‹ Edgar Quinet sa vie et son œuvre CharlesLouis ChassinChapitre 51 sur 66 · LA REVOLUTION ESULLE CHRÉTIENNE · texte numérisé non relu

LA REVOLUTION ESULLE CHRÉTIENNE

u pour tout dire en un mot, ajoute riiistorien *, le dogme chrétien n'est pas le dogme de la liberté, mais de la liberté impuissnrite; \[ enseigne la transmission d'uni! liberté perdue; il place le salut dans la grâce, qui est l'activité libie de Dieu, niais non pas la nôtre. — Cela explique pourquoi tout despotisme, féodal, lojai, n'importe, s'est appuyé sur le christianisme. »

On a (lit, par exemple, que le christianisme supprima r^lavage antique et le remplaça par le servage. Jamais les^mote n'imt mkiix caché le fond dea choses. L'imeiea edclave était un morl« Le nouyeau serf était-it un vivait? . libre au ciel, non libre sur la terre*, il ne savait pas même s il était ou s il n'était pas 1 Uistoriquemeat, le^^hnstianisine n'a pas aboli 1 esclavage*, — il dure encore^ — -et le servage existait à l époque ronraine sous le nom de colonat. Par sa douceur morale, sans. doute, l'Évangiie était favo- • rabie aux déshérités, mais par son esprit de rirignationil leur apprit èt supporter I^h* sort, partant, soutmt, éternisa la domination de riionniie par riioiiinie. « liespectcz toute puissance, car elle vient de Dieu, ); le christiaaisme n a jamais ditaubre ohose aux croyttits^. Quel jesi le vrai . ebréitefi? «r Cet homme résigné de l'ancien empire, qui ne place aucun espoir dans son activité personnelle, niais croit être sauvé uniquement, exclusivement par le Christ. » Y a-t-ii encore des vras chrétien»? Les janséaisim» ont été les derniers. Frappés |)ar Rome, ils n ont su que mourir''!

Nous, nous voulons vivre, apprendre à vivre. Mous ue sommes plus de la région de la mort.

Avec M. Michelet, posons franchement la question :Lb j

• Histoire dé la liévolulian française, tome lî, p. i51.

- Lire sin- < (! point un Iravail «h'-cisif, inéfiilablr : De l'Eaclavage chez les liai ions c/ire'fienue^, par M. 1*. Larroi^uc, uncicu recteur de l'Académie «le Lyon ; faris, IS.')?.

5 J. Michclcl, lieiiamunce, p. xxii-xxm, c.\Liit-uiLv. , -

* J. Mkèelot, RéwtuMm, loiiic U, p. i5i.

m LKS RËUGIONS MODERNKS.

RcvolfUion e^l-elie chrétiemie ou unticlirétieuneî el répondons : La Révolution, qui est l'avénement de la LOI, la résurrection du bimht, la réaction de la justice, » — « continue le christianisme et elle le contredit. Elle en est à la fois l'héritière et l'adversaire ^ »

Suivons le raisonnement si net, si lucide, si élevé du grand historien, en celte matière grand philosophe. . Christianisme et liévolution s'accordent dans le sentimodela fraternité humaine, sentimenl né àvecrhommef mm qne rËvàngile avait approfondi et étendu. Ce sentiment, la riovolution l'étend encore, elle aime sans distinction de race ni de religion. Là s'arrête toute la ressemblanee. Tout le reste est ^issemblablo. La basé do christianisme est lë salut par^e Christ^: la Grâce. La base de la Révolution est le salut par la volonté : la Justice. La Grâee^ principe négatif, extérieur, est en hostiiiié 11agrante avec la Justice ^ principe poiitif et « tout en l àme. » Donc R'eHgivn de la (jvdce et Révolution de la histice ne peuvent être un seul et oiéiue lait«

Voiei eequ^af&rme le christianismeti son point de dé^ part ^ « T^e erime vieiit d*un seul, le salut â*un senl; Adam a perdu, le Christ a sauvé. » Pourquoi? parce qu'il a voulu sauver, et il a sauvé sans demander à l'homme mille (bu- «re mtérieureé^ En télour de son sacrifice, de son « miracle d'amour, » que dem8nde44l? la foi seule; la justice n'est i|,u'iin accessoire. L homme, dit saint Paul, ne péut rien par aes œuvres, s il ne croit; et saint Augustin démontre que lliomnie est impuissant à croire, il croit parce (\ue>cest absurde, et la (iràce, donnée gratuitement et arhitraireraent par Dieu, l'ait seule le salut. « Si la tiràçe, là déclaré le concile de Trente, d'aceord avec saint

LA HEVOJLyUUN KST-KLIE CtlREllEISiSË? ôBù

Faol et saint Augustia, n'était pas ^atuitéy comtne son

iiuni rimliquo, si elle devait être niérilée par des d'uvreî» de justice, elle serait la justice et jie serait plus la grâce. » Ile c^Uq théorie du mérite et du démérite ^ Beloit ie bon plaisir de Dteu^ découle lïneapadté absolue du cbristfaiiisme, en matière de droit et même de morale. Du moment où ie& œuvres jie servent à ri^n, toute activité de ràme est inutile. D autre pArt, Mon aimant èt ne jugeant plus, comment Thonime jngepait-it? Durant tontle moyen âge on voit TEglise subir cette contratliclioii et l'iuiposer au monde..; Juger et ne juger pas, tuer et ne pas tuer. Ainsi, pour ne point tecs«r le sang, isUe lH*ttle; elle remet le coupable au bourreau et prie pour lui. Sans s^éloignei* de saint Taul, Ti^lgUse ne peut se réconcilier avec Papinien. Pour mille ans « le christianisme voile la lace d<3 Justice ét^neHe. » Par arrêt de Dieu confirmée, l'iniquité de la conquête se dit, se croit juste : les vainqueurs sont des élus, les vaincus des réprouvés. Que le serf reste le dos courb^ sur la glèbe, .qve le seigneur use et abuse de h domination, que Tesprit seît muet et la conscience immobile! la joie des uns est sainte, maudite est la douleur des autres; l'esprit qui parle, la conscience qui Iréinitf sont hérétiques et attirent la r^ression implacable par le fer et par le fen. •

Cependant, la Justice proscrite, de siècle eu siècle, s'aniasse au iond du cœur humain, se prépare, grandit dans les termes et dans le sang. Contre le Dieu de la Grâce, dès le moyen âge, l'àme jjopulaire se tourne sers le diable, se rafraîchit aux sources de la légende et, ))our détrôner Tidok qui lopprlme en élève un autre, en kce du prêtre, le roi, lesamt roiyle roi ehevaHer^ le rai Bieu, Louis IX,

Henri IV, Louis XIV. Au dix-huitième siècle, Kglisc et royauté tombent d'elies-mèmei», épuisées^ et la Justice,

Di

m Ui> KlùLlGlOMS MODËHI^ES.

cr œil de la Prondcvrce, » s'ouvre enfln sur le nîonde, par

le l'ait <ie la philosophie. Voici venir 1789. Tout est déraciné, le gtnwernement de la grâce avec la religion de la gi'âce; à la tyrannie succède la liberté, à rarbitrairé Téquité; et hi Itévohilioii, cpii est « l'avéneiiient tardif de la Juatice éternelle, » laquelle ne l'ait qu'un avec Dieu, loaugure vraimenl « ramoni* » et esl enfin « identique à h Grâce. » Le grand combat finirîB dans une oliion supérieure ; tel est l'idéal de la Révolution \ \ Si M. Quinei a démontré Tabsolue incompatibilité du ^IcatboUeisme âfee la démocratie, son frèra intellectuel a ' : prouvé que la Révolution n'est ])as le christianisme, que Tancien Evangile même idéalisé ne lui suflit plus, qu'elle a cben^, qu'elle cherche et qu'elle doit trouver à ex- : primer ea pensée, sa foi, par un Évangile nouveau.

fl Au premier ftge, dit H, Mididet, aufpreviicr âge, qaiÂitttiie ré* paratîon aux longues ÎDjuret du genre huinaiB, un élan de justice» la BéfolutioB formule en lois la philosophie du dii-huîtième siècle. — Au flècond âge f|ui viendra fèi ou tard» eUe sorUra des formules, trouven Kl loi religîme (où toute loi politique se fondejii et dans cette liberté dÎTine que donne seule rexoèBence du coeur» ^lle portera un Mt iooomra de bonté, de fraternité — La RévoIntioQ, de plus en plus har* monique et concordante, appàraft chaque jour davantage ce qu^elie est, me reygîoa. El h coatre^révoktion, dissidente, discoidanle; atteste m yain h vieille foi, elle n'est pas une religion §

La Révolution eut son premier temple en 1 790, le jour

ou la France se maria avec la France, dans la grande fédération^ et donna le « symbole prophétique du futur mariage des peuples, de fhymén général du monde, a Avec quelle émotion^ avec quelle éloquetice sublime, This^

* J. Michelel) Huloire de la Hévoiution, luiix>diiclion, luine 1'', p. xxâ cxxviii. • ' ,

« i. Micfaelet, Hévoiution, loiuc II, p. 209-967. «IMtf., p. 118.

U RÉVOLUTION ^ST-ËUi; QIIKI&TIENNE ? ' »7

lorien le décrit, ce temple sans murailles, élevé sur la >{in iace (lu sol uaMonal, ayant le ciel pour doiae et la nature ^tiëre pour autel I Avec queUe piété» arec qud amour, il eommunie avee ces miilioiis d'hommes, dont leci cœurs battaient en un même cœur, sentaient, voyaient, embrassaient la patrie, et dans un élan de justice vraiment divine, portaient de^ ioats comme oeloi-ci : « hfom les hommes ! A nos ennemis mêmes, que noue juronB d'ai^ mer et de défendre M »

Plus tai?d, quand la réaction l'eut contrainte à devenir terrible, la Révolution sembla comprendre quelle n'étant

rien sans la révolution religieuse, et qu'elle était tenue d'enfanter la reUgion de la justice égale pour tous. Etudiant k calendrier républicain, M. MichetetaparfintemenI compris la haute portée de cette nouvelle mesure du temps, qui mettait la logique à la place de T absurdité, commençait Tunion de la science, de la nature et delà justice, en dehors de toutes les formes convenues, et par lé entrait dans le plan tracé par ]\lirabeau, lorsqu'il disait : « Vous n'aboutirez à rien si vous ne déchristianisez la Révolution. x>

M. Miclielet, qui reproche justement à la premit re République d avoir i'ermé un moment rËglise, sans ouvrir le temple du Dieu nouveau, se montre impitoyable à l'égard de Ftnvéntion de l'Être suprême, qni ne lui parait, conmie à Edgar Quinet, « qu'une neutralité philosophique entre le christianisme et la Révolution française. » U est beaucoup plus sympathique à la tentative, au moins directe et radicale, d'Auacharsis Clootz, de Romme, dè

* J. llididet, BévritUim. Lire tout le Hfre IV et ioat le Itm V, surtont la page 175. Le récit entier de la Fédération ii*est ni plus ni moios que snlkirae. On n'a autant de génie que qaand on a autant de ooBur.

Chatimelte et de liéonard Boordon; Pitortimt le culte iU*

la Raison, rôalisalion dn l'idéal du dix-huilième siècle cl «le la métaphysique de Kant qui le résume, ne lui parait paa oontenir la vraie ki de la Révohition. Ce culte ne révélait que la « face négative, abstraite de Dieu, i» Chasie mais triste, élevé mais froid, il ne pouvait pénétrer jusqu'au cœur du peuple^ assouvir sa soif d'idéal. Le Dieu de la nature n'y.eM pa» suffi. ILfiillaii encore <r le Km de jiislice héroïque, par lequel la France, prêtre anné de ri^iurope, devait évoquer du tombeau les peuples eusevebs^ x»

En somme, k Révokilion accomplie n'a pas affirmé sa

foi. C est à cause de cela qu'elle a pu être arrêtée dans sa marche et ramenée aous le joug des vieilles croyances. La Révolqtian raiiitanle sait dé|jà qu'elle n'est point inféodée aux religions du passé. Elle les contient toutes, p^nennes et chrétiennes, comme l'a démontré M. Quinet ; mais elle n'est à aucune. D autre part, elle cherche sans cesse, en dehors des cultes .matériels et des sacerdoces, le dogme intérieur des hommes libres, et il est aisé de voir, dés à ) présent, qu'elle tend à la conciliation de l'Amour et de la l lUdson, à raffirmtttien de la Justice dans la nature et dans rhumanité.

Noi^ avons vu M. Quinet transporter dans le monde do l'avenir le sentiment de l'EtrOi divinisé par l'Inde antique, el l'unir an sentiment de la personnalité de l'homme, divinisé par la Grèce. Nous l'avons vu dégager Thumanilé de la nature, par lui-même, par ses propres émotions, par son propre génie, montrer Tintimité profonde de l'une avec l'autre. Enfin, nous l'avons vu élever la science de Galilée, de Kepj^ler et de^'ewton au rau^ de a géométrie

« sacrée, contemporaine de Dieu, coéternelle avec Dieu n qui est la J^usUce.

fri, comme partout, M. Mieheiet est son compagnon el son frère. Avec lui, envers et contre tous, il a défendu les droits sacrés de l'aïue, et, pour la sauver de la corruption et de la servitude) en ce moment même, il rallume \v foyer à demi éteint et jette un puissant eri d'Amùm\ Hier, dans le Peuple^ où il définissait la patrie « la «rranile amitié, )> aujourd'hui, dans VImecte et dans ÏQîseau, il ouvre la cité à tous les êtres, rallie toute vie, rapproche la nature et son dernier né, marie là liberté, ta justice df> celui-ci à la lumière, à Tinnuortalité et à l'amour de r autre ; en un mot, au fond de son cœur rajeuui, retrouve l'harmonte perdue et la proclame*

Ces œuvres sont-elles d'art seulement, comme on affecte de le dire? Elles sont aussi de science, et je suis heureux qu'un jeune savant, le docteur Louis Cruveilhier % ose diri; en dépit des sourires de quelques-uns de ses confrères, (( (ju il trouve l<'s aspirations et la tendance de la pensé(; a moderne, le pressentiment de la science future » qui aura pour but de découvrir et de constituer lea « harmocr nies de la plante et du sol, harmenies^de la plante, du sol « et de l'animal, harmonies universelles de la nature. »

La science, en vérité, ])répare une nouvelle révélation que la philosophie et b poésie enti*evoient aujourd'hui, ol que plus tard elles commenteront et développeront à l'in- Oni. Cette révélation, la Révolution l'attend pour en cou - « ronner son œirtre incessamment continuée, et, grâce à vWg, les âmes fifftiguécs d^ négations, épuisées par des doutes sans (iti, rclrouveiont la paix et la vie dans Tépanuuissenient du Vrai et du Juste.

* PWiOà&phkàfiii^eneei, % 20, dan» la <i^f^!eftm*« de juin iS5S.

390 LA QUBSTlOiN ULLiGIElSl!; Ali UlX-NËUVIÈ^l:; SIÈCLë

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