LE CHOIX D'UN ETAT
inquiétude qui troublait toutes ses joies de famille et de pure poésie. Entraîné vers les lettres, mais n'étant encore décidé pour aucun genre et s'essayant à tous, il se défiait de cet entraînement. Au milieu de raflaissement général, suite naturelle de l'invasion, lui-même il se sentait affaissé, et, se figurant impuissant en un temps d'impuissance, il en souflrait à s'en désespérer. Aucune des voix qui, un peu plus tard, jelèrent tant d'éclat, n'avait encore parlé: le silence de l'Empire semblait devoir longtemps se perpétuer sous le nouveau régime. Et cependant, lorsqu'il descendait en lui-même, le jeune rêveur voyait bien qu'il était plein de foi en la prochaine renaissance de son pays et qu'il nourrissait secrètement de grandes, de saintes ambitions. Mais que faire ? Continuer le dix-buitième siècle? Entamer le dix-neuvième? Et conunent? Entre les deux courants qui divisaient son âme, tantôt prêt à se livrer à celui-ci et tantôt se précipitant vers Tautre, sans cesse il était arrêté par l'inconscience de sa force et surtout parce qu'il se voyait seul, sans guide, sans modèle. Il en était là, quand il lui fallut absolument se choisir un état quelconque. Que ce choix, tenté en commun avec sa mère et sa sœur, lui coûta de chagrins! Comme disait madame Quinet, ail avait en horreur toutes les professions qui pouvaient le faire vivre. »
Enfin son père coupa court à toute discussion inutile, en décidant qu'il entrerait à 1 école Polytechnique. Et il partit ayec lui pour Paris, en novembre 1820 ^ Mais, au moment décisif, Kdgar déclara catégoriquement à son père qu'il ne voulait point embrasser la carrière des armes, étant bien décide à ne jamais servir sous le drapeau
' là s'arrête brusquement Y Histoire de mes idées. L'auteur n'a pas mulu {tousser plus avvnt son autobiographie, craignant de t ne plus être irsoi libre pour dire simplement la vériié. »
blanc. — L'alTreuse vision de 1815 restait toujours présente à son esprit.
Ne pouvant vaincre l'obstination de son fils, en comprenant du reste la raison, M. Quinet se décida à lui faire étudier le droit.
Edgar Quinet resta donc à Paris seul maître de sa personne, surveillé uniquement par l'influence lointaine de sa mère, avec laquelle il entretenait une correspondance quotidienne. Mais cette influence était grande et partant la surveillance sérieuse, car la mère et le fils étaient en parfaite communion de sentiments et d'idées .
Aussi, quoiqu'il n'eût encore que dix-huit ans, au lieu de se laisser entraîner à la paresse et à la débauche, Edgar Quinet commença, dans sa petite chambre de la rue de Bun*ault, cette vie de travail grâce à laquelle il a mérité du présent même une couronne de gloire que l'avenir n'arrachera pas de son front. S' occupant sérieusement de l'élude du droit, mais en même temps ne négligeant ni les mathématiques, dont il avait fini par apprécier le haut intérêt, ni la poésie, qui ne cessait pas de chanter en son âme, augmentant et développant ses connaissances historiques et philosophiques, étudiant de plus les langues étrangères, il s'essayait à tout, indécis encore sur la voie qu'il entreprendrait de suivre.
Certains de ses parents, riches financiers, crurent dans son intérêt de l'arracher aux arts libéraux, — qui, selon eux, gens positifs, ne devaient le mener à rien, — et de le lancer dans le monde des aflaires. Edgar Quinet fut placé chez un banquier. Mais il commettait trop de rêves,