AHASVERUS 3T
qu'à son retour de Grèce. Passant non loin de Bourg, il Toulut revoir cette terre de Certines, où s'étaient écoulées les meilleures années de son enfance, et que sa mère avait été forcée de vendre pendant son voyage. Mais il ne trouva qu'un informe amas de poutres brûlées et de pierres noircies. I^ Bande noii^e avait incendié le vieux château ! ... A Taspecl de ces ruines, il éprouva une de ces foudroyantes émotions que l'on n'oublie jamais^ 11 n'en a ressenti de plus terrible qu'une vingtaine d'années après, — quand il vit s'écrouler les nobles espérances dont jusqu'alors il sivait vécu.
Cependant il continue à préparer les grandes œuvres que depuis l'enfance il projette. Dans les journaux, dans les revues, il sème en môme temps divers articles, qui attestent qu'il n'est pas un seul instant resté étranger aux luttes politiques et littéraires de son époque.
Ainsi, étudiant les arts de la Renaissance, à propos de l'église de Brou*, il aflirme, il prouve que le moyen âge, tout entier, c est le culte de la mort, » il s'efforce de détacher ses contemporains de l'admiration périlleuse de a ce grand tombeau, » et les convie au nouvel amour.
D'autre part, recueillant l'émotion qu'il a éprouvée en visitant le champ de bataille d'Arcole (juin 1832), il ne retient pas son cœur qui pousse ce cri :
• Pnoce, toi si belle, quand tu marchais par ce chemin ; toi, si fière, si hardie; toi à présent si changée, ah! si Ton ne voyait à tes côtés b cicatrice de la lance et les clous qui t'ont clouée au poteau, qui pourrait te reconnaître? Depuis plus de trois jours tu es descendue
< c De oe jour-li, dit-il (Hisi. àe meê idéeê, 1. 1 des Œuvres campUies, p. il6;, je me sentis déraciné sur la terre. J'ippartenab à l'orage ; il pou- Tiil me prendre et m'eroporter où il voudrait. >
' Des Aris de la Henaûsance et de l'Église de Brou, année 1834, Jlekngeê^ h ■" ^- ^' ^^ CEuvret complètes, p. 351-363.
Si LMOMME, SA VIE ET SON INFLUENCE.
dans ton sépalcre, toi, Phostie des nations. Peuple prophète, laisse le linceul; revêts-loi de Tavenir'. »
Ailleurs, à TAbbaye-au-Bois (avril 1834), après avoir la et analysé les Mémoires de Chftteaubriand, il retrace toute notre histoire depuis un demi-siècle, montre le dernier preux faisant « Toraison funèbre de la vieille société et de la monarchie qui la représentait , » et termine en saluant, non d'un regret, mais d'une respectueuse pitié, le château de Prague, refuge des Bourbons de ta bi'anche aînée, tombeau du droit divin.
« La porte, diirWy Tescalier, le fossé, le pont-levis, tout a un sens profond dans ce donjon, tant que cette famille Phabite; et rnème, k cette triste table du vieux monarque, où toutes les places semblent remplies, il y a encore plus d^un siège vide qui attend son convive couronné avec le paiu et le vin et le sel de Texil *. »
Enfin, retournant en Allemagne, Edgar Quinet achève de se pénétrer de la pensée germanique et, unissant en lui les génies contraires de la Germanie et de la Gaule, s'efforce de rapprocher les deux sœurs ennemies, de les entraîner dans la bataille, à la conquête de la liberté et de la justice. Tel est le sens véritable de toutes les brochures, de tous les articles, qu'il publia successivement et qui, depuis, ont formé la première partie du livre : Allemtigne et Italie.
Gœthe meurt. Edgar Quinet décerne à l'homme de génie une dernière couronne, mais il se félicite de la fin d'une littérature « où ne se retrouve pas un seul écho de la société politique, » de la fin « d'un art sans patrie. » — « Un siècle fiait, s'écrie-t-il, un siècle commence. L'art est mort I l'art vient de naître '. » — Et aussitôt il sonne
« T. VI. •— Mélangée, u, p. 369.
» T. VI. — Mélanges, vi, p. 433.
« T VI. — Allemagne, r, p. 182-i87.