S. RÉOUVERTURE DU COLLÈGE DE FRANGE
Et il répétait à la jeunesse les paroles qu'il lui avait dites en se séparant d'elle :
t Je ne veux pas seulement que la démocratie ait son pain quotidien ; avec Pesprit de mon siècle, je veux encore qu'elle règne ; voilà
pourquoi je demande d*elle des vertus souveraines Le souvenir
de sa clémence dans le combat, la foi du volontaire de 92, rhéroïsmc chevaleresque d'un Latour d'Auvergne, Tinébranlable constance d'un Camot, le christianisme sprtiate de madame Roland, Télan du serment du Jeu de Paume, Tàme d^airain de la Garde dans les jours de détresse, voilà la couronne idéale qui doit flotter sur son front ; c'est le diadème que Dieu a préparé pour le sacre de la démocratie moderne.... On dira que je suis trop exigeant, que j'élève jusqu'au ciel l'idéal de la démocralie ; cela est vrai ; mais songez qu'il faut le placer haut, puisqu'il doit être vu. comme un phare, du globe entier*. »
Entrant aussitôt au cœur même de la question du jour, il posa les deux principes fondamentaux desquels dépendait la vie de la République: Tunion des âmes, à Tintérieur; à Textérieur, Tunion des peuples. Les brillantes illusions du moment ne l'avaient pas, comme tant d'autres, ébloui au point de le rendre aveugle. Aussi n'hésita-t-il pas a prêcher l'action, encore Faction, toujours l'action, recommandant de ne se point reposer avant Tachèvement de l'œuvre, de ne point désarmer avant d'avoir assuré la victoire. Comprenant de quelle importance il était d'obtenir une assemblée nationale purement démocratique, connaissant du reste l'état favorable des esprits au lendemain d'une victoire, il pressa le gouvernement provisoire d'appeler immédiatement la nation à voter ses destinées définitives : « Interrogeons-la, s'écriait-il, interrogeon^Ia pendant qu'elle est encore sur le trépied I ... C'est au milieu des flammes du Sinaï que les tables de la loi s'inscrivent sur la pierre. »
' CEuvren eompUUn, t. HI, 263, 264.
■É W^ ««adi-
Maïs le goiiyernement provisoire ne voulut point entendre. II préféra faire d'abord l'éducation du pays à l'aide de circulaires, dont ses ennemis surent travestir le jsens, par la publication de brochures que l'immense majorité des citoyens ne pouvait pas lire. — Disons-le en passant, il y avait alors en France quatorze millions d*hommes qui ne parlaient pas français. Aujourd'hui même, combien y a-t-il de Français qui ne saveftt ni lire ni écrire?
Entre la temporisation du gouvernement provisoire et la précipitation du professeur du Collège de France, l'implacable jugement des faits n'a été, hélas I que trop tôt rendu. Si, dès la première heure, comme ce poète, les hommes pratiques avaient eu foi absolue dans la démocratie, la démocratie eût été fondée sur une base mdestructible. Ils ont douté de la République en la procla* mant : la République n'existe plus.
Lancé dans le mouvement révolutionnaire, nommé colonel de la onzième légion de la garde nationale de Paris, envoyé à l'assemblée nationale par le département de l*Âin, M. Quinet, il faut l'avouer, y parut moins grand, y fut moins lui-même que dans son enseignement pu* blic. Les sympathies cordiales qui l'avaient soutenu, au milieu des jeunes gens, lui firent défaut au milieu des hommes trop mars qui s'étaient chargés de la conduite des affaires, des vieillards qui, — à force de raison ! — parvinrent à tuer la jeune république. Contre les haines cachées, contre les dédains, contre les intrigues, Edgar Quinet lutta comme un honnête homme qui est décidé à mourir en accomplissant son devoir, non comme un
héros aveugle ou trop lucide qui, marchant au combat, voit d'ayaoce e^Uent la victoire*
A vrai dire, s'il avait, et dans une mesure exceptionnelle, toutes les vertus du citoyen, jointes à un inaltérable bon sens et à un coup d'oeil juste, il ne possédait pas cette habileté peu scrupuleuse que Ton prétend nécessaire aux praticiens politiques, et, s'il pouvait être, avec une voix faible mais pénétrante, un regard expressif, un geste majestueux et une physionomie des plus sympathiques, professeur eiUrainant, il )ui manquait ce^^ vigueur d'organe, celle ampleur physique, cette brutalité intellectuelle qui sont indispensables au tribun, cette .fièvre constante, cette agitation toute extérieure, qu'il faut à l'homme d'action' .
Cependant on doit reconnaître avec quelle assiduité, avec quel zèle, plus d'une fois avec quel courage, toujours avec quelle fermeté d'âme, il s'acquitta, jusqu'à la fin, de son mandat de représentant du peuple. Il travailla énormément dans l'obscurité des commissions parlementaires, et je ne sache rien de plus touchant, de plus humain, que les efforts qu'il ne cessa de faire dans le but d'attirer l'attention et la pitié de ses collègues sur la misère sociale et politique de ses compatriotes du département de l'Ain. Il est impossible de relire sans pleurer sa
brochure intitulée : Y État de siég^.
On doit surtout constater, admirer, de quelle étonnante pénétration il fit preuve dans les conseils qu'il donna à ses coreligionnaires politiques, dans les avertis-
' Je n'ai rien i dire ici de la conduite de M. Quinet en qualité de colonel de la garde nationale avant et pendant l'insurrection de juin. Le jour ne me semble pas Tenu, le lieu ne me parait pas favorable, pour toucher à l'horrîMe malentendu qui arma des républicains contre des républicains. Nul, on peut le dire, ne souffrit plus qu'Edgar Quinet des discordes par lesquelles ■ été ajoomé le triomphe définitif de la démocratie.
* In^8, Paris, 1860, ches Chamerot.
semenis qu'il adressa au peuple lui-même du haut de la tribune nationale et par ses éloquentes brochures. Edgar Quinet fut de 1848 à 1851 , un des républicains qui commirent le moins de fautes et s'efforcèrent d'en empêcher le plus. Seul ou presque seul, il comprit et affirma que la révolution politique ou sociale n'était rien sans la révolution religieuse.
Pendant toute la durée des sessions de la Constituante et de la Législative, il s'attacha à trois questions capitales, qu'il n'abandonna pas un seul instant ; je veux parler de l'affranchissement de l'Italie, de l'instruction publique, impli(|uant la religion, enfin de Favénement d'une nouvelle dynastie dont il se préoccupa depuis septembre 1848. Ces trois questions, il les traita à fond, avec toute l'expérience que l'histoire lui avait fournie, avec toute l'ardeur de son âme droite.
A h veille de la révolution, la première partie de ses Révolutiofis d'Italie avait déjà mis à nu les vices radicaux qui s'opposaient à la délivrance des Italiens. En dépit de l'engouement général dont on s'était épris pour Pie IX, il n'avait pas hésité à montrer l'ennemi éternel dans la papauté, quelle qu'elle pût être ou se montrer, — ce qu'U avait indiqué déjà en 1847. — Au moment de l'expédi* tion de Rome, il lança la Croisade autrichienne, française^ napolitaine^ espagnole, contre la République romaine^, véhémente protestation d'un cœur juste, où, dans son indignation, il prédit que la guerre d'une république contre une république, au profit d'un pape, tuerait l'une et tuerait l'autre. Les Révolutions dltaliCy commencées à l'heure bénie où les plus sublimes espérances ravissaient les âmes les moins naïves, ne furent achevées qu'à l'heure
* în-18, chez Chamerot, Paris, 4849.
de la désillusion. Des prémisses posées dans ce livre, les éyénements venaient d'écrire la conclusion nvec le sang versé à Milan, à Naples, à Venise, à Rome. M. Quinet devail afGrmer de nouveau que, morte par la papauté, ritalie ne revivrait désormais que par Tabolition de la papauté.
VEnseigtiement du pmple parut en 1850 '. J'aurai à revenir sur ce très -important ouvrage, où Tauteur exprime avec tant de force l'incompatibilité qui existe entre le principe catholique et le principe républicain, formule avec tant d'autorité un projet d'organisation de l'instruction nationale, tendant à l'établissement durable de la liberté. On se rappelle aussi quelle finesse et quelle passion il déploya dans une autre brochure : Réviiiou *, où il signalait les dangers imminents que faisaient courir à la République ses ennemis publics et secrets; relevait et dénonçait une à une toutes les perfidies, toutes les lâchetés, toutes les trahisons, au moyen desquelles on avait entrepris de perdre la liberté au nom même et pour le plus grand honneur de la liberté I En cette circonstance, M. Quinet se montra vraiment révolutionnaire. Il ne prouva pas moins d'intelligence de la situation, quand (1850) il publia, dans la Presse, des lettres concernant V Impôt sur le capital dans la république de Florence. Il y posait le fondement historique de la réforme financière, ce grave détail delà question sociale. On relira avec attention les quelques lignes dont il en fit précéder la réimpression ' :
c Qui ne Yoit que la société française ne peut rester immobile sur la pente où elle est? Il faut que, de réaction en réaciim, elle retombe
' lo-5S, chet Chamerot, Paris.
' In-3^2, Paris, 1851, à la Librairie nouvelle.
s ln*r', Paris, 1850, chez Cbamerot.
dans Vnncien régime ou que la révolution fonde un nouveau sys'- Urne économique, A tous les projets d'amélioration, le vieux monde répond par ces mots immuables : Spoliation, barbarie, impossibilité, folie. Toujours et partout le même principe : la force au^lieu de la discussion. L^interdit est jeté sur Tespéranoe. On menace les socialistes de livrer leurs arguments aux fourches. Se dâiarrassera-t-on des faits par la même logique ? •
On le voit par là, M. Quinet n'était pas anti-socialisle à la manière de certains républicains. Embrassant dans son ensemble toute la Révolution, il ne savait point, comme tant d'esprits médiocres et dangereux, isoler la question religieuse de la question politique, et celle-ci de la question sociale. Nul ne nous semble avoir mieux compris que la Révolution doit être acceptée ou rejetée en son entier : ne vouloir que la liberté sans Tégalité ou Té- ^alité sans la fraternité, c'est ne pas aimer, c'est compromettre, c'est trahir la Révolution.
Dans la dernière session de TAssemblée législative, plus qu'aucun autre de ses collègues, M. Quinet se préoccupait de rinfluence croissante du pouvoir exécutif. Lors de la discussion de la proposition des questeurs notamment, il harcela ses amis pour la leur faire accepter en dépit de leurs répugnances. Dans un dernier discours, prononcé dans les bureaux à la fin de novembre, il prédit que notre république subirait bientôt le sort des républiques américaines du Sud, et qu'elle périrait infailliblement sous la dictature.
Quelques jours après arrivait le Deux-Décembre !
Mais interrompons notre récit et jetons un dernier regard du côté du Collège de France, jll s'y était dit encore de fortes et fécondes paroles, grâce à la République. M. A. Dumesnil, puisant un grand talent dans sa grande affection pour son maître et ami, avait su garder avec succès la place si brillamment occupée naguère par M. Qui-
FERMETURE DU COURS DE là, MIGHELET. 71
net. M. Michelet, qui, par excès d'humilité, ne s'était pas cru capable déjouer un rôle politique, n'avait accepté de la République que la continuation du mandat qu'il avait si hardiment pris sous la monarchie. Ferme à son poste d'honneur, il avait élargi son programme de mor^de ei d'histoire selon les exigences de la situation ; son cours était devenu un véritable enseignement de démocratie pratique.
Aussi, quand le gouvernement de la République se crut assez fort pour attaquer la République elle-même, M. Michelet fut^il frappé le premier. La fermeture de son cours, considérée par les jeunes gens des écoles comme un coup d*Êtat contre la liberté de penser, provoqua une double manifestation, dont l'Assemblée législative ne voulut pas tenir compte, mais dont on ne put atténuer la portée, grâce aux brutalités de la police et aux nombreuses arrestations qu'elle fit faire et que la justice ne sut pas maintenir. A l'occasion de cette manifestation, le nom de H. Edgar Quinet fut pour la dernière fois acclamé publiquement dans le Quartier Latin. Les étudiants lui avaient même écrit et signé, dans la cour de la Sorbonne, une lettre collective qui ne lui parvint pas ; ceux qui la lui portaient furent assaillis en route, maltraités, emprisonnés.
Cela se passait en mars 1851 ^
Depuis lors le Collège de France est muet; muette aussi semble être la jeunesse.
Je ne saurais mieux clore la période active de la vie de II. Edgar Quinet qu'en citant une admirable page de M. J. Michelet sur la glorieuse école nationale dont, avec ses deux frères intellectuels, il a lui-même tant augmenté la gloire :
' V. les deux articles que j'ai publiés à celte époque dans V Événement.-
72 LilOMME, SA VIE ET SOS ISFLUEKCE.
« Glorieuse école, qui attend encore son histoire. Elle rompit la dernière cha ne qui attachait Thommeau passé, quand Rmnus en immola la plus respectable idole, Aristole, et scella la révolution de son sang.
« Elle a ou deux gloires immenses, enseignant surtout deux choses, rOrient et la nature.
« Là, les rabbins vinrent apprendre Théhreu aux leçons de Vatable. lit» les Parses vinrent de Tlnde redemander à Burnouf leur langue oubliée.
« GhampoUion et Letronne y ont exhumé TÉgypte. Cuvier, Ampère, Savart et autres grands inventeurs y ont renouvelé les sciences naturelles.
fl Celles de Thomme non plus n'y ont pas été stériles, quand trois amis, d'une parole émue et sincère, suscitèrent, dans un temps d^abjection, une étincelle morale, et, dans un temps de discorde, enseignèrent la grande amitié,
« Mot saint qui, pour toute âme vraiment vivante et humaine, veut dire Tharmonie des cœurs qui fait celle de Tesprit et Téconde l'invention.
« Mot sacré, antique, par lequel Hnstinct prophétique de nos pères avait désigné la patrie.
« Était-ce en vain? Étions-nous abusés? Fut-ce une illusion quand la flamme morale, tombée sur cette foule ardente, nous revenait plus vive et plus profonde? quand les yeux répondaient des cœurs, quand IVclair de tant de regards jurait que la patrie était pour jamais fondée là?
t Non, rien n'est elTacé, et ce ne fut pas une erreur. Nous nous obstinons à le croire. Les mui's mômes paraissent émus, et tels ils sont restés, qu'on y regarde bien. Les voûtes frémissantes n'ont pas désappris cet écho '.
En 1851, après leDeui-Décembre, Edgar QuineL subit les conséquences de ses opinions.
Mais l'exil n'a point ébranlé sa foi ; sa force inlellec-
• J. Michelet. Histoire de France au seizième siècle. Bé forme, p. 581,
laeile en semble même augmentée* Il n'est ni abattu, ni désespéré, il ne se crée pas une existence factice, ne se laisse pas égarer par de folles illusions. Instruit par le passé, par le présent que plus d'une fois il lui fut donné de prévoir, tout entier à ses chères études que rien n'a pu troubler^ avec énergie, avec ardeur, mais avec calme, il continue la lutte entreprise, et, sûr que l'avenir appartient au droit, il attend.
Poète, il secoue les âmes endormies.
Historien philosophe, il pose les conclusions pratiques de tout ce qu'il pensa et formula.
Jamais^ môme au temps heureux où, libre homme de lettres, il parcourait l'Europe au gré de ses désirs, et sans cesse revenait offrir à la France une nouvelle moisson d'idées; même à l'époque glorieuse où l'enthousiasme de la jeunesse française le soutenait, le poussait dans le combat, où il portait le saint drapeau de la philosophie et de la liberté, non, jamais ses travaux n'eurent autant d'importance, jamais sa pensée et sa plume ne furent aussi vigoureusement trempées que depuis qu'il subit la dure épreuve de l'exil.
hurant les premiers mois de son séjour à Bruxelles, il acheva les Révolntiom dltatie^. Publiée à Paris en 1852, la dernière partie est digne des deux précédentes, écrite<« a la veille et au lendemain de la victoire, plus belle encore peut-être et plus significative, (^est la confirmation des prophéties que le génie du philosophe avait dégagées de l'histoire, prophéties auxquelles, hélas I le présent resta sourd, mais que Tavenir doit prendre en considération, car les mêmes causes produisent logiquement les ^ mêmes résultats. Rien n'est plus triste, rien n'est plus ter-
* Publiées alors en 3 Tolumes iii-8*, elles forment maintenf n( le V volume des CEuvrfs complétée.
rible que la conclusion de ce livre de vérité, fermé sur la mort de l'Italie accomplie par la main d'une sœur qui se suicide du coup qu'elle a porté. Mais aussi rien n'est plus décisif que Tana thème prononce contre l'idée religieuse qui produisit la double catastrophe ; rien n'est plus saisissant que le cri de justice, l'appel au droit, du citoyen blessé au cœur, se relevant par le seul effort de sa volonté, revivant malgré tout, et de sa vie rendant la vie à sa patrie.
L'année suivante, 1855, parut le poème dramatique : les EsclaveSj dédié par l'exilé aux exilés, Exulibus Éxiil. C'est à la fois une protestation échappée de la conscience d'un juste et un appel aux forces vives :
<c .Voi aussi, s'écrie le poëte à la fin de sa préface ', je sois séparé de la rive des nîeiix par un fleuve infranchissable. Je frappe l'air de ma cymbale, mais je ne sais si une yoîx répondra. »
Si les voix n'ont point encore répondu , les intelligences au moins ont compris. Elles ont compris, par l'exemple de Spartacus et de ceux dont il brisa les chaînes, qu'en gardant les vices de l'esclavage, on a beau être affranchi un jour, bien vite on retombe sous le joug, l'on va même au-devant de quiconque distribue panem et drcenses. Mais c'est déjà beaucoup de savoir comment se perpétue l'esclavage : on sait, par contre, comment on se rend digne de la liberté et comment on la garde.
L'Histoire de la fondation de la République des Provinces-Unies, — Marnix de Sainte-Aldegonde'^, — im(yîmée en 1854, à Paris, apprend aux contemporains de quelle manière les hommes du seizième siècle réussissaient à briser les entraves qui les arrêtaient dans le passé; comment, avec le simple bon sens, ils savaient triompher des
^ Œuvres complètent l. VIU, p. 346.
■ Œuvret complètes, l. V.
ruses de l'ennemi et ne fondaient la république qu'en lui donnant une large base morale, assise sur les ruines de la Tieille religion des autocrates et des sujets.
Mais il ne suffit pas de préparer théoriquement Tavenir, il faut en même temps dégager le présent des fausses idées qui légitiment et éternisent toutes les réactions. Tel est le but d*un admirable morceau de critique historique, la Philosophie de Ihistoire de France^ — première partie d'un grand ouvrage auquel M. Quinet travaille depuis cinq ans, et qui sera la Philosophie de la Révolution française, — On se rappelle quelle sensation ce morceau pro* duisit dans la presse européenne aussitôt après sa publication par la Reime des Deux-Mondes. C'est qu'en effet, au choc de ces quelques pages foudroyantes, une ruine immense venait d'être faite : l'histoire de France officielle, celle que l'on n'a pas honte d'enseigner encore dans toutes nos écoles, dans tous nos collèges, l'histoire officielle n'existe plus ! A la place de ce monstrueux amalgame de sophismes, Edgar Quinet a édifié la vraie théorie de Fhistoire, celle qui ne pervertit pas mais moralise, celle qui a pour points d'appui la conscience et la responsabilité des individus et des nations, et non le fatalisme des événements, la gloriBcation quand même du fait accompli.
Quoique ses nouvelles œuvres tendissent toutes à rendre à sa patrie le cœur qu'elle semblait avoir perdu, Edgar Quinet ne se laissait point absorber dans sa profonde douleur de proscrit. Il n'oubliait point qu'il est d'autres nations que l'on dit mortes et sur lesquelles tout écrivain démocrate doit rappeler la vie. En 1856, saisissant avec empressement l'occasion unique du conDit oriental, il reprit la cause des nationalités, pour laquelle il avait tant travaillé déjà. La Revue des Deux-Mondes publia les Rou^ mainSf où se trouvent affirmés et prouvés les imprescrip-
tibles droits des Moldo-Yalaques à s'unir en corps de nation et à entrer dans la cite européenne. Profondéiiient touchés d*un tel appui, les Roumains des deux Principautés, simples citoyens et boyards, unionistes et non unionistes, oubliant toute divergence d'opinion, se hâtèrent de rédiger et de signer de nombreuses adresses en Thonnenr du noble exilé qui leur avait revendiqué une patrie.
Un autre hommage, non moins expressif, fut rendu au proscrit républicain par un pays monarchique pourtant, mais qui, grâce à son héroïque tradition, a au moins gardé quelque chose de sa liberté démocratique d'autrefois. La Hollande, admirant la piété avec laquelle M. Quinet avait écrit l'histoire de sa naissance à la vie nationale et s'efforce aujourd'hui encore de ressusciter en son entier son héros, le grand athlète du seizième siècle \ la Hollande voulut le compter parmi ses savants officiels. Le diplôme de membre de l'Académie de Leyde a été offert spontanément à l'ancien professeur du Collège de France.
L'année dernière (1857), Edgar Quinet se remit à l'œuvre du réveil, que du reste il n'avait pas interrompue un seul instant. Pour faire face au danger de plus en plus imminent que l'ultramontanisme fait courir à la civilisation, à la dignité, à la conscience du genre humain, il crut de son devoir de résumer tous ses travaux antérieurs sur Ja question religieuse et il osa en poser les conclusions pratiques. Elles se trouvent dans la Lettre à Eugèiie Sue sur la situation religieuse et morale de f Europe^ ^ et, plus au long, dans la préface aux œuvres de
* Réimpression des Œuvres de Marnix de Sainte-Àldegande. Les quatre premiers volumes, comprenant en entier le Tableau des différends de la religion^ ont paru [1857] à Bruxelles, imprimés et annotés par MM. Van Meenen et Albert Lacroii. dignes collaborateurs d'Edgar Quinet.
* Bruxelles, 1856, chez J. H. Briard, brochure in-SS.
Marnix, la Révolution religieuse an dix-neuvième siècle^.
« Oui, s^écrie-t-il dans le premier de ces ouvrages, ce qu*il y a de plus effrayant au inonde, c*est de voir des peuples, des États, s'asseoir tranquillement à Toiribre d'une vieille religion morte. Quel silence, grand Dieu! quelles ténèbres! comme les plus simples notions s'effocent promptêment ! et avec quelle rapidité la nuit descend dans Pùme des hommes ! i
En terminant, il ajoute :
• Qui aura le courage de^dire : Laissez là les bulles gonflées ! rêvenex au nerf des choses. Attachez-vous à la masse solide, éprouvée, du navire échoué, si vous voulez qu'il se relève. Redevenez simples pour redevenir forts. Laissez aux millénaires la partie fantastique, fabuleuse, mythologique de vos théories. Elles appartiennent à Fenfance de la démocratie. Sortons des songes I quittons Tenfance, il est bien temps d^ètre des hommes.
fl Qui 08f ra dire cela ^ Celui qui aimera assez sa cause pour vouloir b sauver *. i
11 est celui-là, quand, dans la Révolution religieuse, il déclare ouvertement une guerre acharnée à ce paganisme baroque dont parle Gœlhe.
« Ne faites pas comme les Juifs qui attendaient le Messie, quand le Messie avait paru au milieu d'eux et qu*il était déjà sur la croit ! Vous cherchez le dogme moderne et vous fermez les yeux pour ne pas le voir. Car ce dogme vit, marche ; le monde le connaît, et vous ne l'avez pas connu lorsqu'il a paru au milieu de vous. Il est aujourd'hui âevé sur la croix, et vous ne le voyez pas encore; il s'appelle liberté'! f
Tout en s'occupant ainsi de la question vitale de Thumanité, de la question religieuse ramenée du point de vue théorique au point de vue pratique; tout en soutenant journellement Tardente polémique que ses audacieuses négations ont soulevée dans la presse belge; tout en pour-
• Publiée pour la première fois à Bruxelles, dans la lÀbre Recherdiêt nanK^ro de mai tK57.
• Piges 5 et 55.
> l^ftges 2O7.S08.
suivant son importani travail sur la PMlosophie de la Révolution française^ en dirigeant la réimpression des œuvres de Marnix de Sainte-Aldegonde ; enfin, en surveillant la première édition de ses propres OEmres complètes, 51. Quinet a encore pu écrire un volume sur la Campagne de 1815, jusqu'à ce jour inédit \ et, pour combler le vide laissé dans le tome dixième de ses Œuvres par l'absence de YEnseignement du peuple^ rédiger ses souvenirs d'enfance, composer les quatre premières parties de l'Histoire de mes idées. Cette Histoire sera achevée, espéronsle; car cette analyse d'un homme par lui-même n*a pas seulement un intérêt personnel, mais une portée générale; c'est une autobiographie plus vime que les Confessions de Rousseau y et non moins éloquente; c'est de plus un grand livre d'éducation intime adressé par la génération qui s'en va à celle qui va venir. Telle qu'elle est déjà, et quoique brusquement fermée sur l'année 1820, V Histoire de mes idées est le chef-d'œuvre d'Edgar Quinet. Et comment ne le serait-elle pas, puisqu'elle est lui-même?
Si je me laissais aller à comparer les derniers livres d'Edgar Quinet avec ceux qui les ont précédés, je trouverais plus de fleurs dans ceux-ci, plus de fruits dans ceuxlà ; je signalerais un progrès incontestable là même où le mieux semblait avoir été dépassé. — La forme, en effet, a peut-être perdu quelque chose de ce que je pourrais nommer son exubérance poétique. En revanche, elle a encore gagné en netteté, en précision, en vigueur. Chaque phrase semble être frappée au coin de l'idée, comme une de ces médailles antiques dont le temps n'aura jamais la force de mordre les indestructibles reliefs. Le style coulant, imagé,
' Gel ouvrage ne devait être tout d'abord qu'une critique générale de:» historiens; l'auteur a été conduit à reprendre le sujet dan» son ensemble. Ce sera donc une véritable hi>toirc de l'invasion.
sonore, quoique toujours personnel de Tauteur d'Ahasvén<«, de Mes Vacances en Espagne^ et des Révolutions (Hfalie, a pris une allure définitive dans la Philosophie de f Histoire de France et la Fondation de la République dès Provinces-Unies^ dans la Révoluti4)n religieuse surtout. Ce qui naguère semblait quelquefois être tracé, comme Yiclair, sur un nuage, est à cette, heure coulé en bronze.
M. Quinet a atteint sa cinquante-cinqième année. Progressant d'œuvre en œuvre, il doit à Tàge et au malheur, d'être arrivé à la maturité de son talent. Il mérite d'être rangé parmi les hommes les plus forts et aussi les plus conséquents de Tépoque contemporaine.
Certes, il a bien le droit d'écrire et de signer ces simples et franches paroles :
fl Depuis mes premières années joscpi^aujourd^hui, j*ai toujours soutenu les mêmes idées.
fl J*ai adore la France , j*ai rêré pour elle la gloire de devenir Tidéal des peuples modernes.
ff Tant que la panile m^est restée, j'ai défendu la cause des peuples, des faibles, des nationalités qui demandaient à renaître. J'ai péri avec elles, il est vrai. Mais je suis enseveli avec Tltalie, avec Venise, arec la Pologne, avec la Hongrie, avec les Roumains. C'est lit un tombeau qui me plaît. Je n^ le cliangerais pas contre les joies des vivants.
€ Quand il sera question de patrie, quelques hommes de bonne volonté 5C souviendront de moi.
« J'ai eu dans ma vie une grande ambition et Fai surtout montrée dans nioo enseignement. J'ai tenté de sauver la conscience humaine au milieu des embûches qui lui étaient tendues. Je n'ai rien épargné pour cela.
« Beaucoup de personnes, et je pourrais dire le monde entier. . . m'affirment que j^ai èlé vaincu dans cette entreprise. Je n'en crois rien
i Je ne sais où Târae humaine s'est réfugiée, dans quel pays, chez quel peuple. Ce qu^il y a de certain, elle vit, ou elle renaîtra... »
Deux mois sur la vie privée d'Edgar Quinet. Elle a été, elle est, comme sa vie littéraire, comme sa vie politique, à l'abri de la calomnie, du soupçon même. Elle a été et elle est conséquente jusqu'à l'héroïsme. La vie intime de l'homme est l'éclatante confirmation de la vie publique du citoyen. Tout ce qu'il a dit, il l'a fait; tout ce quil a conseillé et prêché, il l'a d'abord [iraliqué lui-même.
Citons, par exemple, le grand acte accompli le 7 février 1847, à CharoUes, à l'occasion des funérailles de madame veuve Quinet. Cet acte, mal apprécié encore aujourd'hui par ceux qui en redoutent l'imitation ou qui ne le comprennent pas, mérite la sérieuse attention de quiconque, sortant ou sorti des vieilles religions positives, pense que la mort peut et doit servir d'enseignement moral aux vivants*.
Madame Quinet, on se le rappelle, était protestante. Sa famille écrivit dans deux villes voisines pour inviter un pasteur à présider à ses obsèques. Deux heures seulement avant la cérémonie, le pasteur, qui avait fait espérer sa présence, fit savoir qu'il lui était impossible de venir au jour et à l'heure indiqués. C'est alors que M. Quinet se décida à rendre lui-même à sa mère les devoirs religieux et à remplacer le prêtre absent.
11 marcha en tête du cortège, composé de presque toute la population de la ville. Arrivé au cimetière, sur le bord de la tombe, et, debout, tremblant d'émotion, mais
' Je me sers ici de la relation devenue extrêmement rare de VÉeko du CharoUaiêf et j y ajoute ce que m'Ont transmis de viye voii des témoins oculaires sur Timprci^sion épfx>uvéc.
soutenu par la conscience d'un devoir sacré, après un moment de silence solennel, il commença lentement le discours suivant .
« Il est enrope une grace qne je dois demander pour ma mère à celui qui peut tout ; c'est d'accorder à son fils la force nécessaire pour prononcer une dernière, une suprême parole.
• Privée pendant sa vie des consolations du culte réformé, qui fut le sien, elle a toujours redouté que les pieuses paroles de paix lui manquassent à ce moment, dans le séjour de l'immuable paii. Celte inquiétude -était profonde chez elle. Le Dieu de vérité et de bonté qu'elle sentait partout jirésent, dans le protestantisme comme dans le catholicisme, ne veut pas que seule elle soit abandonnée ici au silence et aux détresses du sépulcre. Le deuil d*un fils, (Tune fiUe, est ausH un Mcerdoce. L'Église se retrouve, avec sa force et sa put»sance enliére, dans la bouche de quiconque parle ou crie avec un cœur brisé: en l'absence du prêtre, le fils devient prêtre par la consécration de la douleur... »
Et il lut les textes sacrés, comme eût fait un pasteur du seizième siècle, un héros risquant sa tête en priant publiquement sur la tombe d'un martyr.
Quelques-uns des assistants, des catholiques ou des esprits forts, semblaient être disposés à ne considérer que le côté excentrique de cette scène en dehors de tous les usages reçus. Plusieurs essayèrent de résister à leur émotion. Quelques-uns même se prirent à sourire, espérant que chacun allait voir de ses yeux Timpossibilité de se passer du prêtre ou la folie de prétendre le remplacer civilement et philosophiquement. Mais, à peine Edgar Quinet, pâle et les yeux en larmes, eut-il prononcé les premières phrases de son oraison funèbre, qu'une indicible émotion saisit tous les assistants sans en excepter les plus hostiles, les plus incrédules. J'en appelle à tous ceux qui étaient là, en est-il un seul qui ait pu retenir les batte* ments de son cœur, qui ne se soit senti pleurer en écou*
tant ces paroles d*un fils près de la fosse où sa mère était descendue :
« Par une force qui devient de plus en plus rare, elle a su concilier avec une foi inébranlable dans la foi chrétienne tout ce que Fesprit cultivé peut comporter de liberté et de hardiesse. Elle s'élevait ainsi à une tolcrunce admirable, pleine de grandeui\ et qui est tout le contraire de TindifTérence ; car elle se sentait près de son Dieu dans toutes les communions chrétiennes....
« Nous avons trop senti, disait-elle à son dernier jour. Et, en effet, ce qui la rendait unique à nos yeux, c'était cette charité sociale et privée, cette ardeur, cette fièvre dévorante de sympathie pour toutes les nobles causes, toutes les émotions désintéressées, tous les genres d'afflictions, d'infortunes publiques ou particulières. Elle nous montrait, à nous, sans le dire, comment une femme peut allier dans son cœur le zèle des choses générales avec le sentiment le plus vif, le plus fervent, le plus constant, pour les joies et les douleurs de la vie inté- . rieure et domestique.
« Chose étrange ! Elle avait le don de pleurer sur un peuple comme sur un enfant. Que de larmes je lui ai vu verser en silence sur la France, dans ses heures de détresse, au lendemain de la défaite, à la veille des invasions ! Ah ! je les ai recueillies, ces saintes larmes, et puissent-elles ne pas tarir dans mon oceur !
« La récompense de sa vie, elle Ta trouvée dans sa mort PTest-il pas vrai que, pour tous ceux qui ont approché d'elle dans ses derniers jours, cette mort a été une révélatiop éclatante, palpable, de Timinortalité de l'âme?... Triomphe sublime de la pensée! H nous a été donné de voir, pendant plusieurs jours, une âme qui vivait et conversait paiaihlement avec nous, quand les restes mortels que nous déposons ici étaient déjà éteints et comme ensevelis... Est-ce que Dieu, qui l'aimait, a voulu la favoriser en lui cachant le calice? ou, ce qu'ail y a de plus probable dans un tel coBur, feignait-elle de Tignorer? c'est son secret. Dans tous les cas, cette agonie pleine de puissance, protégée, soutenue si visiblement par les esprits d'en haut, est l'agonie de la fenune chrétienne, qui est agréable au Dieu chrétien ; et c'est par cette mort que j*aime k célébrer sa vie.
« Vous qui avez suivi jusqu'ici ses dépouilfes, vous savei ce que vous perdei en elle. Quelle charité vivante et sortie des entrailles ! Elle croyait n'avoir rien fait si sa main seule donnait et non son cœur. Le denier de la veuve n'était jamais séparé chez elle d'un trésor de compassion maternelle. Chez le pauiro, elle plaignait la tristesse, la
LES TOMfiES DE L'EXILÉ. 88
oudilé ifitérieure, autant que' la nudité vLûble; et nul n'approchait d'elle s^ns qu'elle Je reTètit d'uQe force, morale.
« Dans le oôinoierce de la vie, quel esprit fertile et ingénieux ! ^pielle alTabâitéy d'autant plus charmante qu'on la savait armée au beaom d'une énergie virilo ! quel don unique de peindre par la parole ! je n'appiendnii rien à «es amis en disant qu'elle eAt atteint sans peine ï la céléhrité que donne Tart d'écrire, si elle ne l'avait fuie autant que d'autres la recherchent.
fl Vous, ses pix>ches, se^iamis, voussa^ez quel vide eHe vous laisse; mais, ma sœur et moi, savons-nous ce que nous avons perdu?.... Où, dans quelle éeote, dans (fuel Kvre trouTerai-je ce foyer de raison vivante, de droiture morale, auquel je revenais puiser sans cesse? Quel appui robuste dans tous les combats de l'âme î N'était-ce pas toi qui mettais dans mon cœur le zèle de la vérité et de la justice sociale ^ n'étais-tu pas ma secrète armure dans toutes les luttes de l'intelligenoe?....
c Quand mon cœur se séchait pour le bien, où allais-je puiser la vie nouvelle? Chez toi. Qui me nourrissait de sa pensée? Toi. Qui me soutenait de sa force supérieure? Toi. Tu étais ma lumière, et ma Inniève s'est éteinte; et tu m'as laissé dans les ténèbres. Je me réveille d^un songe... il me semble que la vie est avec toi dans ce linceul et que la mort est avec moi.
c Vaines et impuissantes larmes!... ce langage ne te plaît pas. Tu vent des paroles plus fortes, plus semblables à toi*méme. J'essayerai de les dire : Nous qui sommes tes enfants, tes proches, tes amis, nous ne teiàisons point d'adieu; car tu ne t'éloignes pas. Nous ne prenons pas congé de toi comme pour un voyage vulgaire; car tu ne nous quittes p«. Tu n'es plus enfermée dans ta maison vide; mais tu es» présente dans nos cœurs avec ta mémoire et l'enseignement de ta viç....
f En rentrant dans nos demeures, nou^ te trouverons sur notre ieiiil, guérie des maux terrestres et réparée par rÉternité; déjà tu no» envoies un pressentiment sacré de la paix que tu possèdes. Nous ne nourrirons pas en fieps le déi^espoir, puisque tu nous l'as défendu en nous enseignani à sourire au mÛieu de l'agonie.
< Assurément les fêtes de la terre sont finies pour ta fille, ta belleille, ton fils, pour ta sœur absente qui ne te croit^pas même malade, pom* tes proches; car ils ne reverront rien de s-^mblable à toi, quelle que soit la durée de leurs jours; les douleurs cuisantes ne seront plus rachetées par des éclairs de joie*. Tout s*attriste d'un deuil irréparable: ce qui était la fête a disparu.
• Ht pourtant, il faut que le courage subsiste^ Pour achever la car-
84 r/HOMME, SA VIE ET SON INFLUENCE.
rière, il reste, au lieu des espérances heureuses, le devoir nu, sam» récompense, le sacriBce, l'immolation, des combats intérieurs ^ soutenir. Aide-nous, àme bénie, dans ce chemin sévère, dépouillé, nouveau pour nous. Soutiens- nous d'en haut, jusqu*& ce que, nos épreuves finies et notre jour arrive, lu ouvres pour nous en souriant les portes splendides de Tétemité de vie, où tu es allée nous attendre *. »
Quel prêtre, sur le bord de cette tombe, eût pu représenter ainsi le Dieu vivant! Quel prêtre, calme au milieu d*une douleur étrangère, et psalmodiant des versets marqués d'avance, comme ce fils, qu'inspirait l'immensité même de sa désolation, eût d*une si sainte vie dégagé un si saint enseignement; en présence de la mort, vue des yeux et sentie jusqu'au fond de l'âme, eût montré et .sondé l'invisible, l'insondable Éternité I
Cette sublime oraison funèbre, qui produisit un si grand effet sur tous ceux qui l'entendirent, qui console encore et relève tous ceux qui la lisent, est à la fois la plus belle œuvre d'Edgar Quinet et sa plus grande action.
En la prononçant, bien plus que par ses livres et par ses cours, il rompit avec les vieilles religions et prouva qu'en l'absence d'un culte officiel, reconnu et adopté loyalement, chaque homme, libre penseur, doit lui-même être son pasteur et son prêtre.
Deux fois depuis, la mort le mit en demeure de renouveler cette épreuve cirpitale de son enseignement. En mars 1851 , étant encore en France, il perdit sa première femme. En mars 1856, en Belgique, il perdit son beau-fils, Georges IMourouzi. (!omme le fils avait été le seul prêtre de sa mère, le mari fut le seul prêlre de sa femme, le père adoptif fut le seul prêtre de son enfant.
' Dc( iiis la première publication de cette biographie, ce discours ayant Hô imprimé dan» les CEuvret complétée d'Edgar Quinet, t. X, p. 301-309, on a cru devoir n'en donner ici qu'un extrait.
Aux funérailles de madame Quinet, M. J. Michelet dut remplacer son ami, dire, sur le bord de la fosse ouverte, Tadieu solennel :
« Il j a, dit-il, il y a âi peine quelques jours que M. Ouinet et moi nous avons mis dans cette terre notre ami, notre élève, Tenfant de la Pologne et de la France, notre clier Yanoski. Nous étions loin de soupçonner qu'un antre deuil, si personnel, dût nous y ramener, que nous dussions si tôt apporter ici en tiibut k la mort ce qui fut presque nousméoDies.
€ Terre sainte, terre de France, terre de la Tille sacrée qui est à toutes les nations, reçois favorablement la chère et vénérable dépouille de madame Edgar Quinet; reçois une femme allemande qui a voulu être adoptée de toi, et qui vient avec confiance chercher ici le repos.
« C'est ici la terre d'alliance qui nous reçoit tous, — hier, la Pologne, aujourd'hui F Allemagne... — et nous peut-être demain.
« C'était un besoin de mon cœur de venir ici mettre en commun mes regrets, mes pensées. Oui, indépendamment des droits d'une si ancienne amitié, j'avais besoin dVxprimer la reconnaissance personnelle que je garde à celle que nous avons perdue.
« Madame Quinet, plus qu aucune personne, plus qu'aucun livre, m*a fait sentir T Allemagne.
9 Chaque nation m'a été révélée par une amitié. Hélas ! il faut le dire aussi, par un deuil. N'importe ! je suis reconnaissant pour ceux qui, au prix de mes larmes, m*ont (ait aimer, connaître chacun de ces grands peuples frères, et les ont placés ainsi au fond de mon cœur, mêlés avec mes plus chers souvenirs.
• C'est ^ mon premier voyage d'Allemagne, en 1S28, que j*euH l'honneur de voir madame Quinet, non mariée encore, à Heidelberg. D une famille de ministre protestant, ainée de nombreuses sœurs dont elle était aussi la mère, elle avait une grâce sévère en rapport avec la contrée. Elle me semblait le génie du lieu, de la sérieuse i^llée, parmi ses Ibrèti de chênes; elles sont pleines de sources vives, et c'est la porte du Rhin.
cIHx ans après, je la revois mariée, heureuse^ à Lyon, s'associant de cœur aux grands travaux d'un enseignement héroïque qui commençait tout k la fois à combattre et k fonder. Je la revois, dans sa maison d^Aisnay, parmi les livres, les manuscrits de son mari, tigure touchante de la paix cliei un honmac de combats. L'épreuve était délicate pour Li jeune, âme, élevée sous la rigide influence des dogmes écrits. Mais tout s'harmonisait en elle. J'admirais cette puissance naïve d'intuition
(caractère profond de TAlleinagne) qui lui ouTraif tout, lui rendait out facile.
f Son doux et modeste regard allait tout naturellement par delk les accidents eitérieurs de la lutte; sous la guerre, elle voyait la paix, ou, si quelque nuage avait pu troubler son esprit, elle le dissipait sans peine et rentrait en pleine lumière; elle ouvrait un moment sa fenêtre, d'où Ton voyait les Alpes, et elle se retrouvait toute sereine et paisible en Dieu.
ff Paris, dans ses agitations, la fortifia, sans lui rien dter de cette douceur. Elle trouvait en toute chose un sujet d^édificalîon.
« C'est pour moi un honneur étemel que cette sainte personne ait si longtemps suivi mes cours, les ait sanctitiés de sa présence. Sa place y restera toujours vide.
« 11 y manquera à jamais cette image de pureté qui sanctifiait tout de son regard. Rien que de pur et de fécond ne venait k elle. Elle n'entendait pas la dispute. Elle ne recueillait, en tout, que le fruit. Ah 1 plût au ciel que tant de discours, de paroles, ri est vrai , sincères, eussent profité moralement à celui qui les disait, autant qu*k madame Quinet !
c On voyait s^accomplir en elle, avec une doucenr, un silence, une simplicité singulières, ces passages qui sont brusques et durs dans les âmes inférieures. Les changements, les transformations, qui se font par arrachements, dans ce misérable monde, s'accomplissaient bn elle par gradations lentes, harmoniques comme celles de la lumière dans l'aube ou les longs crépuscules. Ses croyances primitives, qui ne l'avaient pas quittée, se nuançaient, pour ainsi dire, à leurs points les plus élevés des blancheurs matinales de la lumière nouvelle, comme la neige vierge des Alpes, qu'elle aimait à regarder de sa croisée de Lyon.
ff Biais, comme la neige aussi, — la comparaison, hélas ! n'est que trop fidèle, — elle tendait k s'affaisser, h se fondre, au progrès du jour. L'esprit qui était en elle lui retirait peu à peu ce qui est vie et substance, voulant n*y rien laisser qu'esprit. Je la voyais, i mon cours, non malade, mais autre déjà et différente d'elle-même. Dès longtemps elle me ^mblait bien peu éloignée du passage, si l'on peut dire un passage pour celle qui jamais, dès ce monde, n'avait eu que la vie du ciel.
ff Avançait- elle sans regret vers le terme? Hélas ! nous ne pouvons dire : Oui. C'est là le déchirement. Elle tenait ici-bas d'un amour si pvr et si fort!... Ces choses seraient trop cruelles si, pour celui qu^elle aima tant, la mort n'était qu'une espérance !
« Tendre, respectable épouse, femme, entre toutes, innocente et
pure! nous tous devons une grande chose, d*avoir ?a ici-bas, parmi la tendresse humaine, Timage de la sainteté.
c Pleins de douleur, mais aussi de confiance, fermes dans l'espoir, quelles que soient nos larmes, nous vous remettons k celui en qui vous viviei déjè, nous vous déposons aux mains paternelles de Dieu, amie sainte et sœur très-aimée! t
Enfin, aux obsèques de Georges Mourouzi, entouré dhs la grande famille des exilés, solidaires dans leurs dou* leurs, comme dans leurs espérances, comme dans leur foi stoîque, Edgar Quinet prononça lui-même de fortes et touchantes paroles. Répétons-en quelques-unes, pour clore ce triste épisode des tombes du proscrit :
• Au nom du Dieu de toute justice et de toute espérance, je dépose id, dans la terre d*exil, les restes de mon cher bien-aimé beau-fils, Georges Mourouzi, mort h Tâge de seize ans et demi et quatorze jonrs. Je suis appelé à prononcer sur lui les paroles suprêmes. Puissé-je en avoir la force jusqu*au bout '
c Georges Mourouzi est né le \" septembre 1859, i Jassy. Ses ancêtres ont régné sur les provinces danubiennes^ et occupé le trône d" Etienne le Grand et de Michel le Brave
c Pour enseigner à cet enfant chéri que Thomme n^est rien que ce qa*il se fiiit lui-même, et pour le dérober h de fastueuses séductions, sa mère l*amena en bas âge, en France, comme au foyer de la justice et du bon droit.
• Cher Georges, cher enfant, tu Tas vu luire ce flambeau de liberté, dlnmianité. Tu en as rassasié tes premiers regards. Tu avais reçu comme une seconde naissance, dans ce berceau de toutes les espérances nouvelle. Combien ton intelligence rapide s'était vite élevée aoi inspirations les plus pures de la France !
f 11 te manquait une seule chose : Tépreuve précoce de Fadversité. Le jour où je fus exilé, ce jour-lk tu devins mon beau-fils
• Avec un cœur tout français, nous avions fait de lui un patriote roomain, prèl Si tous les dévouements. Son intell igenoe précoce était allée au-devant de nos désirs. Que la Roumanie s'associe donc à notre deuil ! elle a perdu, en ce jour, j*ose raffirmer, une des fieurs de son printemps, dont elle devait s*orner bientôt.
« C'est au milieu de ces promesses de régénémtion nationale, si ^a^rées et si saintes dans la conscience d'un enfant, que nous Tavons vu disparaître à nos yeux mortels. Quoiqu'il eût vraiment deux psitries dans le cœur, toutes deux lui ont manqué à la fois. Il ne devait revoir
88 L'HOMME, SA VIE KT SU.N INFLl ENCE.
ni l'une ni Tautre. Je n'ai pu ni lui rendre la France à laquelle il av»it été voué, comme à sa sainte patronne, ni lui montrer, ;«insi que j 'espérais en avoir le temps et roccasion, la Roumanie renaissante et sauvée. Je n'ai rien pu que lui assurer ici Thospitalité de la mort.
ff Mais que ciis-je ? il n> a }H>int de mort pour les amis de la justice étemelle. Ils habitent, dès cette vie, dans les choses immuables Les coups qui 4es frappent ne servent qu'h faire retentir plus haut la vérité, qui ne peut et ne doit pas finir. Un enfant qui meurt, le conjr tout rempli et débordant de vastes et divines pensées, dont il n'a pu réaliser aucune, dont ses parents, ses amis seuls ont eu la demi-confidence, c'est là un enseignement dont les maîtres aussi peuvent profiter. Une pensée qui s'élançait avec tant d'impétuosité vers le bien, vers la justice, ne sera pas arrêtée prématurément par cette tombe que Ton vient de creuser. Cette pensée a déjà franchi la fosse, et elle croîtra, elle se développera au delà. C'était un germe sublime dont U floraison est dans les cieux. Que de choses j'ai apprises au clie^et de ce mourant ! Quelle patience, quel courage ! quelle douceur dans une âme si ardente! quel sourire au milieu des })lus grandes douleurs, comme si le ciel s'ouvrait ! Oh ! cher Georges, tu m'en as plus appris dans ces jours-là, en une heure, que je n'eusse pu faire pendant une longue vie. Cher enfant, tu m'as apprise mourir.
« Ce que je croyais savoir, tu me Tas montré, tu me l'as fait voir de mes yeux ! C'est qu'il n'3f a qu'une science, une grandeur, une cliose fligne de la pensée humaine : l'immortalité ! immortalité du droit, immortalité de la conscience, que rien ne peut ployer, ni lasser, ni exténuer, ni diminuer; immortilité de l'amour, de la douleur, de l'espérance. Tout ce qui n*est pas immortel est vain.
« Cher enfant, en ce moment le Dieu de justice, qui aime les purs, les innocents, les justes, te recueille en son sein. Il te donne, h cette heure, cette patrie immuable, invincible, toujours glorieuse, jamais défaillante, que tu as tint appelée et que je n'ai pu te donner ici-bas. Partlonne-moi de t'avoir associé à mes épreuves. Toi qui étais fait pour me suivre tant d'années, je dépose ici ta chère dépouille; pardonnemoi de t'ensevt:lir dans une terre étrangère. Si ma patrie m'est rendue, j'y rap|)orterai tes os. Envoie-nous, des régions que tu habites aujourd'hui, ta paix, ta sérénité; car nous en avons tous besoin. Soutiens surtout de ton sourire céleste ton admirable mère qui te suit, et qui prête en ce moment l'oreille au bruit qui se fait autour de cette fosse. Sois et reste, à jamais, entre nous notre témoin devant l'Ëtcrnel ' »
' Voir iG <liscour» plus au complet, Œuvres complètes^ t. X, p. 30J-oi5