‹ Edgar Quinet: sa vie et son œuvreChapitre 116 sur 135 · DE LA POÉSIE ET DU POËME ÉPIQUE · texte numérisé non relu

DE LA POÉSIE ET DU POËME ÉPIQUE

seignement du présent ; mais, au théâtre, la place était déjà prise, et, sans doute, il s*y fût trouvé moins à Taise que ses rivaux, retenu par son inquiétude savante de la réalité des faits, emporté au delà des bornes du possible par la fougue de son imagination. Ambitieux, non de forcer Técho à répéter son nom, mais d accroître le domaine du génie de son pays, Edgar Quinet sortit vaillamment du double cercle de la poésie lyrique et dramatique, et, à ses risques et périls, il entreprit d'ajouter le diamant de Tépopée à la couronne littéraire de la France démocratique.

f^es Français n'ont pas la t^ épique ! Les étrangers Font dit et redit, et les Français les ont crus sur parole. M. Quinet a tenu à prouver que nous avons la tête assez large pour concevoir comme les Allemands, les Anglais ou les Polonais contemporains des «œuvres du même genre que la Messiade, Oberon^ les deux Faust, Child- Harold, Manfredj CaiUj les Axeux ou Conrad. Mais, afin d'ôter à une pareille tentative le caractère individuel qui eût pu d'avance en compromettre le succès, il s'efforça de lui trouver une base solide dans notre histoire nationale. Il fouilla nos bibliothèques avec tant de persévérance, qu'il y découvrit des poèmes du douzième siècle, restés jusqu'alors ignorés de tous les savants, et dont il put déterminer le caractère essentiellement national et éminemment épique ^ Grâce à cette découverte, contestée naguère, admise aujourd'hui, l'histoire de la poésie française remonte jusqu'au miUeu du moyen âge, et, débutant par les poèmes des cycles d'Arthur et de Charlemagne, notre littérature n'a pas des origines moins

- * 1831. Deê Épopées françaises inédites du douzième siècle, tome IX «les Œuvres complètes. — Pour la polémique à laquelle celle découverte a donné lieu, voir ci-dessus, p. 31 et 35.

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illustres que Tilaiienne, l'espagnole, Fallemande ou Tanglaise ^ En cette Histoire de la poésie^ qui est une de ses œuvres les plus neuves, M. Quinei a, pour la première fois, démontré comment la poésie française se divise en deux époques, Tune toute féodale, l'autre toute royale, et pourquoi ces deux époques sont absolument distinctes, ce qui constitue notre originalité littéraire, car nous sommes ainsi le seul peuple dont la tradition soit double. Entre la poésie féodale du douzième siècle et la poésie royale du dix-septième, il y a un abime, et c'est dans cet abîme que la seconde est née, dès que la première a achevé de mourir. Faut-il regretter que le siècle de Louis XIV n'ait pas continué l'ébauche épique du moyen âge, ait rejeté tout le passé national? Il est malheureux, sans doute, qu'un Homère n'ait pas rassemblé en un poëme immortel le génie épars dans les œuvpes des trouvères ; mais, d'un autre côté, il était nécessaire que la France, « appelée à abolir le moyen âge dans les lois et dans les mœurs, » commençât par « l'abolir dans les formes de la poésie. Sa littérature a été, comme ses institutions civiles, un acte de choix et de libre arbitre, non de nécessité et de tradition. » Loin de répudier le grand siècle^ Edgar Quinet l'adopte avec un tel enthousiasme, qu'il le nomme « le génie même de la France'. » Mais ce qu'il y admire principalement, c'est Tuniversalité acquise, depuis lors, à la poésie française, jetée tout à fait en dehors et de l'inspiration féodale et de l'inspiration ecclésiastique. A cause de cela, en effet, Corneille, Racine, Molière, et Boileau, qui croyait le catholicisme inconciliable avec la poésie, ont triomphé même en 178'l,

* Aux chapUres ix. x, xi, xii, xiii do. V Histoire de la poésie, tome IX des Œuvres complètes,

* Histoire de la poésie, chap. xiv.

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même en 1793 S et l*on a vu, plus Urd, les libéraux dé^ fendre l'école classique, tandis que leurs adversaires soutenaient le romantisme naissant. Ce n'est guère qu'après la lutte que la conciliation a pu se £aire entre la liberté dans l'art et la liberté dans la cité; et, certes, nul écrivain n'a plus contribué qu'Kdgar Quinet à amener cet heureux résultat. 11 a même fait davantage : en son style, comme en ses idées, je crois retrouver les deux écoles ennemies, enGn rapprochées. Ses poèmes, notamment, quoique ayant pour but d'indiquer à l'imagination française le sommet d'où elle est descendue depuis le moyen âge, sont animés, non des idées d'hier, non des idées d'aujourd'hui, mais des idées de demain. La science des littératures étrangères, tant anciennes que contemporaines, s'y unit aux audaces les plus personnelles, et la forme ne perd rien de son originalité en se drapant parfois à la manière antique. Edgar Quinet, en effet, a trop appris et sait trop pour imiter servilement ou subir, malgré lui, une influence quelconque. Sans doute, en disséquant ses œuvres, on y retrouverait, ici l'Italie du Dante, là le Portugal de Camoëns ou l'Espagne de Calderon, ici et là surtout l'Allemagne de Herder et de Gœthe, mais transformées par un génie individuel à la fois et français, c'est-à-dire universel. Dans ses études littéraires et politiques sur les peuples étrangers, M.. Quinet poursuivait un idéal très-élevé : l'union du Nord et du Midi, de l'Orient et de l'Occident. Cette union se trouve réalisée en ses œuvres poétiques.

Si mainteoant l'on veut savoir quelle muse de l'antiquité a été choisie de préférence par le poëte pour guide et divin modèle, il faut lire les belles études qu'il a consacrées à la

* Le ChruiianUme et la Révolution, douzième leçon, fin;— au tome lit des Œuvres complètes.

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poésie romaine et à la poésie greocjue K La muse romaine, « fille de ravisseurs, » comme il la nomme dans une très* belle ode, n*est point sa muse ; il la repousse de son toit, il lui ferme son âme, car, sans ailes, moins belle que riche, triste imitatrice, elle n*est qu'une « parasite à la table d*Homère. » II ajoute :

Tous les grands ciselears d*une vide parole.

Tous les beaux désespoirs qu^une rime console. Tous les prophètes iaux dans leur vaste cité. Des poètes sans cœur les rampantes eitases.

Tous les limeurs de mots, lés courtisans de phrases. Sont ta postérité

Que feraient sons nos toits les petits dieux de plùtie. Et tes lares gourmands qui, rangés dans ton âtre, Nous cachent r uni vers?

Maudit ! maudit cent fois le poëte parjure Qui, le premier, livrant son aile à ton injure, Voudrait tout ramener aux lois de ton ciseau, Et, prenant ta quenouille où ta uiain Ta laisste.

Dans ton froid gynécée, En rimes filerait un servile fuseau!

L'archétype, duquel Edgar Quinet tiendrait à rapprocher son œuvre, ce n'est donc point VÉtiéide de Virgile, c'est le double poème d'Homère, V Iliade eiV Odyssée j cette « Bible de Fart, » comme il dit. Le mélancolique Virgile a été rinitiateur du moyen âge ; aux Dante d'une époque plus robuste, il faut un conducteur plus fort, et c'est de l'Olympe d'Homère, non du Panthéon de ses imitateurs, que jaillit la véritable inspiration épique* L'Inde arail chanté la nature tout entim*e, son épopée avait eu pour sujet le spectacle de l'étemelle création. Mais c'est avec la

' Histoire de la Poésie. — Les systèmes allemands sur la non-exiâtence d'Homère et sur Vépopée des trois premiers siècles de Rome s'y trmivent (liscuU's, réfutés avec une étonnante profondeur de critique (ch. i â ix).

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