‹ Edgar Quinet: sa vie et son œuvreChapitre 29 sur 135 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

Quand un homme se sent entraîné dès son enfance vers les travaux de la pensée, il est bien rare qu'il ne commence par s'incliner devant un maître, vivant ou mort, couronné de gloire et qui le protège, ou perdu dans Toubli et qu'il en retire, afin d'être par lui présenté au monde et soutenu. Malheureux est celui qui du maître élu s*est fait un Dieu, qui dans sa leçon a trouvé ou cru trouver un système complet, hors duquel il ne rêve plus rien, ne veut plus rien chercher. Désormais il approfondira peut-être, noais il ne créera pas; il s'est condamné au rôle passif de l'écho, il a renoncé à devenir voix. Heureux, au contraire, et fort, est celui qui, en venant s'asseoir devant le maître; en écou-* tant attentivement sa parole, en la recueillant avec piété, n'a pourtant pas abandonné le libre exercice de sa liberté intellectuelle, ne reçoit aucune lumière sans en faire aussi* tôt l'analyse, n'admet aucune vérité, avant de se l'être à lai-méme démontrée vraie, ne s'écrie pas enfin : — Puis» qu'il a trouvé le but, restons à ce but ! — mais : — grâce

92 LA PHILOFCH'HIE DE L'IlISTOmE.

à lui, nous sommes là; c'est plus loin, toujours plus loin, qu'il nous faut aller I

Deux penseurs avaient vécu au siècle précédent! qui, les premiers, avaient porté jusqu'au fond de l'histoire la lumière d'une philosophie indépendante; qui, en dégageant, des faits innombrables semés sur la route des siècles, le principe même de l'humanité à travers les perpétuels changements de ses formes politiques et sociales, avaient, à leur insu peut-être, découvert et prouvé l'unité de sa vie terrestre. Ces deux penseurs, robustes par le génie et par la conviction, nés trop tôt pour être compris de leur vivant, et aussi morts trop vite, avant de s'être rendus compréhensibles en concluant, étaient restés inconnus et méconnus, dépassés de beaucoup sur certains points, mais, sous d'autres rapports, toujours placés les premiers dans la voie de l'avenir, en avant des idées communément acceptées.

De ces deux penseurs, le premier, l'Italien Vico, a été, pour ainsi dire, révélé à l'époque contemporaine par M. J. Michelet; le second, l'Allemand Herder, par M. Edgar Quinet.

Opposés l'un à l'autre par leur tempérament littéraire autant que par leur méthode, formant même un contraste tout à fait inattendu avec le milieu national dans lequel ils ont développé leur génie; l'un, — le méridional, — concis jusqu'à la rudesse, profond jusqu'à l'obscurité, spiritualiste jusqu'au mysticisme; l'autre, ~ le septentrional, — poète d'une inépuisable richesse d'imagination, écrivain d'une limpidité extraordinaire, d'une poésie sans égale, aimant la nature et l'incarnant presque en lui ou se confondant avec elle, au point d'en paraître matérialiste; — Vico et Herder, traduits, commentés, illuminés plutôt par MM. Michelet et Quinet, n'ont pas seulement été arrachés à la tombe, réveillés de la mort ; ils se sont en même

Page 1