‹ Edgar Quinet sa vie et son œuvre CharlesLouis ChassinChapitre 50 sur 66 · L'ÉGLISE RENVERSÉE PAR L'ÉGLISE. :S · texte numérisé non relu

L'ÉGLISE RENVERSÉE PAR L'ÉGLISE. :S

sautes rébellions, le saint-siège ne trouve riea de mieux à faire que « d'effacer d*un seul coup et d'une manière solennelle l'ospril et la leltre de rÊvanorilo. » La bulle Unigenitus (1712) anathéiaaliâe les niaxiuies suivaulcs ;

tDieu n'est j/as, la religion nest pas ou n'est pas la charité. — // ny a pas de bonne (cuvre sans l'amour de Dieu. — La foi Justifie quand elle agit, mais elle nagit guc par la charité. — On se sépare du peuple des élus dont le peuple juif a été la figure, et dont Jésus-Christ est la tète, en ne vivant pas selon V Évangile ou en ne croyant pas à l- Évangile. — Rien de plus vaste que rEylise de Dieu, parce que tous les élus cL les justes de tous les siècles la composent, • ' •

Or les propositioDs eoiidamnées apiiartienneni aux

saints, aux martyrs, aux Pèrt s, à saint Paul, à Jésus-Christ lui-même. Par conséquent, comme dit si énergiquementEdipur Qttinet,«t le p^pe, pour se dèbarf asser des Jiérésiea, non» seulement poignarde 1^ christianisme, mais Tidèe même de la religion et de Dieu. » — Et dès lors tout manque de fondements, l'État, su{fpriiité pour n'y laisser que le roi, aussi bien que TÉgltie^ supprimée pour n'y laisser que k pape. Au milieu des ruines, ceux que l'on a nommés lep deux derniers Pères, se disputent pour savoir où est Tor- Uiodoxie ; Bûssaet condamne Fén^on, qui anathématise Saint-Cyran ; les jésuHes foui la guerre aux jansénistes, les gallicans aux papistes ; et, pour couronner ce chaos, la pourpre romaine s'étale sur les épaules de Dubois, Tabbé des roués ! i

L'Église étant ainsi, do la base an sommet, renversée et déshonorée par l'Eglise elle-niénie, la philosophie se présente pour balayer le passée « Voltaire , Rousseau, Montesquieu,. Diderot, entrât, la téte liaute, dans une place livrée d'avance ; ils n'ont pas besoin de combattre : ils marchent sur des cendrçs. »

."Mis IJ-IS liEI.H.loNS MOHKRNES.

X, — LÉGUSE ET LE DlX-IUlTiÈME SIÈCLE ^

Edgar Quinet définit le dix-huilièmê siècle « la migralion du monde moderne, pour passer d'une forme soclîile à une autre ; ce n'est pas seulcinent une époque, c'est une ère. » Soufllaiit sur les deux t'aaiùmes, royauté, sacerdoce, anéantissant la double tdoUlrie catholique et monarchique, il fonde la justice et l'élève ch toutes pièces sur le terrain dcbarrnssé des masures du moyen âge.

Comme la philosophie du diiK*huitième siècle ouvre à rhummité un idéal nouveau , supérieur à eehii de Tandenne E^dise, M. Quinet peut dire qu'il enlève au christianisme visil)le le christianisme vivant, et que dès lors le corps du christianisme est d'un c^, l'esprit de l'aotrd. Sceptiques à r égard du passé, — toute révolution l'est et le doit être pour aboutir, — les précurseurs de 1780 cessent de croire 'à beaucoup de choses, mais au fond de leurs négations que trouve*4-on? « (lue fol universeNe* à ce quHl y a de plus important dans riicrilage du christianisme, je veux dire à la puissance de 1 i invisible, de la pensée. » Us y croient teitemeot, que c'est avec la pensée seule qu'ils entendent abolir le vtem nxmde et créer le nouveau. Ces prétendus matérialistes, « par un mouvement héroïque de l'âme et sans prétention aucune à l'idéaUsme, constituent le royaume des esprits I »

Il a été de mode, tu lendemain de 1815, — ^cer de là datent toutes nos hontes, — et mèmr depuis, de renier le diiL-huitième siècle, le plus âaoinemoient français de notre histmre. M. Quinet nous montre qu'à l'étranger on nè

* VUrammuHime, 7- leçon. ^ J. MieUelel. BiMre 4e U RévghttUm,

pn-rnco, Inirodiirtioii, 1I*ipiirtic, g 5, 0, 7; et à hi Sn dhi sccbnd vûhiinp :

J/ÉGLiSE ET LE DIX-UIITIÈME SIÈCLE. 509

s'ést jamais trompé sur h trodition de la France nt du

monde moderne.

Alors que nos pëettdo-phUpsophes et nofi néo-catholiquea alunissaient pour renier nos grands-pères, Hege), si peu enlhousiasle, saluait le dix-luii(ièine siècle comme l'ère fondamentale de la pensée; (jœliie recueillait Voltaire exUé et traduisait Diderot ; lord Byron se faisait disciple de Rousseau et s'efforçait de le récèndiier a^ec son ancien rival; enfin la philosophie d'Oulre-Pihin, de Kant à Schleierniacher, commentait, développait la Profession de foi du Vicmrê savoyard, tandis que la critique, de de Wette ft Strauss, acheirait Toiuifre de démolition des encyclopédistes et dn suhlime vieillard de Ferney.

M. Michelet, complétant ici son frère d'armes, résume admirablement la marche du grand siècle dans Téiaboration de la justice. D'abord, en 4748, l'Jît^fotr^ naturelle de Buffon commence à remettre l'ordre dans la nature, et, peu après, en 1751, ïEneydopédie de Diderot et de d'Aiembert s'essaye à condenser, « à vulgariser toute -•cien<^ et tout art. » Ces fortes assi<>es étant posées, l'homme apparaît sous trois iigures : Montesquieu, Voltaire^ Rousseau, « trois interprètes du juste. » Montesquieu cherche la justice à traivers le monde entier, ce mais la justice fuit devant lui, » il ne la voit jamais que mobile et relative; de la loi il ne saisit que le rapport, l'abstraction, non la vie. «t Montesquieu écrit, interprète le droit. Voltaire pleure et crie pour le droit, et Rousseau le fonde ^ »

Edgar Quinet salue ainsi Voltaire» le pape, le Grégoire VII du monde nouveau :

« rourijuoi cet honiiue s'est-il assis snns contestation sur le tiône lies Es|irits? Cuai que d'abord il faisait bien souvent l'a'uvie iv-

* ilùtt. de la HétfohilioH, t. I, iiilruiluction,

LES IIEUGIONS MODERNES.

serrée dans le moyen âge h la papauté? Paiiout ou éclato la violence, rinjustice, je le rois qui la frappe de Tanathr^me île l'Esprit. Qu^impertait que la violence s'appelât Inquisition, Saint- Barthélémy, Gnené «lerée? il ee plaçait dans une i^^n supérieure à la papauté du moyen 5ge. Dominant toutes les sectes, tous les cultes, c'était la premièro fois que Ton voyait la justice idéale frapper la violence ou le mensonge partout où ils apparaissaient.... Voltaire est Taog^

d'extermkiatioii envoyé par Dieu contre son Église pécheresse H

ébrauleamim rire teriîhle les portes de TÉglise qui, posées par saint Pierre, sp sont ouvertes pour les^ fiorgia. C'est le rire de Pesprit uni* versel Âu nom des générations muettes que TÉglise devait consoler, il s*arme de tout le sang qu'elle a versé, de tons les bûchers, de tous les échafauds qu'elle a élevés, et ^ devaient tôt ou tard se retourner contre elle.... L'esprit de Voltaire se promène ainsi sur Jalafie de la cité divine ; il frappe à la fois de Téclair, du glaive et du sarcasme. C'est la vengeance de Dieu trompé qui a pris l'ironie de Tbomme pour instrument de eolère. t

Mais n'y a-t-il dans Voltaire qu'un briseur d'idoles? Non, « U y a chez lui un autre homme ; plein de ferveur, celui-ci établit sur les ruines Torthodoxie du sens commun, » et « envelopj)e la terre entière dans le droit de l'Évangile. »

fl Voltaire, dit M. Micbelet^, est celui qui souffre, celui qui a piis pour lui toutes les douleurs des boinmes, qui ressent toute iniquité... Martyr, victime universelle, c*est lui qu'on égorge à la Saint-Baribé» lemy, lui qu'on enterre aux mines dn nouveau monde, hn qu'on lirftie h Séville, lui que le parlemeiit de Tooloiise votte avae Calât... Il ^^enre, il rit dans les souffrances, rire terrible auquel s'écroulent les bastiUes des tyrans, Les temples des Pliarisitnt.....Vdtaire est le témoin de Dieu, son apôtre et son martyr. »

Voltaire est le fondateur de cette Église humaine dans

laquelle chacun vil, sent, souffre et se réjouit de la vie, du sentiment, de la souffrance et de la joie de toute l'humanité présente et passée.

« Voilà pourri, ^terai-je arec fidgar Quinet, la Utfçe a pr(H * Hût. 4e la HM$Umn, t. I, iniroduction. .

L*ÊGUSE ET LE DIX-HUITIÈIIE SÎÈGLE. 571

clamé cet hommo comme 1 1 pnrole Tivnnft' df riminnnitc ilinis le dix- Huitième siècle. On ne s'est pas trompé sur les ap|tarcna's ; il déchirait la lettre; il faisait cclaior i'^v^t univers^îl. Voilà poiUHiuoi nous le.piQdjuqops eacore. i ,

Voltaire avait irappé le catholicisme avec les armes catholiques, snrtoatavec la tradition renouvelée, avec This-

toire arrachée à Vinfâme et rétablie sous sun vrai jour. Pour le compléter, il iallait Rousseau, isâu de la Réforme et armé de ses armeA retrempées, la logique, le raisonnement, Tantorité individuelle, Véloquence intime. «Parlui^ (lit M. Ouiiif 1, l'àme de la Révolution du sei/iènie siècle passe dans la Révolution française; il rend, plus encore que Voltaire, Rome inconciliable avec la France. » — Pour créer le droit, il prend son cœur pour point d'appui, et il est résumé tout entier par cette phrase de Miiahcau : -« Le droit est le souverain du monde, » 11 révedie les esclaves en leur criàQt s « Xa volonté générale, c'est le droit et la raison, » et, sous le souffle de son inspiration ponétranle, tous les cœurs sont réunis. Dans la Profession de foi du Vicaire savoyard ^ M. Michelet le voit identifier Dieu et le droit; M. Quinet le montre officiant sur l'autel dn Dieu inconnu et posant la première pierre de la religion et de la société de l'avenir. ' -

Voltaire et Rousseau sont et seiont à. jamais les deux pôles de la France. L'un et Vautre ils sont peuple, profondément peuple; Rousseau par la chaleur de rànie, le don des larmes et la soif du juste absolu; Voltaire par son amour du vrai» du positif et du réel, par son attachement n la vie humaine et sa philanthropie sans bornes, par sa répulsion poui' les vaines subtilités, les abstractions périlleuses et la scoiâstique, enlin par sa loyauté, par a sa haine pouf Tartuffe (religieux» politiqpe, philanthrope, peu impolie). » — Ces deux hommes, ces deux génies, récon

ciliés apivs la mort, couches côte à côte dans notre l'an- Ihéon, nui désormais ue ks séparera saitô couper en deux la France dle-mtoe; ils restent assis sur le même pié^ destal, comme le proposait George Sienid) comme le veulent 3JM. 3liclielel et Qiiinel, et si ce piédestal manque à nos places publiques, il est dressé dans le cœuf de chacun de nous. Nul nç l'y détruira/ nul ne transformera le tmnpie intérieur en une église du moyen âge.

I Diviser, c'est la taclique de Tennemi. Unir dans la vérité et dans Tamour, telle doit être la nôtre. Si donc on nous demande : Qui préférez-vous dans le dix-huitième siècle? répondons : Le siècle entier I et, avec Edgar Quinet, énumérons ses œuvras :

t( La charité étendue à tous les esprits, la communion tics nations dans un même droit, le hom i eau dont vous faisiez avec M. de Maistre le lien de l'association humaine n'en étant plus queThorreur, les peuples se tenant peu à peu par la sympathie d'une même cause comme ils se touchaient auparavant par la haine; la dignité de chacun sawétî et établie sur la conscience du Dieu intérieur; Tesclavage, si longtemps niaintenu par l'Église, eiïai é d'abord par l'hérésie; Tunité deThiunanit(! non plus seulement aperçue, mais fondée; le droit divin passant de (pielqui'S-uns a tous : voilà la cite nouvelle qui s'élève. Déjà eHe SOft fie terre; elle vous envelo^ipe; et les aveugles demandent encore où sont ses tourelles, où sont ses basiliques de marbre et de porpbjre ! »

Que le dix-buitiime siècle cependant ne soit passubt

par nous comme nne chaîne inlellectuelle ; acceptons-le tel qu'il n élc, non un système, mais a un foyer d'esprit. » Les Voltaire, les Rousseau, les Montesquieu, les Buffon, les Diderot , les d'Alemberl ne Teufent point être adorés, ils veulent qu'on les continue. Donc, comme dit Edgar Quinet : « Vous les honorerez en ne les imitant pas, c'esti^-dire en faisant ce qu'ils n ont pas pu faire. » Et, aj()iïlerai-jc, en conservant, en défendant jusqu'à la mort ce qu'ils nous ont légué.

I/Êr.USB ET LA HÉVOLUTION. tiV* XI. — l'église et la BÉVOLUnON* .

Cequi'saisit tout d'abord Edgar Qutn^, lorsqu'il em*. brasse daûs son ensemble la Révolution française, ce n'est

ni le renversement dn pouvoir a])solu, ni ralTrancliisso ment du tiers état, ni l'avènement du peuple, c est <jue « la France a fait une révolution politique ei sociale avant d'avoir consonmié sa dévolution religieuse. »

Mais, rentrant dans le détail des faits, M. Quinet voil, au début de la (Constituante, la coniirniatioa spontanée des principes qu'il n'a pas cessé de prpclaoïer en renumtant le couratit des siècles écoulés. — « Pour moi, dit-il *, j'estime que toute la France a conununié le (jour du serment du Jeu de Paume ; » ^ il appelle la Déclaration des droits de Phomme « une profession de foi canonique manifestée, au nom de la France, non-seulement à un pays en particulier, mais à la lerre eutièie. » Partout il se plaît k eonsidérÉ^^ la Révolution comme l'aocompliasemeni du christianisme, retardé depuis l'absorption de l'idéal évangélique par la réalité menteuse de l'Eglise romaine. En 1789, selon lui, a pour la prenûère fois, dans le monde j ancien et moderne, un^ peuple s'émancipe des lois et des j limiteB de soi^ Église.. « Il embrasse dans une communion ' universelle un nous ('au lienre humain. »

Sous le rapportreligieux la Uévolution se présente donc eomme la lutte entre la vieille foi catholique, bornée et bai- . , neuse, et la nouvelle foi chrétienne qui émancipe toutes / f les Eglises, hérélnpies et orthodoxes, et aspire à les rallier» • |)ar la d^uver|e et l'aHirjmtiau d'une, uinité supérieure \

* Les Jémites, l** leçon.

LES RELIGIONS MODERNES

Ainsi la Bévolutioa se trouve être 1 ennemie acharnée, implacable, de ruliramontanisme, qui, pour être conséquent, ne doit, ne peut reconnaître aucun de ses principes, ni la liberté, ni Tégalité, ni la fraternité, abolissant hommes iet peupks, au prôfit du Vatican, lequel ne rmà rien au Igenre humain, semant partout la mort au tîeu de la TÎe et ia haine an lieu de l'amoiiV.

La Révolution, à son origine, a-t-eile compris cela? Jioa. Elle n'a su qu^aitiier. AftèB le serment du Jeu de Paume, après la prise de la Bastille, après la nuit du 4 août, après la déclaration des droits, on voit la (]onstituante suivre la procession de 4a Féte-Bieui Elle a vaincu le catholicisme, elle né veut pas s'en apercevofar; au moins n'en aifecte-t» elle aucun or^ifueil. Un jour cependant quelqu'un lui de- ' mande de conserver au calholicisme le titre de religion d'Ëtat. Elle hésite; mais Mirabeau, d'un geste, montre le palais d*où partit le signal de la Sami-ftirthélemy, et l'Assemblée passe à l'ordre du jour. (Chacun sent, s'écrie M. Quinet, après avoir raconté cette scène, que o la France en ce moment vient de faire un grand pas, » V$-t-etle en faire second? La Constituante, si audacieuse vis-à-vis de la rovauté, se inonlre exlrcnienicnt timide ou généreuse en face de l'Eghse. Elle ne la veut pas abolir, elle prétend au contraire ia régénérer. Ressuscitant le baè dergé et le reconstituant civilement, rendant au peuple la libre élection de ses prélres, elle essaye de créer un christianisme démocratique. L E. glise refuse positivement de redevenir chrétienne , elle lance Tanathèrae à la Constituante . Plus TÉlat tend à la démocratie, plus elle se montre aristocratique et monarchique. Elle fait coi^ps avec la noblesse, consphre avec l'émigration, aide à lever cette armée de Bretagne et de Vendée qui prendra le titre de culliolique et royale. Dès

L'ÉGLISE ET LA RÉVOLUTION. ri7Ù

lors le ciitholieisme et la démoerntte marchent en sensf

opposé, la Révolution, sous peine de périr, est forcée! d'être l'ennenaie de l'Église. f

La Constituante avait offert la paix* La Lc^slative accepte la guerre. Au bruit des insurrections vendéennes et bretonnes, elle décrète que les prêtres réfractaires prêteront serment à la constitution. Le roi oppose son veto. Le peuple, au 20 juin, apprend le chemin des Tuileries. Par la faute de FÊglise, la royauté iaviolabb est violée et des* cend déjà vers le Temple.

Voici venir la Convention. Ècrase-t-elle ? Non, elle tente de concilier. Son conseil exécutif écrit à Rome pour démontrer au pape l'identité du christianisme et de la Révolution. Au plus fort de la tourmente, elle proclame la | Ub^té des cultes^ et Grégoire, anathémalisé par la papauté» peut se parer publiquement de son titre et de son costume d'évcque, et faire prof(»ssion de foi catholique du haut de la tribune nationale. A l'intérieur, à l'extérieur, partout, rÉglise en masse agit contre la Révolution^ pour elle trop généreuse, et trahit la France.

La France alors renonce à sa vieille reli'^loii et se cherche on autre culte. Celui de la Raison, trop métaphysique, est repoussé par la Convention, incompris, abandonné du peuple. Robespierre ramène la nation, en train de s'émanciper, vers T asservissement catholique, en faisant décréter l'Être suprême.

« L i<It e de rKtre suprême, dit avw raison M. Quinet, et de Timmortalitc de ràme, toute vraie qu'elle est, relève de la conscience de cli:icun;ense substituant à cette autorité, en décrétant par une loi à sa barre le monde intérieur, la (Convention usurpe un pouvoir qu elle n*a pas..., elle refait une religion d'État. »

Pénétrant jusqu'au fond du système de la Terreur, Edgar Quinet j retrouve k catholicisme. Jamais les pays

510 BËUtilONS MOUËUNES.

pi ulestniils n'oiil, au |>lus l'orl diî leurs révolulioiis, adopté un pareil régime. La Franco u en a pu trouver le modèle^ rinspiration, que daiis sa vieille religion, religion essenliellemenl terroriste, d'inquisition et d'enfer *. En revanche, c'est aussi dans celte religion qu'elle a puisé le sentiment d'universalité qui a fait de Paris la Rome nouvelle, la Rome de l'émancipation des peuples, de la liberté du fçenre humain. C'est là encore qu'elle a découvert ce principe d'infaillibilité en vertu duquel la Convention décrétait la victoire et imposait sa volonté au monde. — Terroriste, la Révôlution est certainement inférieure à TÉglise; mais, même en s'inspirant d'elle, combien elle la dépasse |)Our tout ce qui est spirituaiifime et universalité ! Bossuet montrait Thistoire de tous tes peuples antiques gravitant vers la croix. Avec plus de vérité, l'histoire moderne tout entière gravite vers la liévolution. a La Uéfornie y est représentée par la souveraineté du peuple, le calholicismo par l'unité, la philosophie par l'abstraction et Tâmé, mêlées «à tout. » Elle ne descend pas seulement du di\-huitiéme siècle, mais « des hauteurs de tout» le passé. »

Quelle puissance humaine pourrait lempêcher d'accomplir tôt ou tard son œuvre jusqu'au bout?

Après dix années , plus pleines que dix siècles , la France, fatiguée de son prodigieux enfantement, se laisse choir dans l'Empire, et descend, silencieuse, vers 1815. Il ne m'appartient plus de reprocher à W. Quinet de s*être laissé éblouir par « la splendeur de Napoléon sans le despotisme. » M. Quinet s'est critiqué lui-même en mettant cette note au bas de la première page de sa quatorzième l(»çon sur le Christianisme et la Révolution française : a ti'est ici le seul endroit où je voudrais quelques

L'ÉULLiiE LT U nÊVULUTiON. Zll

rhnngemeiils. Aujourd'hui je laisserais la légende, m'en tiendrais à Thistoire. »

Cela dit, achevons d'esquisser la lulte de la Révolution fît dn catholicisme jusqu'au point ou se sont arrêtas les anws du dollégî» de France.

Orient, Bonaparte a vu un monde établi sur l'accord de la religion el des institutions civiles. Premier consul, en rouvrant les églises, il entend Téconcilier le calholicisnie avec la Révolution. Le Concordat^ œuvre de pure politique, est signé. La Révolution y semble reconnaître qu* ellen'a pas pu entraîner l'Église, et l'Église qu'elle n'a pas pu détruire la Révolution. Les deux irréconciables eoneuiies sont placées cùte a côte et forcées de vivre l'une en face de l'autre, a Ainsi, dit Edgar Quinet, le vivant se / liait au mort. On voulait \Aesa appeler cela la paix... Pour i • ne pas troubler celte fausse trêve, la France cesse de I penser. »

Le rêve est si peu réalisé, que, deux ans après, du sacre, on peut sonder l'abîme. L'Empereur avait enlevé le

pape, l'avait amené de force en France ; et le pape, « effaçant sur son front l'auréole de la Révolution, la remplaçaii par l'auréole des morts. » Napoléon eût voulu retenir en France le représentant de Dieu, au service de son ambition, et mettre ainsi son empire renouvelé du moyen âge sous la sauvegarde du pouvoir spirituel qui sacra Charlemagne. Par bonheur, il y avait tant de répugnance entre le pontife du passé et la France qui venait d'exercer la papauté moderne , que pape et empereur s'empriiionnèrent lun Tautre, rnn d'esprit, l'autre de corps, si bien que l'union fictive scellée & Notre-Dame finit par la haine et par l'excommunicalion. Napoléon vaincu retrouva son captif de Fontainebleau au milieu de ses vainqueurs schismatiques, bénissant l'Angleterre, la Prusse et la Russie eii marche

m LES REliGlONS MODERNES.

sur Paris, et anatbématisant avec une saiaie fureur la litle aînée de 1* Église.

Voici Finvasion consommée. La papaulo, relevée parla Sainte-AUianco, « coininé un rire d'abstraclioa qui entre dans les calculs de la diplomatie, » reste silencieuse au congrès de Vienne quand les rois se partagent les troupeaux populaires ; elle rrélèvc la voix que pour défendre ses petits intérêts matériels, pour demander qu'où lui rende V Avignon 1 Que Ton déshonore la France, que l'on assassine Ney ou Mural, que Ton parle de refaire le droit des gens, | d'abolir l'esclavage, la peine de niorl, le pape n'a rien à ' dire, et ne dit rien! Que des poètes éloquents surgissent de la foule laïque, prétendant ressusciter l'Eglise au souffle de leur génie, l'Eglise aussitôt s'effraye et tonne contre tant d'imprudence : le Génie du Christianisme est mis en interdit l Que les gouvernements, ses alliés, en un jour de lumière, prennent les armes pour aider le peuple grec à renaître, TEglise s'attriste avec de Maistre sur la ic- j naissance des hérétiques! Aux hommes, aux nations,, à Thumanité, l'Église ne sait que répéter le même mot : Servitude! De 1815 à 1830, en France, toute son œuvre se borne à étouffer la pensée, à abrutir et à corrompre, au moyen des Jésuites et des missionnaires de toutes robes, venus dans les fourgons des armées étrangères!

Un des principaux résultats et le plus net de l'insurrection de Juillet a été l'abolition de la religion d'État. ' Depuis lors, le catholiciso^e et la Révolution ont divorcé | définitivemétit. Il ne peut plus y avoir, ni d'une part ni de l'autre, entente, accord ou simplement indifférence. Toutes les fois que l'Église^ monte, c'est que la Révolution baisse. L'Église, à cette bçure, est triomphante ; est-ce donc que la Révolution est écrasée? On le dit ; je n'en crois rien. J'affirme que la Révolution recommence.

L'ÉGUSE BT. LA RÉVOLUTIOÎS. 57«

En «a Amàère leçon Bur le ChmtianwM et lu Révolth tion, Edgar Quinet exprime avec une rare éloquence quel

est, selon lui, Vidéal de la démocratie. Tout d'abord, il tieai à nous garantir contre les entraînements d(^ la vengeance; il ne yeut pas que l'on rêve d'imiter la Terreur, car, dit-il, Téchafaud est un ressort usé,

tlatneèe VkM^^^onM-û, k csoBaotenee nmittble de yéxM et dft justioe, reqirit.de ceéÊÊop^ qui descend perpétudleiiieDt ^ voiis pour TOUS reuouTeler : voilà k res$Drt qui ne se brisera jamais. •

La religion est^lle ahote morte? y on : car la conv^osatîon avee Dieu- « ne peut et ne -doit jamais manquer à l'homme. » Mais, depuis la Révolution et par elle, elle a cessé d'être chose publique ; le pouvoir spirituel est descendu dans le cœur de Thommé: dans sa conscience, htMTS de toute atteinte, se bâtit la nouvelle Eglise.

f L'Étal ne 'peut rien sur cette Église, et cette Église domine TÉtat; car elle le juge , elle Tabsout, ou elle le condamne ; ses arrêts finissent par être exécutés. Du homme, en grandissant intérieurement, en redoublant en soi, pnr un eiTort subUme, la vie morale^ fait, sans qu'il \(i sache, une révolution dans k genre bumaîn, qui, tôt ou tard, est obygé de se mettre à sim nÎTean. »

L'individualité étant élevée si haut, Edgar Quinet la défend avec une admirable vivacité contre le matérialisme industriel, qui tendrait à ifi'en faire qu'un rouage servile de l'universelle machine. Il combat comme contre-révolutionnaires, toutes les utopies à la Campanella, qui tendraient à noyer l'homme dans des communautés tyranniques, où il n'aurait plus m nom ni âme. Lies véritables théories de la Révolu tion^-sont celles qui s'étudient à concilier la personnalité et l'association, qui veulent,, dés icibas, réalisé un mondé meilleur, unir sans briser, mettre en pratique à la fois la liberté, l'égalité e! In fraternité.

Jndividu, famille, pairie, voilà le trépied sur lequel

380 LES KëLIGIOKS MOUEitNIiS.

Tavenir repose. Oiie ViiKlividu s'cicve an plus liant (louiv de la vertu civique, que la famille avec la femme unie à Thommé dans ime même pensée, non plus divisée par la fol, devienne une école de sacrifice, un véritable foyer d'amour; (|iie la pairie, lar^^eincnt aimée, aime largement, par soit propre bonheur, par sa propre gloire, accroissant le bonbeur général et la gloire de riuimanilé ! Tel est le triple idéal snr leqnet s*élève Fidéal infini de la Ucvohilion. Les obstacles brisés, elle veut être universelle, conuneelle l'annonça dès son premier jour; elle veut accumuler en elle tout Thérilage des sièdes, conéîlier les principes sociaux épars ilans toutes les civilisations, et, créant sans cesse, avancer de plus en plus vers )a lumière.

XU. — hh, ttfiVOLUTlOiN bST-£i4<fi CUABTIENME ?

J'ai suivi té christianisme idéal d'Edgar Quinet depnis

sa prédication j)ar Jésus, jusipi à sa confirmation par la Itévolutioii française. Je l'ai montré disparaissant du monde réel, à lavénément politique de l'Église, mats eonservé en dehors d'elle par l'hérésie, par la srfence, par Thistoirc, [)ar la philosophie, par l'art, la poésie et la politique, Évatufile éternel^ auquel chaque âge ajoute m\ précepte ou un chapitre entier. Pôur en résumer Tesprit, je laisse parler M. Quinet

; « .... Qu^est-«e qu'une religioo?... (Test Tidéal Yen lequel tend me I nalion et f]u*elle réalise de plus en plus dans ses institutions eif iles ; I cVst la substance dont vivent les générations diverses d^nne même ' ]^ d*bofliines..

* Uses tes pages 947, 348, 240, 2d0, 251, 255, 254, 255 Vgmei§lfÊ' ment 4u pMplet édition de Paris, iSSA. J'en doime ici tonte la subMinre en me serrant des termes mnpIoyAi par rsulear

LA KEVOLUTIUN Eî>T-ELLE CIlUETlEiNNE? M

« Toutefois le monde ne fera plus de révolutions religieuses dims Tuicien sens du mot. Pourquoi cela? Il nVn a plus hosoin. Chacun a conquis la liberté du vote intérieur dans la dté divine. A ffooi hoa désormais une émeute dans Tinfini ?

« Après la Réformation^ qpii de chaque homme a fait un pafie, Tidéo do soumettre la conscieDce religieuse à une autorité extérieure, c*est- * à-dire à «n saeerdoce, ne {MMit plus émouvoir Itnimittiité. Voilà pour* quoi aucun mouvement D« te produira pin» parmi las hommas pour substituer à un clergé ancien un deiigé no}tveau....

c Aujourd'hui, le christianisme universel tend à se réaliser par la liberté, par régalitc, par la fraternité, par In sanciiticaliun du travail» dans les instilutiont civUes; c'est œ qui s'appelle le socialisme de rhunianité moderne.

« 11 y a des religions qui, dès leur apparition, so sont incarnées dans les institutions, par exemple, le Coran.... Il y a des religions, au contraire, dont l'idéal nste longtemps suspendu dans les cieux avant de pénétrer les choses humaines ; témoin le christianisme. Pendant . (lix-hi)it cents ans, on l'a considéré comuic un idéal étianger à la terre.

« (Juand un idéal religieux se précipite du haut des doLMUes dans les taits sociaux, aucune puissance de la terre ne ju ul em[ ècher son travail de s'accoujpiij- Voila pourquoi on voit la démocratie grandir

par ses échecs autant que par ses condiinaisons les meilleures : elle ne réussirait pas à se (iLlrunt; (juand njéme elle y serait tout occupée. L'homme ne peut plus rien à une V^îUâ œuvre pour la coutraliei'. » ^ -

Ainsi, ce cbristiaiùsme idéal n'a aucun râp|)orl avec le \ eliri^ianisine réAy manifesté soit par h graiide secte ca* iholique, soit par ta grande secte grecque, soit par les petites sectes prolestanles. El c'est à eause de cela que je regrette qu'il porte le même nom, pouvant élre conloudu atec tout oe qu'il u'est pas.

Pour moi, je crois que 1 780 est le point de départ d'une civilisation nouvelle, actuellement en élaboration, et qui accompiU le christianisme comme le chrislianisme aecom- '

le mosaïsme. — De même que le lib de TAncien Testament n'a pas voulu être confondu avec son père, de ' même la Révolution ne veut pabctre idenliliée à son an-

5S8 LSS MUbiOMS MOJ)ËRN£S,

cctre, le I^ouveau Testaiaeut. Elle e^t^^Ueau^i, uu Evangile.

Ici M. Quinet doit être expliqué ôt.éclairé par H. Mi-

chelt't, cet autre lui-même, dont les « pensées, commuaiquées ou non, concordent toujours » avec^ie» siennes*. ' Sur la qoeBiioii rdjgieafle, la Hévolutioii«e iiMmtra toujours fort indécise, et malheureusement cette indédsion dure encore. Elle pro\ient Je deux pages contradictoireir, .que lui légua un.de se^ maiires, Rousseau. Au (kmtral sœudj il établit et prouye que le chrétien n'est pas, ne peut pas êireurt citoyen. Puis, dans VÉmile^ il s'enlhou- 8iai>iiie de l Evaiigile et s'écrie eu paiiant ile .Jésus 4 « Sa mort est d'un Diea. »

a On se remit k lire l'Sraiigile, dit jI«.Micbt:let^ et* dans co livre 4e résignation, de sooonaiioii, d'obéissance «u\- puissances, on lot partodt ce qu'on avait soi-même dans le coeur : la libellé et Tégalité. filles y sont partout en effet, seulement il faut s'entendre : Tégalité éans Tobéissance, comme les* Romains Tavaient farte pour toutes ks fistions ; U liberté intéiiettre, inactive, toute renfermée dans Tâme, cetnne on pouvail la oooeBV&Brg.qittQd toutes les résistances nationales ayant cessé, le monde sans espoir voyait s'afferaiîr FEinpire étemel. > .

Insistant sur ee point et tenante montrer combien i' ou

a exagéré la signification civile et politique de la touchante légende du Crucifié, M. Miclielet fait voir le dogme chrétien sortant d'une bute d'Adam qu*il répare, et ne pouvant être que le dogmè de Tà liberïé perdue, Le genre humain, portant sans cesse la uiarfjue et le poids du péché originel, ne s*y trouve pas sauvé par son propre effort, par la liberté, mais a par la girâce arbitraire du Christ,

* Voyez la liéiliraro du Peuple^ par M, Micbekl; k Dédicace Uu Ckri&^ Uanisnie, par M. UuiueL. . : .

* Hiatoire de la Hévolulton française, tome 11, p. 150.

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