‹ Edgar Quinet sa vie et son œuvre CharlesLouis ChassinChapitre 57 sur 66 · LES POEMES · texte numérisé non relu

LES POEMES

fours, s'anhnent) aeeourent. — D'où vcaieit-TOiis? leinr d«-

inandfi Ilésioiip. — Ils no savent, ils viennent d'oii vient rétoile, la bruyère, l'herbe, le roseau. Tonde murmurante. Nés comme Hésione, <» de l'argile et des pleurs, » ils sont ses sœurs et t<es frères. Ils n*orrt encore ni passé ni niémoire, ils s'appL'llenl tous d'un moine nom. Et, «oùvoutils? — A la mort. » A cette triste pensée une àutre aussitôt succède : sur le sein des femmes, le nouveau^né boit la vie, il pleure, il bégaye, il sourit ! — Dans la foule on distingue les rois, qui ne savent oii conduire a leurs rudes troupeaux, » et les prophètes qui doimént TessQr à « l'hymne ailé. » — A ces hommes, si divers, auquel il n tout donné, jusfju'à l os[)érance, « cachée au fond de tous leurs maux, » jusqu'au feu, « père des arts, fils de la liberté, » Prométbée demande :

Que vous faut -il encore?

Ah ! dûiuiez-nous des dieux i

Les Cyclopes, en ce moment, se. rèveilkait. Us voient avec effroi Thumanité naissante envahir et profaner le domaine immaculé des dieux. De leur^ cris ils avertissent le ciel du vol de Prométhée.

La première partie du poème n'était qu*un prologue. Nous Ronnnes au cœur de l'aclion. — Au nom des douze Olympiens, Némcsis (\rdonnoaux Cyclopes.de clouer Prométhée sur le sommet du Caucase. Des anneaux inusables retiennent le ravisseur du feu éternellement attaché au roc éternel. Mais son corps seul est encbainé. iNe pourrait-on pas enchaîner son âme et, comme ses meudo^res, briser son orgueil ? Qui lui arrachera le souvenir? Le vautour sera-l-il assez an'ainé pour fouiller jusqu'au fond de .sa poitrine, là où git respérance? I^on, e)^ c'est ce qui

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PROMËTilÉE. 435)

désespère Némésitt. Les Cy dopes, qui lui ont obéi a contrecœur, semblent railler Timpuissance des Olympiens, ils regrettent Saturne et les anciens dieux, ^émésis les engloutit et remonte vers le ciel.

Prométhée est seul. Se plaint-il ? Non.

Je suis content; j'ai fait ce que je voulais Hure. Mon œuvre parlera si mon cœur doit se taire.

Dieux sourds, vojez ! je ris; que sert de m'en cacher? Car, de ces mêmes mains qu'enchaîne le rocher, Tout un monde est sorti qui vous hait et qui m'aime.

La première voix qui monte vers le Caucase est celle de - rOcéan, ému des soui!l'rance§ du Titan. Prométhée Tinterroge. n a hâte de savoir que sont devenus les hommes. Redisent-ils son nom? — Les hommes Tont oublié, et ce sont les dieux, ses ennemis, qu'ils adorent, car

Toijovrt dims Ift plus fort ik voient la. riecmpeme.

Et rOcéan ajoute :

De l'aveugle avenir, enfin, qu*espèL'6&-ti&?

Les dieux possèdent tout...

Excepté rinconnul .

interrompt Prométhée. Que l'Océan le convie à prier ses bourreaux, lui, il réserve son encens pour des divinités plus puissantes. Ses ennemis ont vaincu rOnivers, mais le Titan reste insoumis. En dépit des vautours, en dépit de ses chaînes, son âme est libre. Que lui importe d'être s^l i Le droit reste avec lui.

L'Océan s'est retiré, prenant en pitié Torgumlleux insensé. Du flanc de la montagne, un cri s'élève. Hésione, épuisée, ne peut se rapprocher de Prométhée. Ëtendi^e dans le ravin, elle implore celui qui la fait naîbre, cffir elle sent que sa vie est épuisée, eteHe veut renaître encore. — Prométiiée^ impuissant, la voit mourir 1

LES l'0£MtS.

C^odant les Sibylles eoni venues etmcher rinspirstian sur le Caucase. Muettes sur leurs trépieds, au • milieu des foules qui affirnienl et qui nient tout à la fois, désertent les autels, et n en élèvent pas d'autres, elles demandent au Titan s'il ne voit pas de meilleurs jours. — Une grande jttic illumine l'âme désolée de Prométhée. Ce que lui disent les prophétesses du genre humain ne prottve-t-il pas que les dieux vont périr? Par delà son Cauoise, il voit apparaître un autre Caucase, etsureemont de malheur un jeune Dieu qui bénit l'univers, et le délivre lui-même... Les Sibylles ne comprennent pas, refusent de comprendre. U'ailleurs ne voient-eUes pas un des Olympiens, Hermès, descendre des nuées, et s'avancer vers l'audacieux blasphémalcur?

Que Promélhée nomme ce Dieu nouveau qui doit briser l'empire de TOlympel ^ Mais le Titan ne vmit pas répondre. Avec un superbe dédain, et malgré les suppUcatious du chœur des Sibylles, il reste muet. — D'un seul mot, tu peux te raicheter, lui dit Herm^. — Non, il ne dénoncera pas Tenbat de l'avenir. — Que l'aigle donc vienne achever Tœuvre du vautour ! — « Dieu ne peut me tuer tout entier I » crie encore Prométhée. — Au brait du 4onnerre, à la lueur des édâirs, les a douze immortels s'abattent sur leur proie. »

La douleur a été trop profonde. Le cœur de Promélhée est vide, et c'est lui maintenant qui se ronge lui-même. fiO monde rit du faux prophète. Si le monde avait raison?

(irands dieux l si par hasard vous éties iminortels!

Lè Dieu attendu est si lent à v^ir I Et puis, « ses doigts l'ont^ils touché? » S'il venait, serait*-il mmns cruel envers lui ? |]n vain l'aigle l'a mordu, il a « ri sous le vautour. » Maii> sa pensée a chancelé dans le doute, elle a

D iqjti zed. bv ^o^]

PROMËTIil^. ill

ouvert en lui-même une plaie qui ne peut guérir. Les douze imiuortelâ sont restés impuissants contre leur enmasi,

Mais Prométbcea seul subjugué Prométhée.

Les Sibylles, qui refusaient de croire à la grande espérance du Tilan, résisfenl à présent à son immense désespoir. Elles ont soif de foi et d'immortalité. Elles osent briser « Tautei de la Peur. » Le Dieu nouveau « gonfle kiir poitrine ; » des 'yeux de Tftme, elles k voient ; elles le sentent en toutes choses. Qu'il Tienne donc, le rédempteur ! Elles l'attendent en le priant.

Cette prière qui termine la seconde partie de l'épopée est un morceau lyrique d'une élévation peu. commune. Dû reste, tout le combat de Promélhée avec lès dieux et avec lui-même, suivi par le chœur des Sibylles, compose un tableau admirable, moderne par le mouvement, antique par la majestueuse sérénité de son ensemble;

La troisième partie s'ouvre par un dialogue entre les deux archanges Michel et Kapliaël, En volant à la surface da monde, ils ont surpris les mouvements secrets des eœurs; ils ont entendu les sanglots, lés soupirs des cités; tout leur prouve que le monde est prêt ])our la bonne nouvelle. Us aperçoivent sur le sommet d'une montagne un géaiît crucifié. Ils replient leurs ailes, ét descendent vers cet inconnu, dont lé visage rayonne comme le leur.

Le Titan est anéanli par la souffrance. Qu'est-il ? D'où vient-41 ? U a tout oublié» Aux douces paroles de ses deux visiteurs, peu à peu- il recouvre le souvenir et bientôt il peut leur raconter sa terrible liistoire. Des ombres .entourent son berceau. Qui fut son })ère? Quelque temps il erra par la solitude Universelle, le sentant partout et Taj^lant en aes élans d'amour. L'âge ^vk par « briser

m LES POEMES.

l'aîle de ses ré^vefi divins. '» Orphelin, il perdit jusqu'au sentiuienl iilial. Un jour» s' égarant loin des eienx , sur rOlympe il trouva les dieux assemblés. Admis à partager leur couche et leur nectar, il se lassa vite de cés Tanités. Il (jiiilla h's ()l\inj»ieiis on riant lour folle divinité et visita l'ahime. Au milieu du monde encore vide, il rêva tout à coup de le peupler. De l'impur limon, il ébaucha de« êtres, et le premier d'entre eux, un demidieu, il l'anima de son àme. Pour les autres il déroba le feu sacré, et, dès qu'ils respirèrent, les arracha à 4a fatalité et leur enseigna les premiers arts.

J*ai trop aimé, peut-être ninsé-je trop encore. Voil&, Toilà pourquoi ce vautour me -d<STore, Et pourquoi sur ce mont, deux kk dëHié; Des manu de Jupiter je suis crocifié. '

— Jupiter est tombé de son ciel, dit l'arcbantre Michel aussitôt que le Tilan a achevé 30a récit ; les dieux idolâtres sont détrtoés, « rÊternel a reconquis les oieux ! » ^ Mais Proniétbée n'y pont croire. H a trop longtemps espéré. Dans sou doute, il va ju^u'à craindre que le dieu nouveau, comme les autres, ne soit fécond eq promesses. . •

— Vm des arehanges l'interrompt en brisant ses entraves au nom du Jiliovah, tandis que, d'un coup de Aèche, l'autre tue le vautour. — Si ce n'était qu'un songe, s*écrie Prométhée, libre,, doutant encore.. •

A ses pieds, il a|)crç<)it les anciens dieux qui demandent à renaître pour réparer le mal qu'ils ont fait. Comme le peuple aux rois détrêiiés, Prométhée leur répcmd : « Il eal trop tardi » Les dieux ne demandent plus qn' «r une place pour ramper. » Les arcbanges les chassent avec mépris. En se retirant, les dieux lancent lanathcme à Jéhovah^ leur vainqueur :

Digitizeu Ly v^jQOgle

L'aigle vieillit, ninsi vieillira la colombf»... Descendus dans Tabiine oii sont 1<'S aiu iens dieux, Vous nous Yerrez au seuil... Ce sont là nos adieux.

Et, pendant qu'ils s'cvanouissonf dans la nuit éternelle, Prométbée délivré ne peut retenir ce dernier cri de doute :

Combien de fronts divins, qui défiaient rorage. J'ai vus déjà pâlir et mourir avant Tâge !.. . Demain si, dans vos cieux rassasiés d'amour, Sur ¥08 sépulcres d'or s'abattait le vautour !.«.

— S'achève pas, disent les archanges en entraînant leur frère loin du Caucase. — Où 1 emportentrils ? « Au sein deJého^. »•

Hésione ressuscite et les Séraphins achèvent le drame sacré de ia délivraoce. de Prométbée par un chœur triomphal :

Sur un Caucase ardent les nations gémissent ; J'ai vu des peuples roia^qa^oa liait aa rocher. Quand sera . 1^ vautour , sous qui les ttem fénmùi,

Immolé par Farchar!

Tout vautour en son nid se dévorant lui-même. L'injustice, avec lui, voit son redéfinir.

Des terres du passé, totqoUrs l'arcber suprême . Délivre l'avenir.

Embrassant l'ensemble de cette épopée, certains critiques ûiit dit : M. Quinei y annonce la fin du christianisme, comme son Titan annonce la (in des dieux païens. D'autres, an contraire \ signalent dans Prométhée « un retour marqué à Tinspiration chrétienne, » et prétendent que cette œulre, comme Napoléon, comme Ahasvérm^ exprime clairement « l'espoir d'une renaissance religieuse, d'une nouvelle résurrection dg Christ. »

* Revue des Deux Moudu^ 1*' juillet 1858.

LES POfiNES.

Si christianisme estenieiida dans le sois ordinaire, c'est bien la fin du christianisme que le poète annonce. Hais si,

sous ce nom, l'on comprend une religion idéale, qu^aucun dogme fixe n'arrête dans le passé, qui marche au-dessus dn présent dans la direction de T avenir, réalisant sans cesse et sans cesse élargissant un évangile éternel, oui, sans doute, Proméihée est un poëme chrétien ; oui, son auteur attend une nouvelle ère religieuse ; il prédit la dé> livranee de TEsprit el la chute des faux dieux.

V, — - LES BSCUTES ^

Edgar Quinet a déterminé lui-même le but de son dernier poëme, dédié par l'exilé aux exilés, exulibîis exiil, ^ « Je me suis, dit*il, trouvé en un temps où la conscience humaine m*a paru se troubler. » — Et il a considéré comme un devoir d'exciter les poètes à sauver les âmes de la corruption; pour leur donner l'exemple, au milieu du »lence, il a élevé la voix.

Son œuvre devait naturellement prendre )a fcffme de la tragédie, car rien n'est foi, rien n'est enthousiasme, rien, n'est héroïsme en ces temps d'incertitude et de lâcheté, tout est lutte Ultérieure sous Tapparenee d'une paix^ sœur de la mort. Et quel sujet choisir, sinon le plus ancien et le plus actuel , l'esclavage ? L'esclave, Condemeul souterrain du monde antique, eM rpsié ignoré, oublié des poètes et des historiens, enterré sous le ridicule. Quelle heure plus propice pour le retrouver I Autour de nous, en nous-mêmes, ne le sentons-nous paS| ne le,, voyons-nous pas, ne le touchons-nous pas ?.. ,

i J'appelle révolution servile, 4it £dgar Quinel, toute révoltttâon

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