DE LA POÉSIE ET DV POËME ÉPIQUE. 40S
(ircce, avec Homère, que commence, dans le poème, l'action héroïque de Thomme. En lui se résument toute une race et Tidée mère de toute une civilisation : ravénement et l'apothéose de la beauté physique et moralede Thomme dans le paganisme. Rome, par V Enéide, ne fait qu'ajouter un épisode à Y Iliade. De nouvelles races apparaissent dans le monde, et une ère nouvelle commence : le mouvement épique des Barbares, le poëme païen et chrétien des Nibelungs, est la représentation, plus vraie et plus profonde que l'histoire, du mouvement germanique, de la grande Invasion à la constitution de la féodalité*. Nos poèmes ecclésiastiques et chevaleresques signaient Téclosion de la société du moyen âge et son épanouissement. La Comédie divine du Dante paraît alors, interprétant avec une souveraine audace le dogme catholique, découvrant en même temps pour l'âge qui va naître le seuil de la vie mmvelle.
L'épopée, auparavant, avait été uniquement l'écho d'un peuple, d'une race, Timage d'une certaine civilisation. Maintenant, pour la première fois, servant de dénoûment non pas à une seule des épopées précédentes, mais . à toutes à la fois, elle va devenir réellement humaine et cesser d'être française, allemande ou grecque, en particulier.
« La Comédie divine de Dunlc, dit M. Quinet, sera ainsi le premier adte d*une sorte de jugement dernier, où s'expliqueront et se reconnaîtront à la lueur de Tesprit universel les méprises, les fausses alliances» les groupes épars d'une action que les siècles ont eux-mêmes compliquée à dessein. Dans son génie abstniit, la Comédie divine n'aura pour dénoûment ni la prise d'une ville, ni la vengeance d*une tribu, ni la migration d'un peuple, mais la loi progressive du monde civil, une Troie idéale, la cité de l'ÉterneU »
* Histoire de la poésie épique y di. x à xvn.
ilU {'ES POÈMES.
Le cycle nouveau est ouvert, et le poêle épique de l'ère moderne, issu directement du Dante, a pour inission de « dégager des voiles mystiques de la Divine Comédie^ du Paradis perdu et des saints Livres du cirristianisme, le côté réel de Tliumanité, comme Ylliade a extrait la figure grec* que du système des épopées symboliques des Achéens et des Pélasges*. » Sans cesse la nature transforme Thomme, le passé a préparé le présent et le présent prépare Tavenir. Tout en restant elle-même, Fhumanité, d'ébauche eu ébauche, grandit au milieu de ses propres ruines. Cette personnalité mobile du genre humain, inconnue aux anciens, ce l^ogrès, dont la notion date d'hier, voilà ce que, selon Edgar Quinet*, un Homère devrait aujourd'hui reproduire en une immense Iliade.- Pour accomplir cette œuvre, le poète n'a point à se soumettre à telle forme plu* tôt qu'à telle autre, à accepter ou à répudier exclusive* ment certaine tradition. Antiquité, moyen âge, inonde moderne, la science, de nos jours, a retrouvé a la trame entière du passé. » Il appartient à la poésie de recueillir l'héritage de la science et d'en profiter pour augmenter à l'infini la puissance de ses ailes.
f Après avoir» dit M. Quioet, été successivement théocratique, arîs^tocratique, monarchique, si l'art se faisait aujouitl^hiii précurseur de l'unité sociale à laquelle sont conviées toutes les démocraties modernes; sans se laisser aveugler par Tesprit de système, si Taitiste, fidèle toutefois aux traditions et au génie de son pays, étendait ces traditions et ce génie de telle sorte qu'ils devinssent Fexpression non d'un homme, mais d^un peuple; non d'un peuple, mais de tous les contem{)orain$ ; non d'un moment de Thistoire, mais de tous les âges de rhuraanité, croit-on que celte Girrière, ouverte du reste h nos descendants, fût stérile ou indigne d'occuper les loisirs d'un homme de nos jours '*? »
* De r Origine dei dieux, ch. n, au tome I des OEuvreê oompléle».
* Préface? de Prométhée et de Napoléon, t. VIII des Œuvres compléle*
* Prr«race de Praméthee.
AHASVERUS. 41t
Non, et M. Quinet a eu raison d'écrire ses poëmes. Preiianf pour devise le mot d'un grand penseur américain : Le vieux est fait pour les esclaves^ \ il s'est vaillamment élancé dans une route abandonnée. Nul ne Ty a suivi. Il y reste seul. Malgré l'indilTérencedu temps présent, Tavenir Fy retrouvera, et ses audacieuses épopées serviront au moins d'ébauches à d'autres. Certes, rien n est grand, rien n'est héroïque, rien n'est épique aujourd'hui. Mais, demain, qui sait? on reverra peut-être ce que nos grandspères ont vu, on achèvera ce qu'ils ont commencé. Heureux ceux qui pourront embrasser la Révolution dans son ensemble, ouverte et fermée par un élan des cœurs tel que celui de 1789! Certes, ceux-là, pourront avoir la tète épique et les poèmes que leur imagination, surexcitée par les grandes choses réelles, construira des grandes choses idéales seront compris non de quelques hommes, mais de tout un peuple et de Thumanité.