‹ Edgar Quinet: sa vie et son œuvreChapitre 125 sur 135 · PROMÉTHÉE · texte numérisé non relu

PROMÉTHÉE

L*aigle vieillit, «insi vieillin la colombe... Descendus dans Tabime où sont les anciens dieux, Vous nous verrez au seuil... Ce sont là nos adieux.

El» pendant qu'ils s'évanouisseni dans la nuit éternelle, Prométhce délivré ne peut retenir ce dernier cri de doute :

Combien de fronts divins, qui défiaient Tongo, J*ai vus déjà pftlir et Inourir avant l^àge!... Demain li, dans vos cieux rassasiés d^ainour» Sur vos sépulcres d'or s*abattait le vautour !...

— N'achève pas, disent les archanges en entraînant leur frère loia du Caucase. — Où l'emportent-ils ? a Au sein de Jéhovah. »

Hésione ressuscite et les Séraphins achèvent le drame sacré de la délivrance de Prométhée par un chœur triomphal :

Sur un Caucase ardent les nations gémissent ; J*ai vu des peuples rois qu*on liait au rocher. Quand sera le vautour, sous qui les oceurs périssent,

Immolé par rarcher!

Tout vautour en son nid se dévorant loi-même, L'injustice, avec lui, voit son règne finir.

Des serres du passé, toujours Tarcher suprême

Délivre Ta venir.

Embrassant l'ensemble de cette épopée, certains critiques ont dit : M. Qninet y annonce la (in du christianisme, comme son Titan annonce la fin des dieux païens. D'autres, au contraire^, signalent dans Prométhée a un retour marqué à l'inspiration chrétienne, » et prétendent que celle œuvre, connue Napoléon^ comme Ahasvérus^ exprime clairement « Tespoir d'une renaissance religieuse, d'une nouvelle résurrection du Christ. »

* n^vuc d€^ Ikiiv Mmln. i*' juillet 1959*

444 LES POËMBS.

Si christianisme est entendu dans le sens ordinaire, c'est bien la fin du christianisme que le poète annonce. Mais si, sous ce nom, l'on comprend une religion idéale, qu*aucun dogme fixe n'arrête dans le passé, qui marche au-dessus du présent dans la direction de l'avenir, réalisant sans cesse et sans cesse élargissant un évangile éternel, oui, sans doute, Prométhée est un poëme chrétien ; oui, son auteur attend une nouvelle ère religieuse ; il prédit la délivrance de l'Esprit et la chute des faux dieux.

Edgar Quinet a déterminé lui-même le but de son dernier poëme, dédié par l'exilé aux exilés, exulibus exul. ^- a Je me suis, dit-il, trouvé en un temps où la conscience humaine m'a paru se troubler. » — Et il a considéré comme un devoir d'exciter les poètes à sauver les âmes de la corruption ; pour leur donner l'exemple, au milieu du silence, il a élevé la voix.

Son œuvre devait naturellement prendre la forme de la tragédie, car rien n'est foi, rien n'est enthousiasme, rien n'est héroïsme en ces temps d'incertitude et de lâcheté, tout est lutte intérieure sous l'apparence d'une paix, sœur de la mort. Et quel sujet choisir, sinon le plus ancien et le plus actuel , l'esclavage ? L'esclave, fondement souterrain du monde antique, est resté ignoré, oublié des poètes et des historiens, enterré sous le riilicule. Quelle heure plus propice pour le retrouver I Autour de nous, en nous-mêmes, ne le sentons-nous pas, ne le voyons-nous pas, ne le touchons-nous pas?...

« J'appelle révolution serviie, dit Edgar Quinet, toute révolution * œtivreê eompléUi, t. YIII.

qui se propose un but matériel, indépendamment de tout progrès moral, de toute émancipation spirituelle ou religieuse. •

N'avon&-nou8 pas essaye de ces révolutions servîtes» et, en en transportant les principes et les développements dans le monde antique, n'est-on pas sûr, d'une part, do retrouver le véritable caractère d'un passé assombri, et, d'autre part, faisant revivre ce passé, de prouver au présent pourquoi la servitude est impuissante à s'affranchir, si du même coup elle ne brise et les chaînes du corps cl les chaînes de l'âme?

Oui, le drame de l'Esclave est notre propre drame et AI. Quinel a bien fait de l'écrire. Que quelques intéressés à mal voir y voient une sanglante satire de la démocratie moderne, peu importe! 11 est utile de considérer la pro* fondeur de l'abime, dans lequel la servitude entraîne fa* talement l'homme. Il est bon de savoir comment l'homme se déforme , se dénature , s'anéantit intérieurement au point de rester incapable de briser ses chaînes d'idées, lors même qu'il a été assez fort pour mettre en pièces ses entraves de fer ; comment, rompant le joug, il excelle à le refaire lui-même et ne sait user de sa victoire que pour la livrer à l'ennemi vaincu. Morts depuis deux mille ans, les belluaires révoltés ressuscitent afin que leurs descendants rougissent, se reconnaissant en eux. Nnis Spartacus aussi se réveille dans toute la splendeur de f héroïsme, et, par son exemple, on apprend de quelle manière, « ayant commencé à être moins qu'un homme, » l'esclave « finit par être le premier de tous. »

Les Esclaves ont paru, en 1852, à Bruxelles et à Taris. La critique française n'a pas eu le temps de s'en occu|>er '.

I M. Saint-Rcnt:^ Taillandier (Bévue de» Deux Mondes, 1" juUlcl 1858), c^'t le seul critique, je crois, qui ait signale, en France, rimportauce arlis-

146 LES FOÊHES.

Il est donc nécessaire de dire ici que ce drame non joué est une des œuvres les plus importantes de l'époque actuelle et qu'au point de vue purement artistique, en dehors des écoles jadis rivales, il renoue le lien brisé de la pure tradition cornélienne. Dans les EsdaveSy en effet, la forme est d'une pureté plus égale que dans Napoléon, elle est moins indécise que dans Prométhée. Définitivement arrêtés, les vers, souvent brillants, énergiques toujours, revêtent, sans les étouffer, les plus nobles pensées. Le poète, qui en ses autres œuvres est notablement inférieur au prosateur, ici lui est presque égal. Au moins ne sent-on plus la difficulté vaincue ; l'harmonie est réalisée entre la parole et Tidée, et rien ne la trouble. Sans élre comparable, ni à l>amartine, ni surtout h Victor Hugo, Edgar Quinet prend parmi les poëtes de ce siècle une place assex élevée pour que l'avenir ne l'oublie pas. Sous le rapport de l'action et des caractères, j'ose affirmer que son drame ne laisse rien à désirer. Antique par le sujet, il devait rester et il est resté antique. Les scènes se succèdent avec autant de logique que de variété, les caractères bien accusés se développent par grands traits, et, sans violence, l'intrigue conduit au dénoùment. Que Ton n'aille pas croire néanmoins que les Esdaves soient une tragédie classique dans le mauvais sens du mot. Par la puissance del'iutérét, par le renouvellement incessant de l'émotion, ce drame est vraiment moderne. Jeté dans le moule d'hier, il vit de touleMa vie d'aujourd'hui. Qu'on le représente sur le théâtre national d'un peuple libre, et Ton verra conunent ce peuple Taccueillera I

tique des Bêdaveê* — < Il n'est pas impossible^ dit-il, que H. Frédéric Halm se soit inspiré du GaUn$ de M. Quinet pour peindre le gladiateur de Ravenne. Le r61e de Cinthic, si noble, si poétique, a pu fournir aussi quelques traits à la Thêunelda de récrivain allemand. »

La toile se lève. La sccne représente le vestibule du cirque des gladiateurs. Les esclaves se préparent pour le sanglant spectacle que le tribun offre ce soir à la plèbe romaine. Le Germain Géta accepte son sort comme une fatalité ; au lieu de perdre son temps à maudire des dieux sourds, il étudie son dernier sourire. Le Gaulois Gallus a fini par prendre son mal en patience, et il se moque de luimême. Bien plus, jusque dans la servitude, il trouve d'âpres plaisirs. D'avance, il s'enivre des rugissements de la foule et de l'émotion des belles Romaines, toute une heure énamourées de ce beau gladiateur qui dispute si bravement sa gorge au bourreau 1 Le Dace Cotjs sent plus profondément sa misère, et parfois une menace s'échappe de ses lèvres : Si les esclaves se comptaient

Hais la menace est vaine. Les esclaves n'ont garde de se compter. Chacun d'eux s'ignore, et tous, ils ont cessé de croire à l'avenir.

Parmi les gladiateurs une femme s'est glissée. La flamme prophétique jaillit de ses yeux, et de son sein, agité par l'inspiration divine, s'échappent des paroles étranges. Les esclaves ne comprennent ni les reproches, ni les promesses. Il n'y a de ciel que pour les maîtres, il n'y a d'espoir que pour les patrons I

Un seul belluaire est resté dans le vestibule du cirque. Silencieux pendant que les autres parlaient, le front entre ses doigts crispés, à quoi réve-t il? La prêtresse vers lui s'avance. Elle lui dit :

Et Spartacus aussi, renonce-t-il à vivre?

Spartacus relève la tète. Cette femme, il la reconnaît. C'était la sienne, au temps où il avait le droit de posséder quelque chose, une famille^ et lui-même. Mais maintenant que lui est-elle? D'où vient-elle? que veut-elle? —* Elle

uni LES POÈMES

a quitté la Thrace pour suivre son époux, elle vient briser ses chaînes ou les partager. — Spartacus est mort, la servitude a glacé son âme, il n'est plus rien et ne peut plus rien être. — Cinthie le reconnaît toujours comme son époux et son maître. Errante à travers les forêts de la patrie, au ciel elle réclamait un libérateur, et Tccho lui répondait : Spartacus I Sur Técorce des chênes, elle a lu liberté et le nom de son roi... — Moi, libre ! s'écrie Spartacus; moil E^-ce que chacun ne crierait pas

En le voyant paraître :

C^est lui, c*est Spartacus ; il a volé son maître, C^est Vesclave échappé du marchaod Lentulus !

Vainement Cinthie a fait appel aux dieux. L'esclave n a pas de dieux ! Mais a-t-il un enfantV — Au nom de son Gis, le belluaire pousse un cri de rage. A-t-il vu son père enchaîné suivre le char du triomphateur? S'il Ta vu, il le doit mépriser? Mais non,Venfant ne prononce le nom de son père qu'avec un pieux respect : grâce à sa mère» il ne connaît que le roi, le héros et le libérateur futur... Spartacus écrasé se relève alors. Il peut prononcer le nom sacré de la liberté ; en le prononçant, il se sent revivre :

Le Tennisseau rampant redeviendrait. . . Peut-être ! . . .

Moi, captif, délier les mains des nations!

Ouvrir d'ici la route i leurs ovations!

Quel jour ! ... Voici ce jour ! il s'allume, il se lève !

J'entends surgir des flots le soleil de mon rêve I

Mais voici le tribun Scrophas, quii^ient avec le marchand d'esclaves Lentulus arrêter le prix des gladiateurs qui s*entre-tueront ce soir pour amuser la plèbe romaine. Spartacus régénéré ose les regarder en face el le marché dont il est l'objet ne fait qu'augmenter sa colère. — Que faut-il à ce roi, qui coûte cent mines? des couronnes 7 —

LES ESCUVES. 440

Mon, des glaives I — A sa guise I et qu'il les distribue à ses compagnons !

Les esclaves accourent en foule, car les spectateurs sont déjà rassemblés dans le cirque. L'heure de mourir approche,

Mourir ! Pourquoi plutôt n*essayez-vous de vivre ?

s'écrie Spartacus. — Géta craint le regard du maitre Qt Gallus les destins contraires. Quant à Parménon l'affranchi, il tient à mettre en garde ses anciens compagnons contre les conseils imprudents :

Non ! non ! Tout ce que peut Tesdave sérieux, C*est d'apprendre d^abord à ramper avec gr^ce, Et céder son soleil à toute ombre qui passe.

Courtiser le patron en ses moindres désirs.

Partout s'insinuer au fond de ses plaisirs.

Gémir, s'il dort meurtri par le pli d'une rose, Cesser d'être homme enfin pour être quelque chose. Voilà comment on plaît, par quel art réfléchi, Endormi dans les fers, on s'éveille affranchi.

Pallas, le gladiateur grec, approuve fort ce conseil. 11 ne croit plus à la liberté, « vieille déesse à la vide mamelle. » Mais Cotys et la foule des esclaves ont entendu l'appel de Spartacus. Lorsque le consul Lentulus ouvre la porte du cirque,

Venez! c'est par ici que Ton retourne en Thrace!

crie le libérateur , et les gladiateurs, glaive en main, se précipitent dans l'arène, franchissent les gradins, massacrent, dispersent le peuple assemblé. — L'acte se termine par un chœur des esclaves, enivrés déjà de leur victoire :

Vidons la coupe de l'empire !

L'escbf e est roi 1

Stella, la jeune fille naguère serve, libre à présent, pâlit, rougit, pleure, lorsque tous se réjouissent. Pourquoi semble-t-elle ainsi porter le deuil au sein de la fête? Cinthie l'interroge. Elle hésiie, elle ne sait que répondre. Enfin, elle l'avoue, elle regrette le gynécée où elle est née, la maison du patron, qui était pour elle Tunivers entier, les fers qui lui étaient si douxl Son maître, le tribun Serophas, et son fils le jeune Lucius, la joie du foyer, vivent-ils encore? — Ils vivent! — Et la pauvre enfant ne sait pas dissimuler un sourire d'espoir. — Eh quoi I lui dit Cinthie,

Quoi ! dans la liberté, tu pleures Tesclavage ? et Stella,. en sa naïveté, réplique aussitôt :

Mais toi, qu^appellcs-ta de ce mot lil>erté?

A présent, ce n'est plus une jeune fille qui pleure en silence, c'est un homme, Géta, qui déjà s'ennuie d'être libre, et tout haut demande : Que faire de la victoire ?

Prendre une âuie royale.

répond Spartacus. — Et Géta croit comprendre qu'il s'agit d'imiter les patrons, de faire des esclaves des maîtres, et des maîtres des esclaves. — Mais telle n'est pas l'idée de Spartacus. Ce qu'il veut, c'est qu'il n'y ait plus d'esclaves, c'est que désormais tout homme, Romain ou barbare, soit libre. — S'il n'y a plus d'esclaves, objecte Géta,

Gomment puis-jo savoir que c*est moi q«i suis libre?

Jouir ! voilà pour lui le but immédiat de la révolution. Spartacus lui parait fou de rêver quelque chose au delà. Que Gallus fasse amener les vaincus, Géta restera pour

insulter à leur défaite, et Spartacus s'éloignera, plus pressé d'achever la victoire que d'en respirer l'encens. H est bien peu impatient à « fouler les vaincus », se disent Gallus et Gela. « S'il voulait trafiquer de sa foi I... »

Ici se place une scène d'une réalité saisissante, cbt nous l'avons vu jouer au lendemain de toutes les révolutions. Pendant que les vainqueurs doutent les uns des autres, se divisent, se trahissent, les vaincus se reprochent mutuellement leur défaite, jusqu'à ce qu'ils s'unissent pour la réparer. — Le coupable , c'est le tribun , disent ea chœur le consul et l'augure. Serions-nous prisonniers, s'il n'avait jeté dans le forum les mots de liberté et d'égalité, si les antiques coutumes avaient toujours été respectées, si le pouvoir était resté inviolable entre des mains patriciennes, si les dieux n'avaient pas été livrés au bas peuple, pour descendre logiquement de là jusqu'au troupeau servile? Scrophas se défend ainsi : Egalité relative, sage liberté, du haut.de. la .tribune il n'entendait pas parler d'autre chose ; jamais, du reste, il ne s'est adressé qu'aux hommes , les distinguant avec soin des esclaves; à sa place, qui eût supposé qu'on entendrait dans la foule sans nom des paroles viriles ? — Vous eussiez du le prévoir, se hâte de répliquer l'augure, prophète après l'événement. — N'importe ! interrompt Scrophas , c^st moi qui vous sauverai ; Spartacus ne soutiendra pas mon regard. Attendez!

Deux mondes sont en présence : Rome plébéienne ; l'esclavage romain. Rome, avec dédain, offre à son vainqueur des dépouilles opimes, une retraite opulente, de belles courtisanes. Que faut-il de plus à l'esclave? Voudraitil commander? (( C'est un trop grand souci. » Faire des. lois? Cela regarde le sénat ! Que Tesclave prenne de l'or et que tout rentre dans la route battue I — Aux honteuses

propositions de Scrophas, Spartacus répond a?ec une énergie méprisante :

J^ai voulu voir jusqu'où le Romain peut descendre.

Je le sais maintenant

Voilà donc ce qu'ils ont dans le cœur pour TesclaTe, Ces vendeurs de discours plus brûlants que la lave, Ces tribuns de mensonge en leurs phrases drapés, Du bien du genre humain nuit et jour occupes !...

Et en effet, lorsqu'il criait ; Justice ! au milieu du forum, lorsqu'il comptait les blessures faites par le fouet patricien sur le dos populaire, Spartacus ne Ta-t-il pas entendu ? N'est-ce pas lui qui a armé son bras, aiguisé son couteau? Et maintenant.... Le tribun, rougissant, pour dissimuler son trouble, jette aussitôt cette phrase :

C'est moi qui fus ton maître.

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