la vivacité critique, à la grâce malicieuse du dix-buitiçme siècle, elle unissait une profonde pénétration d'esprit, et une chaleur d'âme, qui s'enflammait pour tout ce qu'il y a de fort, de lier et de sublime au monde. Française de naissance, de race, de formes, elle possédait en outre un fond d'austérité et de gravité virile, qui provenait sans doute de ce qu'elle avait tout d'abord été élevée à Céligny, près de (ienève, et dans les idées protestantes.

Quoique calviniste, ellcavait laissé baptiser son fils dans le catholicisme, seul culte pratiqué en Bresse. « L'ignorance de nos provinces, qui confondaient les juifs et les protestants, lui avait été intolérable. » A la campagne, retrouvant dans le vieux trappiste qui exerçait les fonctions de curé et dans son pauvre temple une image tou-

EISFAKCE. 9

chante de l'Église primitive, elle suivait régulièrement les offices avec son enfant, lui donnant ainsi, dès le premier âge, une leçon de tolérance qu'il n'a pu oublier. Mais ce n'est point derrière l'autel, où il entendait la messe a?ec les anciens de la l'ahrique, à l aspect des menus détails du culte, à l'audition du latin bégayé par le père Pichou, qu'Edgar Quinet conçut sa première pensée religieuse. Sans doute c'est à sa mère, et à sa mère seule qu'il dut la notion d'nn Dieu, père lout puissant et veillant sans cesse sur lui, non avec sévérité, mais avec amour, et il lui serait impossible d'assigner à quelle date cette notion lui fut suggérée. Ce qu'il y a de sûr, c'est qu'il fut initié de bonne heure à une religion vraiment naturelle et qu'on ne lui parla jamais d'aucun dogme particulier à une com-. munion qudconque. Sans troubler sa jeune imagination des fantasmagories infernales, sa mère la nourrissait de : prières toujours improvisées dans les jardins, dans les champs, dans les bois, jamais a heures fixes^ et qui étaient '■ en réalité des conversations intimes, oiî deux cœurs se communiquaient l'un à l aulre joies, peines et doutes, « en présence du grand témoin, d idéal de bonté, de justice et d'amour.

L'éducation pratique, si l'on peut dire, de l'enfant ne fut pas moins bien conduite que son éducation idéale. Madame Quinet laissait son fils se développer librement m sein de la nature, ne manquant jamais la moindre occasion de lui faire trouver par lui-même la loi du devoir et le sentiment du juste, inné en toute âme d homme. Ainsi sa joie suprême était d'aller, au soleil levant, travailler avec les moissonneurs, dans les vastes étangs changés en cliamj)s de blé ou d'avoine, au milieu des grands bois : quoiqu'il y eût parfois, en un pajs si malsain, danger \youv sa sanlé, elle le laissa faire, et| de la sorte,

lu I/UOMME, SA VIK ET SO.N IMLlt.NCE.

travailleur, il s'appril à considérer comme sacré le travail «raulrui. Ka toute occurrence favorable, elle lui enseignait le respect que rhomme doit à l'homme, et par plus d*un exemple heureusement trouvé, lui inculquait proîbn- <lément le sentiment de l'égaillé. — La grande date morale d'Edgar Quinet f st celle où, ayant atteint l'ûge de sept ans, sa mère lui dit : Désormais, tu es responsable de tesactions.

A la ville, à Bourg, où il était ramené chaque hiver, Kdgar commenta d'une manière fort originale son instruction primaire. Son père, que le bruit des enfants dérangeait, le plaça chez un professeur de mathématiques, qui, au lieu de lui appreiuire à lire, lui enseignait à tracer ses lettres tantôt sur le sable du jardin, tantôt sur un tableau noir, de telle sorte que, sans s*en apercevoir et en s* amusant, il sut un beau jour, comme par miracle, a la fois écriro et lire. — Kmmené à Cliarolles, où ses parenls s'établirent en 1811, il entra au collège de cette petite ville. Son professeur était un ancien capitaine de dragons^ qui se plaisait moins à apprendre à ses élèves l'orthograplie et le rudiment, qu'à leur raconter les campagnes on à lexemple du Vieux caporal de Béranger, il avait bousculé tous les rois de l'Europe. Les classes se passaient le phis souvent en répétition de manœuvres, représentées sur les tables au moyeu de livres rangés en bataille. Certes, le De viris contemporain, énergiquement commenté par un témoin oculaire, produisit plus d'effet sur l'esprit enthousiaste du jeune Quinet, que n'eut pu faire le Selecta* latin, pour lequel alors il éprouvait une véritable horreur. Mais bienlM, par malheur, cet idéid des collèges se trouva fermé ; l'administration de la guerre s'empara du vieux couvent, où se faisaient les classes, et le remplit de fourrage. Edgar fut conOé à un bon vieux prêtre d'abord assermenté, puis dâié de ses vœux, enfin marié, et conune

tel montré an doigt par tous les l\abitanis de la petite

ville: son entrée chez ce brave homme, — idée de sa mère, — eut pQur résultat non de 1 instruire^ car le \ieil instituteur ne savait rien de rien; mms de sauver du mépris et de la misère un pauvre ménage abandonné. Vers le même temps, Edgar reçut des leçons de musique d'un prui'essiur bègue et fort original, vrai neveu de Rameau^ qui, en lui foirant chanter la MarsetUaise^ oubliée par tout le monde dans le pays, ouvrit son âme aux sentiments patriotiques.

Cependant, quoique ainsi pourvu de maîtres qui devaient le survoler, Tenfant se développait surtout en pl^ air. 11 courait avec les autres enfants et s'adonnait avec tant d'ardeur à la petite (juerre^ que plus d'une fois il rentra chez lui les habits en lambeaujt, blessé , un jour même spuienant son bras gauche dans sa main droite. Ses parents croyaient sage de ne pas trop s'opposer à ces combats iictifs, qui au moins le préparaient aux luttes réelles, auxquelles topt semblait le destiner. Dans les dernières années de l'empire, qui eût pu prévoir que nous allions sir tôt enirer dans une ère pacifique?

Au milieu de cette vie bruyante, Edgar Quinet avait journellement deux heures de recueillement avee sa mère. Cette femme^ vraiment admirable, versait alors son âme dans l'âme de sou fils, et, loin de s'abaisser jusqu'à lui, 1 élevait audacieusement jusqu'à elle. Elle le traitait d e* gai à égal, et ne craignait point de le faire participer à ses lectures, comme à ses émotions propres. Ainsi, après lui avoir fait réciter le rôle d'Êliacin dans Athalie, du premier coup elle lut avec lui Uamlet^ Macbethj les Caractères de la Bruyère, tout le théâtre de Racine, de Corneille et de Voltaire, et il se trouva que l'enfant comprenait parfaitement. Néanmoins il s'arrêta court devant les Co7i^i(/^ratlons surla Révolution française de madame de Staël,

Oigitized

1S LnO)lUK, SA VIE £T SO.N LNFLlËKCË.

pour laquelle madame Quinet avait une admiration profonde : la langue de la liberté lui était alors incompréhensible, et son intelligence, à peine éveillée, se perdait dans la distinction des pouvoirs et des partis, que rien ne rappelait autour de lui sous le régime impérial, infiniment moins compliqué.

Chose étrange 1 M. Quinet père « haïssait le mi^tre du monde d'une haine qui peut être n'a jamais été égalée. Il ne pouvait l'entendre nommer sans irémir, sans pâlir d'indignation, de colère, etmême de mépris. » Madame Quinet ne l'aimait guère plus, ne pouvant lui pardonner Texil de ma* dame de Staël, qu'elle adorait depuis qu'elle Tavait vue au cliàleau de Cran, et regrettant aussi de toute son âme la liberté perdue. Ni l'un ni l'autre ne parlèrent jamais de l'empereur devant leur fils, qui connut Voltaire avant ce» lui par lequel la France était gouvernée. Et pourtant, dès qu Edgar Quinet sut le nom de Napoléon^ il s'en fit un héros d'épopée., et devint passionément bonapartiste! C'est que ce nom lui fut, pour ainsi dire, révélé par des soldats de passage, au milieu de récits fantastiques de victoires miraculeuses. C'est qu'il l'entendit, non au foyer; discuté et pesé, mais dans la rue, acclamé d'abord , puis lâchement sali aux heures de détresse publique, à ces heures où son père lui-même allait a jus* qu'à le défendre. » La légende, édifiée par la gloire, le saisit plus encore par la pitié que par Tadmiration irréfléchie. Enfant, il partagea donc toutes les idolâtries du peuple, il adora « l'Empereur sur son cheval blanc, » incapable encore de faire deux idées de la France victorieuse ou envahie, et du chef, vainqueur à Austerlitz, vaincu à Waterloo, prisonnier à Sainte-Hélène.

« 11 m'a fallu, dit-il aujoui triiui, il m'a fallu éprouver par moi-même ce qu'il y a de |)csant dans le joug d'une niioiDiiiéc, qu'on n'examine

L'ISYASiON. 15

plus. Encore après cela, que d^ctuJes, que de labeurs soutenus, que de loisirs employés à ma seule libération avant que d échapper au servage d'un grand homme et d'oser lui demander compte de ma servitude passée I »

Edgar Quinet était dans sa onzième année lors de l'invasion. Tout ce qu'il vit et entendit à cette triste époque lui est resté profondément gravé dans la mémoire. C'est, en effet, de 1814-1815 que date véritablement sa naissance à la vie publique, et les impressions qu'alors il éprouvait, ont exercé une influence directe et persistante sur ses études et ses actes politiques, dont Vidée de patrie chaleureusement embrassée est la base solide.

Durant Hiiver de 1814, Edgar Quinet vit pour la première fois défiler sous les fenêtres de la maison paternelle, les blancs escadrons des envahisseurs. A cette vue, il comprit tout, son cœur se brisa, et il lui sembla que les pas des chevaux résonnaient. « sur une tombe. )» Quelle tombe? celle de la France I

Un matin qu'il revenait de la chasse à la pipée, un de ses camarades lui dit :

— Sais-tu que Napoléon est parti f.** Nous ne sommes plus un empire!... Nous sommes un royaume.

Edgar, frappé comme d'un coup de foudre, ne peut répondre. 11 s'arrête, s assied sur le bord du chemiaet y reste plusieurs heures, pleurant et sanglotant. Ahl combien il regrettait d'avoir été enfermé deux jours dans sa chambre, et de n'avoir pas pu courir contre l'ennemi avec les jeunes volontaires de M. le duc de Damas I Ël qu'il admirait ce vieux garde-française, le pére Grenouille, marchant, au milieu des risées, droit et ferme, contre l'envahisseur, et revenant frappé d'un coup mortel, « ligure stoîque du pauvre sur les ruines^de la Frani^ I »

Cependant une immense nouvelle retentit au milieu du

1 i L UOilME, SA Vit M SOiN LNFLLtNCE.

«ilence: l'Empereur s'est échappé de File d'Elbe, il est

débarqué sur la côte de France, il marche sur Paris, il rentre dans sa ca])italel — Edgar avait suivi sa marche avec un indicible intérêt : son arrivée, son triomphe le rendirent presque fou. Aussitôt il courut chez son camarade, et, du plus loin qu'il l'aperçut, il lui cria en éclatant de rire :

— Eh bien ! nous ne sommes plus un royaume, mais

un empire !

Et, avec ses petits amis, il s élança à travers la canipagne, portant un magnitique drapeau tricolore, âxran* lant les échos du premier chant de Béranger qui fût arrivé jusqu'à lui :

Il faut partir, Âgnès Toixloniic.

Adieu plaisir, adieu repos !

Auglai», que le nom de ma belle Dans T08 rangs porte la terreur !

Une grande joie lui était réservée. Il suivait tristement un régiment encore fidèle aux Bourbons, qui venait de traverser Cbarolles. Sur la route, ce . régiment s'arrôte tout à coup, refuse de suivre plus loin ses officiers. Un sergent-major aperçoit Edgar, la casquette ornée d'une énorme cocarde tricolore entourée de violettes. — Telil, lui crie-tril, donne moi ta^ cocarde 1 — L'enfant ne se fait pas prier. La cocarde est arborée par le régiment patriote. « Voilà, s'écrie M. Quinet en racontant lui-même ce fait, voilà le plus grand honneur et le seul que m'ait valu mon bonapartisme.»

La restauration de l'empire dura peu ; — on sait aujourd hui par la faute de qui. — Les mauvais jours ne retinrent que trop vite, l'étranger, la trahison et la honte.

L'LWASION.

Nulle part ou ne ressentit plus vivement la douleur nationale, nulle part ou ne pleura avec plus d'amertume sur la patrie vaiatue que dans la mabon Quiuet, à Charolies. tl. Quinet père, obligé d'auberger nos vainqueurs, qu*il noitimait a ces hordes de goujats, » leur cédait les trois quarts de sa demeure; mais le reste était un inviolable sancluaire : jamais il ne souffrit qu'un seul étranger vînt s'asseoir à sa table. Quant à Edgar, qui sans doute mt comprenait pas rimmensité du désastre autaut que son père, autant que sa mère, il sentait Tignominie de l'invasion.

Le sous-préfet de la ville, en bon sous-préfet qu'il élait, s'était haté d'ordonner une illumination générale en 1 honneur de la victoire de nos ennemis et du retour de nos princes légitimes. Laissé seul à la maison paternelle, — car ses parents avaient voulu protester au moins par leur absence, — Edgar Quinet entra en fureur et jeta dans la rue les lampions que, par ordre^ on avait allumés. Le sous-préfet, informé du scandale, s'en plaignit à son père et le menaça. Mais M. Quinet n'eut garde de punir son fils pour avoir eu la noble audace de manifester Tindignation dont' son propre cœur était plein.

La vue des Autrichiens, bivaquanl dans les rues d'une ville française, produisit sur Edgar Quinet une impression terrible* Sa rage d'alors est restée vivante dans son poëme : Napoléon.

« Ah ! Friincii ! as-lu du cœur? as-tu des yeux pour voir? As-tu des dents pour mordre? as-tu, sans le savoir, i)u sang, encor du sang, eu ta veine épuisée? As-tu dans ton carquois une llèche ai^ruisée?

« Si ton dairon se tait, enfle pins haut ta voix ! Si ton épée est oonrtc, agrandis tes exploits 2

L'UOMMi:;, SA VIE £T SON LNFLIJ:;.\C£.

Sî ta barque se rompt, que ton eq^r ramage !

Si ta muraille est basse, exhausse ton courage ! Si ton glaive s*émousse, aiguise ta fureur!

Si ton tranchant se perd, combats avec ton cœur !

c Malheur! ils sont entrés comme fait la tempéto. Sous le toii des héros sans incliner la tèto.

Malheur I malheur! ils ont rompu lu pain des morts. Ils ont rompu le ghiive et la lance des forts.

Malheur! malheur ! malheur 1 voilii ({iTun grand rovaume Se sèclie sous leurs pieds, ainsi qu'un l)rin de chaume. Sur l'argile cl h' roc, sur le mont, le ravin. Sur les prés odorants, sur le sahle et Tairain, Sur la rive et le flot, sur Thci he, sur sa tige. Les pas de Tëtranger ont laissé leur vestige I

« Demain Therbe croîtra ; demain le flot plus pur Oublira son limon dans son lit tout d^atur ; Demain le rossignol chantera sous les saules ; Demain reverdira le vieux chêne des Gaules ; Mais demain ni jamais les pas de Târanger Ne pourront, sur le roc, s^ef&cer ni changer ^ »

Le contre-coup des évéoements de 1815 se fit sentir jusque dans la vie privée. L'esprit national changea brusquement (le direction ; les générations nouvelles, qui avaient clé préparées pour la guerre, durent être arrêtées dans leur développement naturel et retournées vers les choses pacifiques, les sciences, les lettres, le commerce et l'industrie.

l A la fm de 1815, Edgar Quinet fut mis au collège de

* ^'opo^^f&n, an t. VIII des OEuvre$ compléiet, 2Bi, 891, 898.

AU C0L1.ÊGE J>E B0I;RG. 17

Bourg, où il resta jusqu'en 4817. Hien ne lui parut plus | dur que d elre ainsi arraché à la liberté d^une existence I presque sauvage et aux tendresses de la vie de famille, | pour être plongé entre les quatre nnirs d'une prison, con- | traint au repos, forcé au travail, La porte du collège étant l fermée derrière lui, loin de sa mère, il fut en proie à une ^ véritable nostalgie, fort dangereuse si elle eût persisié. l'ar bonheur, une apparition féminine vint peupler la solitude du pauvre écolier ; une blonde fée, sœur d un camiarade, entrevue au parloir, et à laquelle il ne parla jamais, lui rendit cette santé de l'âme, qu'il devait è la nature et à sa mère. Remontant jusqu'aux origines de sou existence morale, Ëdgar Quinet retrouve toujours de plus loin en plus loin un doux visage, non de petite fille, mais de femme, qui lui sourit et vers laquelle il se sent entraîné.

« Je vois ainsi, dît-il, comme une procession de ces enchanteresses ie temr par la main jusqu^au moment où mes yeux sVuvrent k la lumière du monde; ce qui devnnt en conscience m'obliger de croire a?ec Platon que Tàme s^éveille dans rÉtemel Amour. >

Au printemps de 1816, Edgar Quinet, âgé de treize \ ans, accomplit un des actes les phis graves de son enfance : \ il fit sa première communion. Un missionnaire provençal 1 des plus éloquents sut entraîner vers le ciel l'amour iiiliui j dont brûlait sa jeune âme. Évitant avec soin la discussion des sophismes théologiques qui auraient infailliblement attiédi la ferveur intime d'un néophyte aussi sensible, l'habile directeur le maintint à une telle élévation religieuse, qu'il ne se trouva pas un seul instant dans Tobligation d'avoir à renier la religion de sa mère pour embrasser, en connaissance de cause, une religion opposée. L'union ini- ' possible de deux cultes éternellement ennemis se trouva ainsi réalisée dans le cœur d*un enfant; et cet enfant, abandonné à ses propres élans, ressentit un jour l'ivresse |

e L'IIUMMË, SA VIE ËT li^t LLE.NCE.

\y8tique, goûta la sereine béatitude des anges. Mais ce

jonr ne se renouvela pas; il ne pouvait pas se renouveler, car la félicité éprouvée n'avait été, à vrai dire, qu'une illusion, incapable de résister au premier examen. 11 n'y avait pas eu foi, il n'y avait eu que surprise. L'accord entre le calvinisme de la mère et le catholicisme du con-^' fesseur, le confesseur disparu, disparaissait en même temps, et la religion romaine, reprenant dans l'esprit du communiant son caractère orthodoxe, devait pâlir vite et s'évanouir au souffle puissant de la religion de la nature. Edgar Quinet n'a été catholique que. Jour de sa premiëre communion^ et encore en ap{)arence plutôt qu'en réalité. Depuis lors, on sait jusqu'où il s'est avancé dans la direction contraire. Plus heureux que tant d'autres, il n'a pas eu à briser avec lui-même pour remplir son devoir de libre penseur !

A la lin de l'automne de 1817, Edgar Quinet, qui, à treize ans, avait achevé sa rhétorique au collège de Bourg, entra au collège de Lyon pour y suivre le cours de philosophie. De Bouri^, il était sorti « n'ayant rien apju is, mais n'ayant aussi rien à oublier; » à Lyon, il apprit beaucoup, parce qu'il eut le rare bonheur, grâce a l'avancement de ses éludes, de pouvoir vivre presque libre dans une cellule isolée. 11 avait, durant les vacances précédentes, fait acte d'homme; par le seul effort de sa volonté, il avait dompté une passion véritable, fruit d'une nouvelle apparition, bien autrement saisissante que la précédente. Au collège, connaissant ainsi par expérience la force de son vouloir, il l'utilisa pour s'instruire. Tant que des maîtres l'y avaient contraint, l'étude lui avait répugné; il s'y plongea avec une véritable fureur dés qu il fut à même de s'en alTranchir. Dans son réduit du collège de Lyon, il s'initia à l'antiquité romaine, dont il lut et mé>

AU GOLLËGë DË LYON. 19

dila tous les grands auteurs, depuis Ennius et Lucrèce jusqu^à Ovide» Horace et Virgile; depuis Tite-Live et Tacite jusqu'à Claudien, Sidoine Apollinaire et Grégoire de Tours. Il aimait, entre tous, Tacite, et principalement parce que les vies rapides de Galba et d^Othon lui rappelaient le spectacle des changements dont il avait été si vivement frappé en 1814 et en 1815. C'était aussi le souvenir de l'invusion qui Tenlraînait parliculièremcnt vers Grégoire de Tours et l'époque barbare, il composa même / sur ce sujet un vaste Commentaire^ qu'il possède en- / core et qui est son premier ouvrage. 11 se fût sans doute ' adonné à l'élude de nos origines, s'il ne s'était vu devancéy de 182^2 à 1 824, par Augustin Thierry et M. Guizot.

Tout en faisant sa philosophie et en s'enfonçant dans les travaux particuliers les plus sérieux, Edgar Quinet commençait aussi l'étude des hautes mathématiques, auxquelles son père le destinait spécialement. 11 eut pour les sciences un initiateur, M. Chachuat, chez lequel il y avait « de rcnfant cl du Kcppler, du moins par l'entliousiasme délirant pour les formules qui règlent l'univers. » Sous un pareil professeur, qui adorait à la fois les contes de fées et le calcul intégral, il se laissa entraîner vers les chiffres, les lignes et les formules algébriques, en dépit de sa répulsion première; il put même, lorsqu'il n^eut plus à son service les ailes de M. Ghachuat, ne pas trop souffrir de la sévère discipline du professeur de mathématiques spéciales, très-savant maître de I ccole de Laplace ^t de Lagrange. En ce temps-là il aimait « en pythagoricien la pureté incorruptible de la géométrie, » et l'algèbre lui semblait « la langue du dieu de l'esprit. » Aujourd'hui encore, il reconnaît devoir aux mathématiques la | conviction de la certitude, le goût de la clarté et la soif [ inextinguible du vrai.

20 L'HOMME, SA \i£ £T SÛ.N INFLUENCE,

« Je dois antiî en partie aux mathématiques» dit-il, mon aTenion pour les paradoxes, et il est de fait que je ne m>n suis jamais perroia un seul, tout en sachant parfaitment qu*ils sont le moyen le plus aûr, le plus facile, de se faire écouter d^unc sodëté usée et corrompue. »

Cependant, si la théorie générale des sciences Tavait dès Tabord enthousiasmé, le ravissement ftit quelque peu

diminué quand il lui fallut tomber dans le détail, toujours fastidieux pour un esprit d'une aussi dévorante activité. I D'ailleurs, il se sentait en même temps entraîné dans une \ voie moins positive. De minuit à quatre heures du matin, \i\ la lueur d une lanterne sourde, il lisait Danle, Pétrarque, ^rioste, le Tasse ; et ces lectures, qui lui ont révélé et ^it aimer Tltalie avec tant de passion, produisirent aussi réclosion de son génie poétique. Mais la cause déterminante de sa vocalion littéraire fut, comme lui-même Ta raconté, une lecture de Chateaubriand : ,

« La premitTC fois, dit-il qu'un livre de Cliateaubriand tomba sous uK's yeux, ce fut, je nie le lajipelle, sur un banc de pierre dans une des cours du colh'ge de Lyon. On était au milieu du printemps. Vn vent lé'^er agitait les acacias de la cour et semait une à une les lleurs sur le volume embaumé. Ces pages (c'étaient Atala et Bené) firent sur moi Teffet d'une vision. Je sentais une sorte de terreur à Tapprocbe de ce monde iiléal ({ui s'ouvrait devant moi. Quand je fermai le livre, il me sembla que je venais d'apprendre le secret du grand amour et de goûter le fruit de l'arbre du bien et du mal dans TÉden de riuiaginalioii. j»

A partir de ce jour, en effet, le rêve poétique occupa

toutes ses heures de loisir et commença même à prendre une forme rh^ihmique. 11 couvrait d'innombrables vers ses lettres, ses liTres, tous ses papiers, et jusqu'à ses dessins scientifiques, à la grande colère de son professeur.

Quel sujet traitaient ces vers? Sans doute, c'étaient des vers d'amour, mais plutôt d'amour vaincu que d'amour

' Une lecture des MiUnoires de M. de Chateaubriand, à fAbbaye-ûU" Ifoit, année 1834, au tome YI des Œuvres complètes, p. 404.

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