‹ Edgar Quinet: sa vie et son œuvreChapitre 126 sur 135 · SPARTACUS · texte numérisé non relu

SPARTACUS

Les Toici !

Tiens, tribun, baisse-toi. Je me rachète ainsi.

Et, après avoir jeté de Tor aux pieds du magistrat romain, il sort, le laissant seul , stupéfait, effrayé « de la majesté de l'esclave. » Rome a été vaincue deux fois, en sa force matérielle, en son esprit. Elle n'a plus qu'à implorer la Peur et la Pâleur I

A l'appel de ses prêtres, la Peur et la Pâleur ont répondu. Tous les chefs des esclaves sont rassemblés, sauf Spartacus. I^ grec Pallas soupçonne. Qui? Spartacus. Tout d'abord, Cotys et Gallus se récrient : un si grand

homme ! — Un grand homme sans doute, répète Pallas, qui craint d*avoir trop osé.

Mais enfin qu*a-t-il fait qui ne soit fotre ourrage?

Et chacun de reconnaître qu'après tout il en eût fait autant, plus peut-être, si sa pensée n'eût été surprise et réalisée par un plus habile. Pallas peut alors jeter le grand mot : Spartacus est un traître. — Il n*y a plus guère que Cotys qui demande des preuves.. — Les acclamations de la foule, Tair soucieux du roi, sa douceur à l'égard des prisonniers, tout ne prouve-t-il pas que Spartacus trame la perte de ses compagnons ? Nul captif n'est encore sorti de ses mains, les esclaves n'ont point d'esclaves! Est-ce qu'ils souffriront que Spartacus-tyran garde pour lui tous les pro&ts de la victoire, tous les moyens de la vendre? Non ! noni Sur les conseils de Pallas, a ce yéritable ami, » les chefs se révoltent, ils veulent' être les maîtres. Qu'on leur amène donc les prisonniers et qu'ils se les partagent !

Les Romains vaincus , consuls, sénateurs, augures et tribuns, sont rangés devant les gladiateurs. Des sorts sont jetés dans un casque. A chacun échoit sou lot. Stella, la chanteuse, selon l'usage, peut choisir. Elle demande ses anciens maîtres. On }es lui laisse emmener. Des gardes entraînent les autres, toujours fiers et d'une fierté qui fait honte à leurs vainqueurs :

Ces hommes ne sont pas comme les autres hommes ; Les fers pèsent sur eux sans courber leurs esprits.

Un seul prisonnier a été détaché du groupe, Parménon l'affranchi : n'est-il pas maître avec les maîtres , esclave avec les esclaves, placé entre les deux camps, pour sauter de l'un dans l'autre, au gré de la Fortune? Puisque cet homme rare n'ignore pas les appétits de l'esclave et sait

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les secrets du malli'e, c'est donc à lui qu'on demandera conseil pour « régler lés destins. » Or, selon Parménon, il faut un sénat, des patriciens, une plèbe. Mais qui sera plèbe? la masse commune I Quant à Pallas, à Gallus, a Géta, à Cotys, est-ce qu'ils ne se sentent pas patriciens? Que leur manqne-t-il pour l'être? Us ne peuvent plus, ils ne doivent phis se souvenir de ce qu'ils ont été. — Renier nos aieuxl s'écrie Cotys indigné. — Mais les autres sont déjà enivrés d'orgueil. Géta, plus exalté, se sent devenir Dieu. Après un accès de folie » il retombe affaissé. Ce n'était qu'un rêve ! — A-t-il vraiment rêvé? se demandent s^ compagnons. D'ailleurs, dit Pallas,

Il hui (les dieux au peuple. — Il en faut même aux fous ,

ajoute Parménon.

Survient la prétresse. On écarte devant elle le voile de la porte du cirque et elle aperçoit jusqu'aux extrémités de l'horiion des croix nouvellement plantées. Elle recule d'horreur. I^es anciens gladiateurs l'entraînent sur le trépied. Elle s'écrie, en montrant les voies romaines cou vertes d'inslrumeots de supplice :

Où mènent ces chemins ? — Au triomphe. — Au supplice,

réplique la prêtresse. Et, prophétisant, accompagnée d'un chœur de jeunes filles, elle voit deux vipères ramper au fond du vase sacré ; sur les glaives qui lui sont présentés, elle reconnaît du sang, — « le leur )» — L'oracle ment! crie la foule. Mais Cotys s'effraye. Géta le rassure.

Eh non ! ne Tois-tu pas que, maîtres du butin. Nous sommes désormais l'oracle et le destin !

Au quatrième acte, le spectateur est transporté sur un promontoire du détroit de Messine. Le camp des esclaves

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est assis en face du camp de Crassus, dont on reconnaît les aigles dans le lointain.

Scropbas et Lucius ont compris les soupirs de Stella. Cette nuit, elle limera leurs chaînes, elle leur procurera un guide, et, en récompense, elle saura mourir. Mais Toici Spartacus qui vient tenter un dernier effort. Il offre au tribun du peuple de s'associer à lui poUr fonder du même coup la liberté de Tesclave et celle du plébéien. Le temps presse. L'alliance doit être immédiatement scellée par le mariage de SteHa avec Lucius. Scropbas ordonne à son fils de répondre.

Épouser une esclave! ô père ! quelle ÎDJure !

Stella, sans doute, c'est la beauté, la vertu. Mais o que sert la vertu chez l'infâme ? »

Plutôt mourir cent fois captif sur ce rivage, Qu*en épousant TesclaTe épouser Fesclavage !

Les Romains sont incorrigibles. Sans doute les es* claves comprendront mieux ? Spartacus leur dévoile les grands projets qui remplissent sa pensée : anéantir Rome, donner la main aux Gaulois, aux Germains, à tous les peuples, et fonder un nouveau monde sur les bases de la Justice. Mais la foule murmure. Elle ne veut pas entendre parler de l'avenir. Elle a trop attendu déjà. Elle veut jouir du présent. — Qu'au moins nous achevions la victoire, essaye de dire Spartacus ! Obéissez-moi trois jours encore, deux jours, un seul I...

Obéissez ce soir et que demain je meure !

Mais, jeté par Pallas, le mot de trahison circule de bouche en bouche. — Spartacus en croix I aux crocs I hurle la foule ! Vive Géta I Vive Pallas ! — Et les glaives sortent du fourreau. .. Spartacus resie impassible. — « Comme il

sail bien mourir I » dit une yoîx; « H est brave, » dit une autre. — Et la colère populaire s'apaise. La foule tombe à genoux. Spartacus lui ordonne de se retirer.

Près de lui, Parménon est resté. Il a échoué près du tribun. S'il interrogeait Taffranchi.

Janus ayant double visage, L^un pour la liberté, l'autre pour TesclaYage...

Hais Parménon hait et méprise l'esclave, d'autant plus qu'il a été esclave lui-même. De ce côté encore rien à espérer. L'affranchi est corrompu au point de renier son père. Que reste-t-il à Spartacus ? L'esclave, et Tesclave, jusqu'au fond de l'âme asservi, ne sait pas, ne peut pas savoir ce que c'est que la liberté !

Au bruit de l'émeute, Cinthie est accourue, tenant son enfant entre ses bras. Spartacus saisit son fils, l'embrasse avec ivresse, le contemple avec orgueil. Puis, brusquement, il le rend à sa mère et tombe dans un sombre silence. — Cinthie Finterroge :

— Dis ta pensée, 6 roi ! — Je ne puis. — Je la sais; Tu vois ton fils captif. — L'ai-jo dit? — Oui. — r Jamais.

II n'a rien dit, en effet, mais ses yeux ont parlé. Enfin, ses lèvres s'entr'ouvrent:

— Quand je songe que lui 1 . . . Dieux ! s'il devait un jour. Ce que j'ai supporté Fendurer à son tour ;

S'il devait amuser après nous les arènes ;

Si ses fragiles mains devaient porter mes chaînes ;

Si d'avance flétri... — Cela ne sera pas.

— Ainsi son |»ère mort?... — L'enfant suivra mes pas.

— Tu sauras l'affranchir? — Aussi bien que moi-même. ^ De^ affronts de la croii? — Du serrile anathème

— Jure-le!,...

Et Cinthie le jure, par les mers, la terre, les bonnes

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déesses et la pftle Erinnys. Seul, Spartacus descend jusqu'au fond de sa conscience. Qu'y trouve-t-il? Le doute. Il a TU l'esclaye refaire Fesclavage. Doit-il, malgré lui, rafTranchir? Oui. Et de quel droit? « Du droit d'une grande âme! » — La nuit est venue. Que révent les esclaves? Spartacus écoute si du sommeil quelque prophétie ne sortira point. Cet esclave endormi balbutie : il crie pitié à son maître, il se croit esclave, esclave encore, esclave toujours !

Que dire de cette fin du quatrième acte, sinon qu'elle est sublime ? 'Elle rappelle les plus belles scènes du Jules César de Shakspeare, et elle ne leur est pas inférieure. Mais hâlons-nous. Au cinquième, le dénoûment se précipite. Dès l'aube, grâce à Stella, guidés par Parménon, Scroplias et Lucius ont fui. Cinthie, éveillée de bonne heure, aperçoit à l'horizon les Romains qui se rangent en bataille. — Aux armes, crie-t-ellel Et de toutes parts les esclaves accourent, ils voient ce qu'elle a vu. — IjC tribun, son fils, où sont-ils, demandent Pallas et Géta? — Je les ai délivrés, répond Stella. — Enfuis ! hurle la foule effrayée; ce n'est pas Stella, c'est Spartacus qui nous a vendus I — Moi seule je suis coupable , dit la jeune fille. — On la traîne à la torture. Elle meurt sans rien avouer. — N'importe I le traître, c'est Spartacus, et que Cinthie l'immole I — Alors apparaît le roi des esclaves. Il appelle ses compagnons aux armes. On l'accuse. Il répondra dans. la bataille. Qu'on le suive, crie Cotys entliousiasmél et la foule, avec lui^ se précipite contre les Romains. Pallas et Géta suivent, eux aussi, Spartacus, mais c'est pour frapper celui qui gêne leur ambition.

La bataille est engagée. Dans le camp, les femmes, sous. la conduite de Cinthie, élèvent des palissades pour fermer la fuite à leurs époux. S'ils meurent, avec eux elles rnour-

ront. S'ils sont vainqueurs, de leurs baisers elles étancberont leurs blessures. — Mais un cri sinistre arrive de la plaine -.Trahison! Bientôt on apporte sur un bouclier Spartacus mourant. Son premier mot à Cinthie est celui-ci :

L*enfant ! qu^en as-tu fait? — Il est libre !

Comme son père? Non. Caché dans la montagne, en sûreté pour la vengeance... Alors, le héros se retourne vers ceux qui l'entourent. Parmi eux sont ses meurtriers, Pallas, Géta, qui l'appellent traître et le maudissent. Il leur répond :

Vous pouvez vaincre encor;... notre gauche est debout. Toi, commande, Géta ; remplace-moi partout.

J'y cours. Gloire à Spartacus I s'écrie Géta. Mais Pallas ne le suit pas. Le successeur de Spartacus doit être un traître aussi. L'épée à la main, Géta se jette sur Pallas. Us se battent. Cinthie se précipite entre eux. Voyant arriver les Romains vainqueurs, elle se frappe de sa faucille et tombe morle.

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