‹ Edgar Quinet sa vie et son œuvre CharlesLouis ChassinChapitre 53 sur 66 · II. — DE LA SITUATION MOttALB |^ RELIGIEUSf^ DE L*EimOPfi · texte numérisé non relu

II. — DE LA SITUATION MOttALB |^ RELIGIEUSf^ DE L*EimOPfi

m. — GONCUDfllOHS SUR U WtWm WMkW».

Les circonstances présentes rendent plus pratique que jamais la solutioa iodiquce par Edgar Quinei. Cetle solution a pour principal avantage d';d)andoiiiier à chacun l'initiative et la reapoiisabiiité...»*

Trop longtemps nous nous sommes complu dans une indifférence coupable. Nous ne pouvons plus croire au progrès en ligne droite, cai lont nous prouve que nous sommes en pleine décadence intellectuelle et morale, progrès existe ; il est Tâme de Thi^toire, et Thistoire est la propriété de Thomme. l/homme ne la subit pas. Il la fait. Que le spectacle de nos triomphes sur la natuie, —

* Ces deux chapitras ont été publiés dam le numéro de novembra Ue la fdtn Beeherehe, Llmprimeur a refusé de les reproduire dans ce irolume.

CONCLUSIONS SUn LÀ KËLlGiOiN HOMAINË. m

sainte mfre qui noua laisse, sans se plaindre, épuiser sa

féconde mamelle ; — que notre industrie et nos machines ne nous troublent point le cerveau ! Au dehors, tout i>emble nous mer : Vous êtes les rois de la terre 1 Descendons en nous, et nous-mêmes nous nous dirons notre vrai nom : Esclaves! Ksclaves de nos passions ha.^ses et de nos préjugés, de nos propres merveilles et de 1 univers entier i

Ahi souvenons-nous de nos pères. Ils étaient pauvres. Ils ignoraient la vapeur et réiectricité. Cependant ils voulurent êti e Ubres et ils furent les iiéros de la terre. 1 78U est l'œuvre qu'ils ont commencée ; ils nous l'ont léguée, cette œuvre.

L ' achèverons-uous 7 . . .

CiNQUiËMË PARTIE

LES l'OfcMKS

T. — XSt LA P0Ë8IG I5T DU IH)ËME ÉnQDE.

L'art est imorti la poésie est mortel... Jamais Edgar Quinet n'a cessé de protester contre les faux prophètes qui

annonçaient la lin do la religion du beau. Ne nous liAlons pas, disait-il il y a vingt ans^, « de désespérer <!'" l'avenir. Si la vie nous échappe, gardons-nous d*en médire. Surtout, ne frustrons pas d'avance les nouveaux-nés dans leurs berceaux. Qu'ils grandissent 1 lis feront ce que nous n'avons jpas su faire. » — Les nouveaux-nés ont grandi. Qu'ont-ils fait?... Comme au début de ce siècle, l'esprit est muet, et rien ne semble promellre que bientAt il parlera. Décidément, l'art est-il mort, la poésie a-t-elle été étouffée dans la boue? Non, cela n'est pas, cela ne peut pas être. Je reconnais dans la foule quelques âmes liéroïques qui s'essa\ent à prendre leur essor vers le ciel, et j'entends encore résonner à mes oreilles les voix harmonieuses ou terribles des grands poètes d'hier. HélasI ces voix se tairont demain! Qui, à ieur place,

* dénie Ues iieligionSt Œuvres, |. I, p. 95.

m ' LES POËMËS.

jettera le cri d'alarme, entonnera le chant de Tespoir? qui nous arrachera à nos tristes réalités? qui apaisera hi soif dldéal dont soufire chacun de nous? qui sauvera nos âmes en danger de mort ?...«. Jeufies poètes accablés et méprisés, prenez courage. La matière n est pas invincible, le soleil brille encore et la nature sou-> rit toujours. Ne vous endormez pas en des rêverie» désespérées, n'imitez point ce que l'on a fait avant vous, cherchez et trouvez là-bas, dans les sentiers nouveaux, vers rhorison infini. L'iieure est venue d'enterrer le vieux monde et d'enfanter le nouveau. Chantez Thymne des funérailles, chantez l'hymne de la résurrection, ô poètes!

La poésie epibrasse et domine tous ies arts, a Dans son acception la plus haute, elle est, comme dit si bien M. Quînet*, l'accorde du passé et de Tavenir ou plutôt rhariiioiiio éternelle. » Avec elle et par elle, tout s'éveille et tout vit. Sans elle tout est mort. Elle n'est point la religion ; elle n'est point la méta|)hysique. Mais c'est elle qui élargit les symboles restreints du sacerdoce, et qui les détruit en les transformant. C'est elle qui ouvre la voie à la métaphysique, en volant librement plus loin que eelle-d ne peut aller, vers dés cieux invisibles, vers des idées encore insaisissables à la raison connnune.

La poésie est lyrique, dramatique, épique. « La poésie lyrique, dans sa forpie la plus pare, est le premier accent de rhumanité éveillée dans Tinfini. » C'est alors l'écho des harmonies de la nature naissante et 1 hymne de grâce au Créateur. La poésie dramatique exprime la lutte entre le Créateur et la créature. Elle appartient à Tftge mûr des nations, comme Tau l i e à leur enfance. ?]nlin, la poésie épique, qui précède liistoriquement la tra^éij^g, f^j^ijjS

^ Voir EMai d'une clasaificaiion des arts, au lomc X des OEui/re^ complèteM. i

4or»

Taitîcortl du cie! et de la terre ; la Providence y parle, y agit, et i'Uaainie, de. personualité restreinte deveiiaiU typ& d*ua ^osemble d'bdmpm, B'y kienl que d'un eôlé à rimmanifé pour grandir de 1- avtre juMfu'è Bieu. L'hymne s'acl ress(! jilus particulièremeut aux cro^auls, l épopée aux iiéros, le drame à la i'uule ^

Une vévoitttiâDi oomme ceUe de 1789 prevoqnait nato^ rellemeiit une rèfofaition littéraire. Comtneneée sène rEmpire, par Chateaubriand et madame de Staël, reprise avec tant de yiolence et décUi durant les dernières années de la Restauraiâen'^ les premières du règne de Lenii»- Philippe, la révolution liltéraire jKiriit lout d'abord étr* en opposition avec la révolution politique et sociale ; car si, d'une pari, eUe. brisait la tfadition> de l'autre, elle la reneiiaii brascpiemeni en arrachant les esprits à Fàge mo^ derne pour les transporter vivants au cœur du moyen C'eât pourquoi elle ne rassit pas aussi eomplétement qu'on l'eût pu désirer ; et, 'comme Tauti^, iBlle fut tout à coup arrêlée par une réaction qui pourtant ne lui arracha j)as lout ce qu'elle avait conquis. L'ancien moule, trop élrâiiv dans: lequel la pansée avait été si longtemps cea^intei seioadre'ponr détenir acceptable, a été mis en pièces, et jamais ou ne pourra le reiairc ; à la l'orme cimentionneUe une forme Jibre a succédé, une langue

A Si V<M» veut le iéveloppemeiit de eet trab s^rés de fo^tit dans Icun rapports avec les civilisalions antiques, il faut lireleedepitrcs vt, m, IV, II. îiï (les livi. V II, lïï, V VF du Gérùe des ReligtâtiM, au tome I*'' «les Œuvres Cotnph- les d'Edjjjai (Juinet. — Vcut-oti embrnssor, Han« «on riiseruble. rhiî^loirc poétique de l'Europe niéi iiiionale, ou doit lire p n tu ulièrenHuit les chapitres v, vi, vu. viii, ix. x. iv des livres I ol III ili > ÏU iolulUma (ïllalie^ lome lY des Œuvres complètes. — livre Allemagne eL Italie f& \i) «pmiettt m fedminUe résumé de f htoteire de la poésie alNmiRiide eentfloiporatBe, dé Gartlieè Hemn Hebe; ei Von tfouve dana Meè Vacance* en Eêfoffne 1 1. IX) de précieux renseigaomenU aor le réveil Klt^ralfe de rEapagae ei du Pnrlugal, 1842-4.'.

m LES PO£li£S.

iMNiTêHe a été préparée, periSBctionnée, poof 4e fwnrme des nouvelles idées. Si donc les masures et les fausses idoks, élevées sur le terrain pendant la bataille, ont dû être rasées et fonlées aux pieds, le lemiti restei d ee n'est désormais que sur lui que l'on édifiera les indestructibles monuments de l'avenir. Uévolution politique et •oeiale^ révolution littéraire^ Vmm et Tantre oiU été titrées, an miKeu du triomphe,- avant leuf jehivement. Désormais elles sont solidaires, et il dépend peut-être de la lâcheté ou du courage d'une génération de tout sauver à la fm, art et liberté, on -de \mt perdre. Que netr^ génération y songe 1

Victor Hugo, Lamartine, Déranger, Barbier^ Alfred de Musset, avaient renouvelé l'ode, la médiation, la chanson, le dithpanbe, le conte, T^égie, tontes les formes de la poésie lyrique. Victor Hugo, Alfred de Vigny, Alexandre Dumas, avaient trauaporté la vie sur la scène, et conçois .an plus démocratique des arts des libertés ilUmilées. lieBtait^il à Edgar Quinet, Tua «des derniers venus, qne^ que grande œuvre à tenter, ou bien se Irouvait-il contraint à suivre les maîtres dans les voiea nouvellement battues? £erleSt' il eût pu» poète de Ja nature, de k patrie ou de la douleur intime, laisser déborder en strophes ailées les sentinients dont sa jeune âme était pleine mais il ne se serait élevé ni à la hauteur de Lamartine, ni i celle de Béranger on de Barbie, ni surtout à eeUe de Victor Hnfîo. 11 eût j)u également essayer de faire revivre, sous la forme dramatique, comme il l a fait plus tard% lea grandes scènes que lui fournissais rbistojire pour Ven-

• Lireles B&rds 4» M», le Stéffe 4e G i ÊÊm i he , le CimM At poite, enSn l« iStrAw et le aa tome VI dee iÉimm mÊplitei,

y. r,00, 43,r; au tome VID, p, 407 et 470, ' En écrivant les Eêckntei.

Digitiz.

I]^ U POÉSIE ST DU PUËMfi ÉPIQUK. 405

seîgnemenl du présent ; mais, au théâtre, la place était déjà prise, et, sans doute, il s y fût trouvé moins à Taise qué ses rivaux, retenu par son inquiétude servante de la réalité des faits, emporté au ^là des bornes du possible par la fougue de son imagination. Ambitieux, non de forcer l'écbo à répéter son nom, mais d'accrdire le domaine du géiùe de soa pays, Edgar Quinet «orlit vaiUammenl du double cercle de la poésie lyrique et dramatique, et, à ses risques et périU^ il entreprit d'ajouter le diamant de répopée à la coûrbune littéraire de la France démecnh tique.'

Les Français n'ont pas la tête épique ! Les étrangers Tout dit et redit, et les Fran/gais les ont crus sur parole. M. Qubo^ il -tofiu à prouTer que noua avons la lète asaes large pour concevoir comme tes Allemands, les Anglais ou les Polonais contemporains des œuvres du même geare que la Messiade, Oberon,. les deux Faust, ChtldfloroM» ibmfredj Gai», les Alms'ou Conrad. Mais, afiu d oter à une pareille tentative le caractère individuel qui eût pu d avance en compromettre le succès, il s'efforça de kii trouver uae basé solide dans notre histoire nationale. n< fouilla tios bibliothèquéa avec tant de persévérance, qu'il y découvrit des poèmes du douzième siècle, restés jusqu'alors ignorés de tous les savants, et dont il put déhmeianet le caractère essentiellement national et «mi* nemment épique *. Grâce è cette déconverle, contestée naguère, admise aujourd'hui, l'histoire de la poésie française remonte jusqu'au milieu du moyen âge, et, débu* tant par les poêmés dos cf des d'Arthur et de Charles magne, notre littérature n'a pas des origines moins

* 1831. TMs' ÉjjoptU'n françaUcs ineditru du douzième siècle, loinn IX des Œutfres complètes.-^ Pour In polcuii(]ue à laquelle celle découverie a donné fica, voir cMibbbiii, p. 51 et 35.

illustres que l'italienne, Vespagnole, l'allémande ou l'anglaise ^ Eu celle Histoire de la poésie y qui est une de ses œuTres ks {dus neuves, M. Quiaet a, pour la pramère fois, démontré eomnifflit h p^éiàe .française ae divise ea deux époques, l'une toute féodale, l'autre toute royale, et pourquoi ces deux époques sont absolument distincteiy ce qui coBstitiie notre originaitté littéraires camoos sommes aiftsi le seal peuple dont la tradilion- seft double. 'Entre la poésie féodale du douzième siècle et la poésie rovale du dix-septiérae, il y a un abîme, et^'est dans cet abime que la seconde est née, dés que la première a aeheréde momim Faut-il regretter que le siècle de Louis XIV n'ait pas continué T ébauche c{)ique du moyen à^e, ait rejeté tout le passé national V 11 est malbeuroDi^ sans d^te, qu'un Héà mère n'ait pae rossénl^^n m poème nmnortsi le génii épars dans les œuvres des trouvères ; mais, d'un aulrecdté^ il était né^^essaire que la France, « af^ielée à 4ibolir le moyen âge èsm les lois et dans le^-mirars, v oamwleregit par <( Fabolirdans les formes de h poésie. Sa KttÀralntre a été, comme ses i«slitutions civiles, un acte de choix et de libre arbitre, non de iwcessité et de tradition. » Loin de répndîer- jor.9r<ilitf aiéele, Edgar jQdinel Fadopte avee an tel enthousiasme, qu'il le nomme « le génie même de la Fraace^ » Allais 4^ qu'il y admire principalement, c'est l'u^

tout à fiiit en dehors et de Finspirafion féodale et de Finsp»

ration ecclésiasti(jiie. A cause de cola, en effet, Corneille, Racine, Molière, et Boileau^ qui croyait le catholicisme inooncffiaUe avec la poésie, oqt triomphé même en 1780|

* Alix chapitres ix, x, XI, xn, xm de VHiHwre de h p0éiie, Mie H

de- Œuvres compté te*.

^ Hmnire 4e la poétie, chap. zit, ' ;

1>E LA i'UKSIt; ET DU i'0£M£ ÉPiQl E. W7

même eft 1795-*, et Ton a tu, plus tard, len libéraux détendre l'école classique, tandis i\uo leurs adversaires soutenaient le roinaatisiue naissant, (le n'est guère qu'après là hitie que la conciliation a pu se faire entre la liberté dans l'art et la liberté dans la cité; et, certes, nul écrivain n'a plus contribué qu'Kdgar Quinet à amener cet heureux résultai. 11 a même fait davantagi»' ; en son sijlia» comme <»i^.idée6, je €1^9 MroQVerles deux écoles ennemies, ' ei^n rapproehées. Ses poèmes, notamment, quoique avant pour but d iu4u|.u&i: à iiuiaginatiaa IfiUi^se le sommet d'où elle est descendue depuis, le œo;^ âge, sont animés, non des idées d'hier, non des idées d^aujourd'hui, mais des idées de demain. La science des littératures étrangères, tant anciennes que contemporaines, s'y unit aux audace» les plus personbelles, et la forme ne perd vim de son originalité en se drapant parfois à la manière antique. Edgar Quinet^ en eû'et, a trop appris et sait tiop pour imiter servilement ou subir, tndgré lui, une influence quelconque. Sans doute, en disséquant ses œuvres, on y retrouverait, ici l'Italie du Dante, là le Portugal de Camoëns ou l'Espagne de (laideron, ici et là surtout TAliemagnie de Herder et de GcBthe, mab transformées par uir génie individuel à la fois et français, c'est-à-dire universel. Dans ses éludes littéraires et politiques sur les peuples étrangers, M. Quinet poursuivait un idéal très-élevé : l'union du Nord et du Midi, dé FOrient et de TOccîdènt.; (À'tte union se trouve réalisée en ses œuvres poéticpies.

Si maintenant l'on veut savoir quelle muse de l'an ti<ju lté à été choisie de préférence par le poète pour guide et divin modèle, il faut lire les belles études qu'il a consacrées à la'

* I.r ChritHmistne eê l« BMmkm, donniàme legon, loi iaine ni

LES POfiMBS.

poésie romaine et à la poésie grecque \* Laoïttse romaine, « Ùlle de ravisseurs, » çomoie il la nomme dans une trè»»

belle ode, n*est point sa muse ; il la repousse de son toit, il lui ferme son âme, car, sans ailes, mqius belle que riche, triste^ iontairiee, elle n eai qu'une^c parasite à la table d'Homère. » 11 ajoute : . ^ , ^ . ,

Tous les grands ciseleurs d*uiiê wièêfmi», ' \ Tous les beaux désespoirs qu^uiie rime çomoki

Tous les [iropliètcs fiûix dans leur vaste cM^ Des poètes sans cœur les rampantes extases, Tout les limeurs de mots, tel cûurtiaaiit de phrases. Sont ta postérité..

Que feraient sous nos toits tes petits dieux de plâtre, Et tes Ures gauniiands qui, rangés dans ton iiire, Mous cachent Tunivers?.»...

Maudit'. ii);uu]it cent fois le poëtc parjure Qui, le premier, livrant son aile à ton injure, Voudrait tout ramener aux lois de ton ciseau. Et, prenant ta quenouille où ta main Ta laissée. Dans ton froid gynécée, ' * Ba rimes filerait un ser?ile fuseau !

L'archétype, duquel Edgar Quinet tiendrait â rappro*

cher son œuvre, ce n'est donc point XÈntide de Virgile, c'est le double poëme d'Homère, \ Iliade \ Odyssée^ celte c Kble de Tart, » comme il dit. Le mélancolique Virgile 9 été l'initiateur du moyen âge ; aux Dante d'une époque plus cpbusle, il faut un conducteur plus fort^ et c'est de l'Olympe d'Homère, non du Panthéon de ses imitateurs, que jaillit la véritable inspiration épique. L'Inde avait chaulé la nature tout enliére, son épopée avait lu pour sujet le £^pectacle de réleçuelle créaliop. Mais c'est avec la.

* Histoire de la Poésie. — Lessy«iènie8 aUcmnnd<; sur In non-cxiileiiGe d'Homère et sur l'rpnpéc des trois premiera siècles (li; iloroe s'y trouvent discutés, réfutés avec une étonnante profondeur de c«iti(|M (ob. i • ix).

DE U PQÉSlfi ST DU POËM£ ÉPIQUE. 409

Grèce, avec Homère, que commence, dans le poëme, l ac- Uûn héroïque de r homme. £ii lui se résument toute une r&ce et lidée Bière de toate une civilisation : i avènement et l'apothéote de la beauté physique et morale de Thomme dans le paganisme, liome, par V Enéide^ ne fait qu'ajouter un épisode k ïUiadeé Ue nouvelleâ races apparaissent dans le meiiée, et une ire Muvelle eommence : le nmvemeBi épique des Bafbarea, le poème païen et chrétien des Ny>e» lungs, est la représentation» plus vraie et plus prolbude ^4ie riûstoire^ ilU' mouvement germanique, de la grande Iiivatton à liusonsU^tioa de là ^sodélité Nos poèmes ee^ clésiastiques et chevaleresques signalent l'éclosion de la soci^ié du moyen âge et son épanouissement. La Comédie J^DmeAu Uantepanttt . alors, intetprétaot avee ane sonvarain^ audace le dogme catholique^ découvrant en même temps pour Tàge qui va naiire le seuil de la vie noU" pelle.

L'épc^ée, auparavant, avait ità ntàipemeùi Técho d*im peuple, d'une race, Timage d'une certaine civilisation.

Maintenant, pour la première fois, servant de dénoûment non pas h une seule des épopées précédentes, mais Il toutes è la fois, elle va devenir réellement humaine et cesser d'être française, allemande ou grecque, en particulier-

« La Comédie divine de Dante, dit M. (Juinct, sera ainsi le premier acte d'une sorte de jugement dernier, où s'oxpliqiu ront et se reconnaîtront h In liieiir (le Tesprit universel les inéjH'ises, les lausses alliances, les groupes ('■jun s d'une action que les siècles ont eux-mêmes compliquée à dcsseui. Dans son génie abstrait, la Co)nédie divine n'aura pour dénoùment ni la prise d'une ville, ni la ven^jeance d'une trihii, ni la migration d'un peuple, mais la loi p^'ogressive du monde civil, uoe Troie idéale, la cité de l'Éternel. »

K Bistoire Ue la pâétif «MfWtf/ di. x à xvn.

m LES P0LUi2.S.

Le cycle nouventt est ouvert, et lo poète épique de Tèr^ moderne, issu ilirecteiiient du Dante, a pour mission de « dégager des voiles mystiques de h Divme CsmédU^ du Parûdis perdu el des saints LrvTCfS dû chri^animie, le côté réel de l'Iiumanilé, coiniiir Y Iliade a exlrait la figure grecque du système des épopées^ symbolique» des Achéeiis et das Pélasges*. M Sans cesatr h natoii» t g waaftra s erhomnie, le passé a préparé lepréràit ^ le prèséttt préparé PaïKlrir. Tout en restant elle-même, riiunianité, d'ébauche en abauobe, grandit au mibeu de ses propres ruines. Cette pmaMMlité mobile geotebofliaiD^ incéBBtfe «as anciens, ce Progrès, dont la nolion date-d'hî^, toîlè ce que, seloa Ëdgar QuiAei% ua Homère devrait aujourd'hui reptodnire m une îaunenat JUiade. i^4>itf aacoin^ cette am^re, le poêten'a poifilà'aaiaoiimêttveàtdkliArme plutôt qu'à telle autre, à accepter ou à répudier exclusivement certaine tradition. Antiquité, moyen âge, monde moderne^ la science, 4e nos jours, a retroilvé « la tirame entière du passé. » U appartient è la poésie de-recoeiiifr r héritage de la science et d'en proiiter pour augmenter à riofini lapmasaEoaede ses ailea. '

* Après avoir, ditM. Quinet, étc siiccessiTeineQttbéocniti({)]6» ans-, tocratique, monarchique, si l arl se faisait aujourd'hui j)r(;curscur de l'uBitésodale à laquelle sont conviées toutes les démocraties modernes: sans se laisst^ aveugler iiarTesprit de système, si Tai tistc, fidèle toute- Ibis aux traditions et au géniédo sou pays, étèndaiices traditions et ce génie de telle sorte qu'ils déviassent Texpression non d'un hommè, fliiis d^un pevple ; non d*un peuple/ mais de tous les contemporains ; non d^Q moment de Thistoire, mais de tous les Ages de rbumnnité, croit-on que cette carrière, ouverte du reste à nos descendants, fût stérile ou indigne d'ocëaper les loisirs d'un faonmie -de nos jours ^ ? »

* De rOrigine ie» HeuXt ch. ti, au tome t des OEuvrei complètes.

* Préfaces de Prom&hée^x A^Napolém^ t. VIII des Œtam eompiiiei

Non, et M. Qiiinet a eu raison d'écrire ses poèmes. Prenant pour devise le mot d'un grand pensinir américain : Ltvieus^ e$tfri$^ pmr les eidave$^\ il s'est mnammeni élancé dans uneroote abandonnée. Nul ne l'y a suivi. Il y resle seul. Malgré l'indifférence du temps présent, Tavenir l'y retrouvera, et ses asdaeteoses ^péea iservironl ao moins d'âuivdiea à ti'mtres. Caftes, rien n'est grand;' rien n'est héroïque, rien n'est épique aujourd'hui. Mais, demain, qui sait ? on reverra peuirètre ce que noa grands* pÂres.oAt vu^ on aebèvera ce qn'Slê ont eommeneé. Ben^ rém «enx qui pourront ^brasser la Révolution dans son ensemble, ouverte et fermée par un élan des cœurs tel que celui de 17891 Certes, emix*là,' {Krârront avoir la tête épique^et les poêmea^que leur iniapnation,-sorexcités par les grandes choses réelles, construira des grandes choses idéales seront compris non de quelques bommes, mais de tout; un peuple^ de rhamanilé.

H. — 'AHÀ8\Ém^

Et par la date de sa piiblieafion, et par sdn importance,

Ahasvéïms est le premier des poënies d'Edgar Quinet. Bévé dès r enfance, composé à Certines, dans Ja petite égHse de Brou, à Parts, en Allemagne, en Grèce, en Italie^ m pieiit dire qu^îl contient la jeunesse entière de son aù-

leur, et qu'il est comme la synthèse de tout ce que le poète cherclia, sentit, vit^ apprit et rêva jusqu'en i^iû5. Senti-

* U christianisme et Ut Bévolution, lecoà 1".

- Tome VH dos Œuvres complètes. — Ici, j'aurais dû me poatenterde renvoyer le lecteur à la belle .'Inde de M. Magnin, rélmpfimée en ItMe du poëiiie. Je ne saurais être ni plus complet, ni plus juste, ni surtout aussi cloquent. Mais l'on comprendra que je no pouvais passer Ahasvérus sons silence, et l'on me pardonnera d'avoir été forcé de recommencer pour cetttniild'enBeinble ce<|id»vMléiédliilfMt«tH

m LES POM£&

ment presque indien de la nature piîmitîve, débordement lyrique d'une imaginaliuu sans irein, sensii^ilité pénétrante d'une Aoie déjà mettririe, idiei:prétal(m simatê deg sjn^ boles religieux tant anciens qo» modmnes, tnuMiiaitA dé plan réalisé et du but cherché, variété éblouissante des détails et dea. moyens, audaice du style et de la pensées Toilà ce qui bâià*Aka$i>éni$ imede eea œnvréfe horaJigne^ dont Tai^rition soulève éea iempAtes, que nul ne pei^ re[)ousser sans colère, que nul ne peut accepter sans entiiousiasipei ei-qui aurvit à la lutte dfa, critiques, toujours niée des ucis, toujdttrs «dmi^ des «vires. Anjowd'fatnv comme hier, Ahasvérus est incompréhensible pour quiconque ne peutiranchir, sans avoir le vertige^ les limites restreinto du- connu, du réel^ du poditif , du raîaofiiiable* liais ceux qui Ml )a double ^e poétique, œux^quî savenl ce que c'est que rimagiiiaiion et qui, à certaines heures, se sentent pris de la liolie du sublime, ceux4à pourront loojoiirs déchiffrer sans peine les énigmes de ce poèmes ils entendront ce que la nature y dit à l'humanité, et l'humanité à Dieu; ils pourront suivre le poëte à travers ses faaUisies. les plus extravagantes jusque sur le seuiir de rin&ii, jusqu'au iond de Télemité et du néant. Comme conception fantastique, Aliasvérns dépasse de beaucoup le FausL de Gœthc, et mèm^ les rêves animés de JeaiH ^^I^.Bidi^^S'il était écrit en verst ce mystère serait m ètief-d^oeu?re utiique dans notre littérature. En prose, mm en prose rhytbmée de telle façon que l'on dirait [»resque des vers, il n'a qu'un pendant, le roman du plus grand poëte éè ce temps : Notre^Ikme d^^Pans. Roman ét mystère survivront à K urs auteurs et marqueront les deux points culminants où s éleva l'imagination française durant la jpreniiére moitié du diùièttvième siècle^^v ,!»^. ;^ \ \ ; ^ Od aurait tortdf» erw^.qn Ahasv&us oit, fSùmiBk moi

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de critiques l'ont répété, d'inspiration purement germanique. Sana nier qu'Edgar Quinet, dans cette (surrè^ pltis que dam teule autre, ait subi rinfiuenoe allêmande, on doit reconnaître qu'il a su rester Français, tant par sa forme que par ses idées; il faut même ajouter qu'il est éevenn unmrad {Mir la poiaèe réellement omYerselle qui 4at le fendament de son poème.

Cette pensée, la voici, telle que le traducteur de Herder Ta exprimée en une de ses j>ius belles pagea :

f Ponssé par une main înfisible, non-seulemait le genre humiân a hrisé Ib flceitt da ranîrerB. et tcfité une eamèore iaeonnne jiisqiiè4lu mak il triomphe de lin-mème; il se dérobe h ses propres ^mê, et« diangeant mcessaainient de formes etd*ido]es, duque effort atteste 911e runitors l*embarras6e et le gène. En vain FOrîent, qui s*ai4ort sur la ki des ^adieteiy craiMt l'avoir encluiîiië de tant de mystérieuses en* travée; anr le mage ofqiosé s*élftve an peuple enM qui èe fera m jouet des énigmes de TOrient et les dénouera à son réveil. En vain la persomtalHé romaine a>t-elle tout absorbé pour tout dévorer; au mifieadttsilenee de Tempire, est-ce une iUusion décevante, un leurre poétique, que ce bruit sorti des ferêts da Nord, et qui n*eBt ni le ff^ mîsseroent des feuiHes, ni le cri de Taigle, ni Je nmessement des bêtes sauvages? Ainsi , captif dans les bornes du monde, rinfini s^agite pour en sortir; et rhomanité qui Ta recueilli, saisie comme d'un vertige, s'en va, an présènee de Tunivers mael, chemmant de mines en ruines, sans tronvoroù s*arrêter. Cest un voyageur pressé, plein d*en« nui, loin de ses foyers. Parti de Tlnde avant le jour, à peine 8*est41' reposé dans Tenceinte de Babylone, qu^il brise Babylone, et, restant sans abri,' il s*enfttit chez lesi'erses, cbes les Ifêdes, dans la terre d'Égypte. Un sièsla^ une heure, et il brise Pabnyre# Ecbatane et Mem* l>}iis; et toujours renversant Tenceinte qui Ta recueilli, il quitte les Lydiens pour les Hellènes, les Hellènes pour les Étrusques, les Romains pour les Gètcs, les Gètes... Mais que sais*je ee qui va suivre? Quelle aveugle précipitation ! Qui le presse? Comment ne craindrait*il pus de défaillir avaiÀ Tarrivée? Âbl si dans l'antique Épopée nous suivons de mers en mers les destinées errantes d'Ulysse jusqu'à son lie chérie, qui nous dira quand finiront les aventui es de cvi étrange voyageur» et quand il verra de loin fumer les toits de son Ithaque ^?...« »

* Introduction à Ilmtoire de l'humanilt, t. H des Œuvres complètes, p.a06elM.

414 LES POyt£S.

Telle est la grande idée qu'Edgar Qaîfiel à vonhi représenter S0U8 la figure p(»pulaire du Juii' errant. Le maudit du Golgoiha pmcHHitfifiiil l'Innsanilé entière et le naïf mystère d'AhiMTéras derenant l'épopée «dtt progrès : mfè toute son œuvre. lutiniment plus lar^equela légende qui lui sert de cadre, elle ne comprend pas seulement la yie du genre bumain depuis l'ère, dirétieiine^ mais - dépuis l'origine du nafide, et par delà la eoDsoinniatiâi des siècles.

Essayoos dea suivre le développement*

Depuis trois miUencinq céÉts ans, la trompette de l'archange a résonné dans la vallée de Josaphat et les débris de la terre roulent éteints, dans l'espace. Le i^cre éternel se propooe de eréer une .terre muselle, etaane seconde humantfé.^Haîs, auparavant, il tient i rappeleraux saittfs quelle fut la première. Il ordonne donc à ses séraphins de

représenter, sous forme de mfi$tère, le drame de l'iustoke adieivéa. • *

* Non» voici à la veille de la Création. L'Océan, sans rivages, se plaint amèrement de laniouolonie de son immensité. Peu à pou la terre se forme» Du fond des eaux s'élance le. Lénatlian, ToiseMi Vinateyna développe dans l'air ses ailes de cent coudées, le serpent sort en siflbnt de la l'ange, et le poisson Macar nage à la surface des Qots. Se voyant seuls à peupler TuntrefS) le& monstres s'en prodamènt les dièift. Un brriit sourd «ort des profondeurs du globe, les Géants, les Titans s'éveillent, ils bâtissent des villes souteixainies qu'ils espèrent faire durer des siècles et des siècles et prétendent -élever jusqfues aux dèwt. Alors ^Étemel étend sa main toute-puissante, et, mécontent de sa première ébauche, ordonne àJ'Çi^îéan de Tengloutir.

Ici se place un épisode adijoirable. Ua rèî est assia sur son trône. Soudain, aux portes du palais, un binitiiomii-

ÀilASYÊRUti. 445

dable se feit entendre. Le roi s*effraye. S«8 coortisans le rassurent : ce n'est qu'un soupir de son peuple! Les portes «« brisent, b liai eoire-eii rugissant. ^ Secoimas-moi ! crie le rei. C'est ton héritier, lui réplique son satrape ; je ne le connais plus ! Kt il s'enfuit. — Le roi est seul en £ace de l ûcéâA. Ën viin lui offre-t-il sa «ouped'or, son loaiiteatt , ma eouronite. Voire eotifonite I « J'àimé mieux pour bandeau ma poussière d'écome. » ~ Qm veux-tu donc? — « M' asseoir à votre place. » — Et 1*0ccan s'y assied, plus majestueux et plus fier que le roi . détrôné. Hais ki ▼mx de JKea'retenfit : b « Maje^ d'écume » se courbe comme un esclave. Le Très-Haut lui jette un brin d'herbe à ronger.

. L'ea«i ae retire, le sol, se raffermit, le soleil dore le sable du rivage, TherbeTerditlapraîrie et Foiseau ehante ' sous les arbres en fleur. Les tribus humaines, rassemblées sur le sommet de l'Himalaya, songent alors à se diqierser. La première suit le cours d'un grand fleufe^ le Gange. La seconde, guidée par un grilfon, désc^d Ters riian. La troisième, h la suite d'un ibis, s'achemine vers l'Egypte* Du haut du ciel oriental la lune et les étoiles fêlent en chœur le retour des hommes « sur leurs terres d'héritage, » et des sphinx jettent au vent les mystères des « jours de mille ans, » qui ne comptent pas dans l'histoire. Thcbes,- ei^, s'éveÛle de son long sommeil, appelle ses sAurs* Babylone, HiniTe, Persépolis, 'Saba; Bactres et l*alniyre lui repondent. L'Orient entier se révèle. 11 iist dc^jàlas de son panthéisme aux mille formes, et Babyknie -propose de fondre en une seule toutes les idoles jusqu'alors adorées. Qni sait le nom du Dieii nouvéau, se demandent Tune à l'autre les villes d'Asie? — Moi, réphque Jérusalem. Et elle annonce qu'il vient de naître Bethléem* ^ CkRieose^de-le connaSre, tes villei dé-

414» LËb P0£M£S.

pédient vers lui feurs rois mages; et, ce«i-ci, entènâftnt

« lienriir l'Élernilé du coté de Bclhléem, » courent sur leojrs chariotfi sonores, guidés par Tétoile qui les j)resse de ses ebaais. Les voici arrivés. ËsNse tà le pakife du roi du ciel? Ils ne voient qu'une humble crèche, sur le toil de laquelle ^azouilleul les peliU oiseaux. Jésus s'éveille. Les représeutanis du monde antique, le lion couronné, le griffon et l'aigle se seumeMent à loi. Les roirmnges, à genoux, lui oiïreiil leurs riclics présents. C'est un calice de vermeil ; la Vierge voit au fond du liel et de l'absinthe. C'est une couronne d*or> : la Vierge la voit faite de « piquants d'épines de i>ois de Jndée; » elle lui semble être rouge de sang. L'Enfant-Dieu repousse donc les présents des rois mages pour accueillir les dons des bergers, ^ une peau de loutra« un eoUiér déparas, une tsrois tle couArier et une agrafe de buis ciselé. » — Un chœur idéal entonne le chant de mort du vifdl Orient :

a IVutic Dieu l';ui est mort... un Dieu plus jeune de mille ans est né... Raisin des Gaules, mûris-toi sous ton chêne, c'est lui qui t(* ▼end.Tngera !» — a Pns?unt qui dianlez si bien, sVcrie un sjiliinx du fond du désert iPEgypte, savez-vous donc s'il n'y a plus au Liban du bois de Judée de quoi tailler une croix ? j»

La première journée du mystère est achevée par ce trait

d ironie. Avant que commence la seconde, les diables se moquent de la pièce qui se joue -aux cieux. Mais silence à Tenfer I Le désert aperçoit Jéstis qni monte au Calvaire. C'est le Fils de sou Dieu, de Jéhovali, que Von va crucifier! Avec quelle ardeur il souhaite de l'arracher à ses bourreaux et d'ensevelir les déicides* U roule ses sables, mais comme il rampe lentement! Arrivera-441?*.. Sa plainte vaiue vient expirer aux pieds du Golgotha.

(Cependant iésus gravit la montagne. Une foule, ivre de haine, le poursuit de ttrooes moqueries* Debout, devant

Di Qftjzed by '

AUASYËUUS. 417

la maisdn de son f ère, Ahasvérus éeoute, hérite, et enfin

se dit : La colère de ce peuple est juste, sans doute! Et il se sent eatrainé à crier : Mort au faux devin! JésiNi est à queiquea pas de lui^ barrassé de &tigoe. J'ai soif! aide^moi à peiner ma erotxf latsse-moi m'asseoir sur ton banc, sur ton seuil, deniande-t-il d'une voix suppliante. — Marche I marche! — a Pourquoi ras4u dit, Ahasvé^ rus? » répond lé Christ* Puis, d'une voix tmîble il ajoute : « C'est loi qui marcheras jusqu'au jugement dernierl d Et aussUùt le nom qu'il lui donne s'inscrit devant les yeux du coupable en lettres de feu .: Le JinrÈaïuirrl A*t-il entendu? voit-it? La fofde s'est écoulée. Le rilence règne. Peut-être n'était-ce qu'un lêvel. . L'ange saint Michel se présente, et, Ja main appuyée sur la crinière d'un chèyal qui sue du sang, it ordoiine à Ahasvérus de partir... Ahasvérus rentre un'mstânt pour dire adieu à son vieux père Nathan, à sa sœur Marthe, si belle et si douce, à ses petits frères. Piien n'est plus touchant que cette scène, où la naïveté de Tenfance se mâe à la ma* jeslé de la paternité orientale. Comme sentiment, comme art, rien n'est plus parfait.

-Saint Michel est remonté au eid. Le Juif errant, a vêtu de ténèbres, » marehe « t(0us le tottdesteftipètea, » n'ayant que le désert pour ronipagtioii. Déjà TOi ient l'a fatigué. 11 le \^ui fuir, cheixhant s'il n'y a « nulle part un autre Dieu mdlleur que le Dieu de Judée. ».lt marebe, .il marche en exhalant sa plainte : — « Je n'emporte, pour reliques, dans mon voyage, que ma plaie dans mon sein, et pour idole^ sous mon manteau, que ma douleur. » — Il traverse une'vaUéey « semée de cendres, i» la vallée^e Josaphat. 11 voudrait se désaltérer. La vallée n'a pour lui ni puits ni citerne. U voudrait s'asseoir. L'impbcable vidUe s'allonge soua sea pas, et l'écliQraaBs cessp lui ré^

LKS POËMES.

pète h BudédictiOtt du Qolgiilha : H«reh»4«vîôttffB) maiidH, loin^ plus loin I *

En ce momeut, un grand bruit se fait dans le iNord. Ce soot les barbares qui franchissent le Danube et se préci* piteni sur Rome. Les GoUis, }eg Hén^s^ les Huits ponssent leurs cris de guen e, auxquels répondent, dans un vague lointain, les V4>ix. aériennes des fées. L'Eternel, sous la figure d'un eroiite, aidait à AUila, et loi montre le dieoiin. — Le ^nem monde est ânéaiili.

L'intermède qui sépare cette seconde journée de la troisième est rempli par une élo(}uente interpellation du poète aux bourgeois de France. iMv rappelant leheninss^^ de leurs grands chevaux de bataille et la honte dont leurs Iroatâ rougissent depuis 1 invasion, il les excite à sortir de 1^ égoïsme, à se rdever de leur abaissement. Il est lâche et criminel d'ense?eltr un si beau pays dans la boue des intérêts. Que la France se revête de sa gloire et recommence à faire tourner autour d'elle a la ronde des nations 1 » .

La troisième journée commence. Nous sommes titans* portés dans une ville du moyen âge, sur les bords du Khiu. Au cri du. veilleur de nuit, des ouvriers attardés se httent; ils reatreol ehes Qox ea ehantairt 4a complainte du Juif errant. Lorsque règne le silence, le roi Dagobert, de la fenêtre de sa tour, cause avec saint Ëloi des signes qui annoncent la .fin du monde. Ailleurs, au fônd d'une maison nmre, i Vangle d'un carrefour, une Veille femme se chauffe dans les cendres. Près d'elle est assise une jeune .fille, Rachel, ange tombé du ciel parce que ses yeux n ont pas pB retenir une larme quand la malédiction du Christ s'abattait sur Ahasvérus. La femme, qui passe pour être sa mère, n'est autre que Mob, la mort. La mort, c'est la r^ilité qui hait^ méprise, et bafoue l'idéal. L'ange UMobé,

AUASVtRlJS. 119

c'est ridéat mis oesde^ se ressbiment du ciel perdu. Ahasvérus, épuisé de fatigue, s*est assis sur un banc,

aux portes (le la ville; auprès de lui sou cheval est étendu, mouraut. Le maudit crie miséricerde ! et rieu ne lui rcpondi Au motos s'il pouvait mourir 1 Mais non, le Ghrist impitoyable lui a ravi jusqu'à ce suprême espoir. Son cheval meurt. Lui, il vivra. Jl entre dans la ville, sombre, le cœur rempli de rage.. Kadiel Taperçoit, et dès lors^ tout autour d'elle, son sansonnet, son bouquet de giroflées, sa mandore, lui parlent de lui. — Prends gai du, ô jeune fille!

Hais quel est cet étranger, vers lequel un souvenir du ciel l'entraîne? Sur l'esplanade du château de Heidet

berg, elle le rencontre, l'interroge. Bien qu'elle ne comprenne pas ses mystérieuses réponses, elle a foi. Troublée, elle s'endort. Les fées viennent visiter son sommeil; toutes les légendes amoureuses des poèmes du moyen âge s'agitent dans son réve. Elle s'éveille pensant à lui. Elle s'agenouille pour prier. Les fées la poursuivent de la pensée de celui qu'elle aime, et sa prière reste inachevée. Seule, dans le jardin, sous les arbres, avec lui elle se promène devisant d'amour, comme Marguerite avec Faust. De ses lèvres d'enfant le mot suprême s est échappé. .» Une vierge lui a dit : Je t'aime i Le reste du monde n'existe plus pour Ahasvérus, c*est ici qu'il veut rester. Mais que ses iiiuiiioDs lui «ont vite arrachées! Le Juif errant est immortel, aujourd'hui ou demain Racfael va mourir; lui, il l'aura enfratnée dans la mort, et seul il continuera son éternel voyage !

Ahasvérus, sombre, creuse l'abime de sa pensée* Votct Mob qui entreprend de guérir son désespoir. Si, pour se consoler, Ahasvérus s'adonnait à la poésie?... Plutôt au méiier des armes, cela plairait mieux à Mob?. Pour-

LESI^O&IIBS.

lanl, couuiie elle est la léalité, elle l'engage de priàférence à se livrer à la politique.

c L'intérêt bien entendu, lui dit-elle, sera votre guide infaillibie, L^é^ilibre des pouvoirs est d'abortl la doctrine que je vous conseille. Lt monarchie a du bon. L'aristoentojentsoii aïeul. Le démocrate est tout nerf et tout os. Le mélange est mon fait. Du positir, point de patbos. Le chifTie seul, nu, désarmé, déchaussé, dé.sossé, déhanché, entendez-TOus? Tous les droite sont reconnus. D'un trait de j^iune vous enterres deui oa 'trois peôplest et cela tous (ait boneor. i

Cela ne tous convient pas, reprend 3iob, jetez*Toiis dans la religion. Et elle Ini propose d'entrer dans le méthodisme, où « la vi(? se passe à vivoter. » Vivoter! certes ce n'est pas cela que désire Ahasvérus. L'ainour a éveillé en lui le désir de l'infini. 11 se sent entraîné vers un nou» vel idéal, et les railleries de la mort sont impuissantes a dégoûter le vivant de son rêve divin.

Mob a quitté Âhasvérus.ea riant aux éclats. La coiné> die est finie. La tragédie oommence. Mais, avant la scène capitale que Mob prépare, le poëte a placé comme prélude une conversation, pleine de fraîcheur, enlre Berthe, l'amante heureuse en ses désirs bornés, et Raehel, l'amante tourmentée de Finfini. Aussitôt après, Ahasvérus entre dans la chambre de lîachel. Ses paroles ardentes troublent la raison de la jeune (ille. Mais, tout en laissant tomber sa tête sur la poitrine de son amant, elle tremble, elle a peur. Ahasvérus la rassure. Elle pleure. Il boit ses larmes. Mais qua-t-tilie vu? A son cou, sou crucilii saigne... Elle s arraclie avec terreur aux baisers du maudit. — « Christ I Christ I s'écrie Ahasvérus, dans une im« précation vraiment sublime, je te reconnais là! » — Jésus 1 Jésus ! soupire Bachel. — n IS'appelle pas le Christ, ji hurie le Juif errant, en saisissant Tange tombé entre sea bras, a Tout sou sang coulerait jusqu'à terre, que mes

AUÂSVÉKUS. 421

lèvres ne quîUeraiiîiit plus les lèvres!»» — « J'ai cherche le ciel et j'ai trouvé l'enfer 1 » crie lUichel ; et, dans sa Iblie, elle î'exorase ôemme un démon» Mais il parle; Et bientM etle revient «e jeter dans ses bras. EDe croit avoir rêvé. L'amour a-t-il déjà triomphé du céleste anathéiiie? Pas encore. Mob apparaît sur le seuil de la porte. Rachel et Ahasvérus se retournent et pâtissent au bruit de son éclat de rire sépulcral. La « veuve du néant » ne vent point que Ton s'épouse sans cérémonie, elle entend uiar rier les «mania dans la cathédrale de Strasbourg.

Je ne sache rien de plus audadraux, ni de plus gran* diose, que celte fantastique animation du monument gothique, telle que I^. Quinet la représente, en un style débordant de lyrisme et gui n'a plus rien de réel. D'abord c est tà cathédrale entière qui revit comme une seule personne. On l'entend enfler ses voix, bourdonner de ses clocheSf gémir, crier, hurler de ses orgues. .On la voit, de marche en marche, de tourelle eu tourdle, sur le dos de ses griffons de pierre, sur les ailes de ses colombes et de ses dragons de marbre, prendre son essor et monter jusqu'à Dieu. Tout à coup, ce n est plus elle tout entière qui vit et s'affirme. Chacune de ses parties prend corps et parle. A elle-même le Christ peint sur ses vitraux impose silence^ et, d uue autre de ses fenêtres, saint Marc commande aux morts de soulever ses dalles. 11 est minuit. Les morts commencent leiir ronde : les papes et les archevôcpies, mitre en tête, les empereurs et les rois, portant leurs couronnes sur leurs fronts de squelettes, et six mille comtes. Ils tournent, ils tournent, entre-choquant leurs os, et <r la cathédrale bondit avec eux comme une barque, battue par latempéle, sui la merde Galilée. » £n dansant, les morts chantent; orgues et cloches accompagnent letirs chants. Attila, Arthus, Chdrlemagne, Sige-

froy, les iBnipereurSi) le» ras el les eoroles, fe pape Gvè^

goire, les archevêques et les prêtres; tous sont lassés d'atteudre rfaeuce prédite; ils renient le Uuriât «jui n'esi pas venu les ressusc^to.. uns et les aulres regrjelleBi la couronne et la tiare; les femmes regrettent leurs soupira el leurs iaïuies; les eniantâ, leurs couroimes de fleurs. A tous, la cathédrale rq)ond : .

• Moi» je rots rfilemilé visible sur la terre. Vous êtes, touSj i^heure emoite qui Vest vêtue daDs le inonde, en couRVit, de son manteatt retentisBani... Je nm triste, vwn êtes mon joiiet; dansez,- danses, rois e,t reines, enfiuits et^ feinoies, jiMqu^an matin! »

Les portes s'ouvrent avec fracas. Mob astre, dounant

le bras à Aliasv( rus, la main à Hai hei. Les morts saluent leur reine avec respect; avec curiosité ils s'approchent des deux fiancés. Ahasvérus leur demande «t s'ils n'ont pas vu k Christ avec des yeux flamboyants. » — « Il n* y a point de Christ, » crienl-ils tous, ensemble. — « 11 n y a plus de Christi répète Ahasvérus,. et plus d'enfer pour moi, n'est-ce pas, messeignenrs? » — « Ils te trompent, dU Uachel, en s'élançant vers lui, j'en suis sûre, et (u vas perdre ton âuie... » Kt, le regardant eu lace : « Qu as-lu donc fiât au Christ? — Uien, presque rien. — Biais, s il n'y a point de Christ, qui (jonc nous bénira? qui noud sauvera?... »

Mob a fait approcher Urégoire« Le pape squelette va bénir l'union de Tange et du maudit. — Votre nom,

demande Grégoire? — Ahasvérus ne peut répondre. — « C'est Ahasvérus, crie une voix, le Juif ERiuîiT, el moi, je suis le Christ, que vous avez cherché dans vos tombes. » — « Sois maudit, Ahasvérus, » hurlent ensemble les morts et toute la cathédrale. - « Sois béni, Ahasvérus, ^iy Uachel; grâce pour lui„ Seignejur I o.uvrez-

Digitizeu Ly v^jQOgle

AHAsvÉaus. m

lui votre ciel! » Des démons h fouotteiit aver des lanièros de flamme; mais son amour est plus fort que la douleur^ ^ sa prière monte ver» Dieu.

A cet énioiiif«nt tableau, succède «n infermède d'nné' extrême douceur. Le poëte fait aux poêles la plaintive confideoce de ses chagrins d'amour*

• Akj qm h eeeur me pèn, dif4i, ie jte sais commefit fiiire pw écrire ce soir ma tâche. Mon encre a est pas d^or» elle est faite de larmes. Ma plume n^ési point d*un oiseau du ciel ; elle est arrachée de Taile de mes rêves. Mou livre n*est pas (ait de parchemin ; il est Êdt de me» ftme ; oui, de mou ftme et de mon désespoir. *

Entre la troisième et la quatrième journée, des siècles et des siècles se sont écoulés. Comme au commeacemcnt dtt.jnonde, TOcéan se plaint d'être seul; il n'enleod plue sur sen rivage le joyeui bruit qu\ faisait le gen«e humain. Ahasvérus a vu, lui aussi, la foule qui l'enlourait se disperser ^eu à peu. Les hommes se sont éteints dans le doute, ayant reooaeé à chercher ViQtrou?ableidéal,5 élaut abandonnéd (iux«t6riles négations; — Et maintenant, demande Ahasvérus à l'Océan, « où vas-tu aborder? » — a Au néant.* • Dieu est mort; allons lui iaire des fuué* railles. » •— « Prenez garde qioe ce ne soient les vôtres, » réplique aussitôt Rachel. dont la foi a subsisté avec l'inépuisable amour. — Ahasvérus voudrait pourtant éloigoer sa compagne, car, pnisqpw tout meurt autour de lui, fatalement il rentmine à la mort. Mais Raehel ne veut

pas r^ourner eu arrière; elle n'est point lasse; que sans se diésespérer il marche, elle, elle le suivra jusqu'au bout, Au eoo&is du mcmde, déjà* « aux trois quarts dé^ troit,tls s*arr6teAt. Rachel prie pour Ahasvérus. — « Ab f si je pouvais croire! » s'écrie celui-ci. Tout lui répond : Hémtl — « Tout est tari, tout est vide, -horniis .mon

424 USè MfiMBS.

calice ifui s'esi eiieora rempU de lie! i» JkmoeBrle-moi, j'en vais boire la moitié, i» èii Raeheli

La fin du muiule est prociie. Saint Marc permet à son •lioneisaiui Jean à son aigle de courir voir ce4)u'fiëi devenue la (erre. Le lion el Taigle revienneat, araum^aot que déjà sous les herbes on entend le murmure des morts qui ressuscitent. En eiïel, la trompette archangélique a césonné. AifaèRee, Rome, Babylone, Parîs,*eorteiit de leurs tombes. Le dernier des vivants, le doctdbl* ATberfns Magnus, ne s'est pas aperçu que le monde passait; bientôt, demain, ce soir, il aura .surpris au fond de sea creusets le aecret de la vie* « Viens apprendre le secret de la mort, » lai erîe Fange dn Jugemenl: ^ Be ions côtés les morts se réveillent. D^abord apparaissent Sapho, Uêloise, la reine Berthe la blonde, Gabrielle de Vergy, BéairiT,madenioisdle Âïssé, la ecmitesse'fiuiccicii, Desdémone, Jiiîiette, Clarisse Harlowe, Mignon, Julie de Waklemar, Virginie, Atala, toutes celles (jui ont vécu, qui ont aimé. Mais odte->cî; poOrqum est-eUe morte? Ëlie n'a rien aimé. El cdlerlft? Elle a voulu fout aimer. Cdie-ct est née pour être éveillée à la douleur et à la céleste joie d'un seul mot d'amour. Celle-là est morte parce qu'en vain elle attendit celui qui, un jour, avait baisé la fleur tombée de sa main-. Cette autre revit parce que, lorsque le monde ne rêvait plus, elle a rêvé, et qu'appelée par la terre, elle a pris son essor vers le oiel. — Au milieu de ces résurrections d'amour, par Famour, le poète luinmAme ressuscite.

La mer est vide. Le monde n'est plus qu'une ruine. Sur cette ruine, Rachely épuisée, s'arrête. Ahasvérus voudrait aller plus loi^i toujours phis loin. KUe l'a tant aimé, qu'elle lui a donné toute son et que maintenant e'est elle qui désespère, c'est lui qui aspire à l'infini. L'auiour même ne lui suffit plus; par delà l'amour il entrevoit un autre

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