‹ Edgar Quinet: sa vie et son œuvreChapitre 31 sur 135 · VICO · texte numérisé non relu

VICO

loi non cherchée et tant de fois niée depuis : que de Tidée de Dieu sortent les ciyilisations, et qu'une fois l'idée de Dieu conçue, la société se conçoit d'elle-même. Comme Bossuet, admettant que le monde de l'histoire est soumis au gouTemement de la Providence, il descend l'y chercher dans la réalité des événements, et il l'y retrouve, quelque dissimulée quelle puisse être sous les faits politiques, sous les institutions civiles, sous les mœurs sociales, dont la religion seule peut donner le secret. Aussi, contrairement à Bossuet, à l'ancienne philosophie historique du catholicbme, qui ne faisait agir Dieu que par coups de foudre et le retirait tout à fait de la conduite des peuples abandonnés dans la nuit du paganisme, admet-il la permanence de la surveillance et de la direction divines dans les aflaires humaines et l'y constate-t-il jusque chez les nations nonjuives, lesquelles, quoique privées de la notion vraie de la divinité, n'en avaient pas moins reçu de Dieu des révélations partielles, se développant successivement Tune l'autre et aboutissant à la révélation suprême, au christianisme.

Comme dit un de ses plus fervents disciples, son révélateur italien, M. J. Ferrari :

« L*liîstoîre idéale, dont il ne pouvait roaitriser rincalculable élan, traçiit d^efTroyables équations entre Jupiter et le Christ, entre Tilo- Lue et Moïse, entre la mythologie et la Bible, entre les Romains et les Juifs, entre les demi-dieux et les saints. »

Longtemps, en effet, avant les philosophes contemporains, Jean-Baptiste Yico a été frappé de la nature identique des nations, et du fait ou de la pensée particulière à chacune d'elles s'est efforcé de dégager, de synthétiser le fait ou la pensée commune à toutes. Avec ces faits ou ces pensées générales, il s'est étudié à composer une his-

loire toute d'abstraction, donl l'ensemble forme une sorte de Cité de Dim^ type impérissable de toutes les cités des hommes^ et de laquelle celles-ci tendent à se rapprocher ou à s'éloigner, naissant, se métamorphosant ou mourant, sans jamais la pouvoir détruire, sans jamais en pouvoir troubler par quoi que ce soit l'idéale harmonie.

En somme, voici jusqu'à quelle hauteur monte la pensée de Yico : par lui, la philosophie de l'histoire s'identifie avec la Providence. L'identification est si positive, que, pcnétrant les intentions providentielles au travers des faits qui les ont manifestées dans l'humanité, l'historien philosophe arrivera grouper les décrets de Dieu en un code éternel. De telle sorte qu'ainsi synthétisée,, ainsi codifiée, la philosophie historique devient en réalité la science de Dieu dans l'histoire.

La suprême pensée de Yico, MM. Quinet et Michelet l'ont reprise, mais en même temps développée, car le philosophe napolitain l'amoindrit de lui-même, en comprime l'essor, en détruit les conséquences, du moment où il immobilise la cité de Dieu dans le catholicisme et, au nom du divin idéal, condamne l'humanité à tourner éternellement dans un cercle désespérant.

Comme Vico, MM. Michelet et Qumet voient circuler sous les actions humaines la providence de Dieu, ils voient sortir les civilisations de l'idée que les peuples se font de la divinité, ils voient dans les religions, âmes des nations, raisons d'être de leurs mœurs, de leur droit civil et de leurs destinées, des révélations partielles et successives. Comme lui, encore, ils se sont bâtis, par delà la région où grondent les orages humains, une cité idéale, toute de principes, du haut de laquelle ils pèsent et jugent les actes qui se succèdent dans la cité réelle.

Mais, contrairement à la cité de Vico, leur cité n'est

point immuable. Eleyée par les siècles passés, elle s'agrandit, s'embellit sans cesse, attendant son couronnement de l'avenir, jamais pourtant ne devant être ni complète ni parfaite; car, du jour où le genre humain aurait réalisé son idéal absolu, le progrès s'arrêterait, Faction deviendrait inutile, la vie serait morte.

€ La loi de rhumanité, dit M. Quinet, doit se composer du passé, du présent et de l'avenir que nous poiions en nous; quiconque ne possède qu^un seul de ces termes ne possède qu^un fragment du monde moral. La Traie philosophie de l'histoire, c'est iauus aux deux TJsages tournés, Tun vers le passé, Taulre vers le futur. »

Ailleurs, il montre l'intimité de la Providence avec r homme, son incarnation en lui; il donne par là et la base et le lien de la philosophie de la révélation. Considérant, non un seul peuple, mais tous les peuples, portant successivement témoignage d'une partie de la vérité et depuis Torigine des siècles édifiant la cité divine, il peut affirmer que la vie de l'humanité est « un perpétuel mouvement pour sortir de Dieu et y rentrer, » que le Dieu de l'histoire n'est point abstrait, qu'au contraire a il marche dans les événements et entraîne avec lui le monde moral vers des cieux inconnus. » n Si elle était complète, s'écrie-t-il, la philosophie de l'histoire universelle serait la manifestation de l'action divine dans toutes les actions humaines; elle s'identifierait par là avec la religion imiverselle. »

Le point de départ choisi par Herder est tout autre que la synthèse à laquelle s'est élevé d'un seul coup d'aile le génie de Giambattista Vico. Tout autre, par conséquent,

i.8 LA PHILOSOPHIE DE L'HISTOIRE

doit être le développement de sa méthode. L'Italien, escaladant le ciel, s'y asseoit, y trône, et, de là, domine les actions humaines. L'Allemand, au contraire, tient à rester à terre, s'enfonce sous le sol, à la recherche de l'origine des choses; il n'embrasse point l'idée dernière, mais il se pose la première question : l'origine de l'homme et de l'humanité.

Sa philosophie commence donc par le chaos. De ce chaos va se dégager le monde; dujnonde l'idée.

Herder, en effet, après être descendu jusqu'à la manifestation la plus grossière de l'être matériel, y noue une chaîne désormais sans fin, au moyen de laquelle il pourra remonter vers Dieu. 11 suit d'abord le merveilleux enchaînement des créations successives, dissemblables en apparence, en réalité issues les unes des autres. Il assiste à la formation lente, toujours progressive, jamais rétrograde, des choses et des êtres dans leurs formes et dans leurs instincts. Assistant au dégagement du minéral du Tout amorphe au sein duquel rien ne semblait avoir d'existence propre, bientôt il voit croître le végétal; puis, après une série de transitions qui unissent les contraires, touche à l'animal, miracle de vie, duquel la nature, parachevant son immense travail non interrompu, va faire jaillir un autre miracle, le couronnement de tous ses miracles antérieurs, Y épanouissement de la fleur de V humanité.

Donc, dans la pensée de Herder, l'homme est l'être préparé par toutes les formes et tous les instincts qui se sont préparés avant lui. Multiple, il est l'abrégé le plus complet et le point central, culminant, de toutes les forces organiques.

Mais, du moment où l'homme est né, deux mondes se séparent dans le monde auparavant un : le premier, le monde physique, n'ayant que le mouvement plus appa-

IIERDER. 0»

rent que réel qui résulte de la périodicité des saisous, tsurnant perpctuellemenl dans le même cercle de sommeil et de réveil, non de vie, de mort, et de renaissance;, le «ecood, le monde civil, débarrassé des entra?es matérielles, afTrancbi des règles mathématiques, se mouvant dans le temps, et, comme le temps, éternellement mobile. Dès lors, la nature, ayant achevé son premier ouvrage. Tayaut élevé jusqu'à la pensée, une nouvelle création, l'histoire, commence, et elle ira, à travers les siècles et les civilisaiiofis, se perfectionnant sans cesse, ne devant point avoir de fin, réalisation des lois de Hiumanité, comme la création ancienne a été la réalisation des lois de Tunivers physique.

Avant de s'élancer dans les flols tumultueux des événements, le philosophe allemand s'arrête à considérer le terrain à travers lequel serpente le grand fleuve humain. 11 lui faut tout d'abord connaître, — ici connaître, c'est construire, — la scène sur laquelle va se jouer le drame de l'histoire. Par la toute-puissance du génie, il y arrive ; ses descriptions des zones à l'apparition de riinmanité, son! et demeureront des chefs-d'œuvre de vérité; nul ne le» adoûre plus que Humi>oldl, le savant, l'universel voyageur. Dessinant les chaînes de montagnes, les sinuosités des rivages, les courbes des vallées et les replis des fleuves. Herbier aperçoit, déjà marqués sur le sol et ineflaçables, certains grands traits de la physionomie de la future histoire. Bien plus, au seul aspect de leurs demeures, il de^ ▼îne les premiers peuples ensevelis dans les ténèbres des siècles primitifs.

La scène étant étudiée ainsi dans tous ses détails, le philosophe s'arrête encore. 11 lui faut étudier avec autant de profondeur le personnage qui doit la remplir. Afin de bien comprendre tout Thomme, il analyse donc chacune

de ses facultés naturelles, chacun des détails de son organisation. Avant Herder, sans doute, cette analyse anatomique avait été faite. Mais nul ne l'avait unie intimement aux développements de l'histoire, nul n'avait lié rhomioe physique à la création entière, n'en avait dégagé les principes dominants de l'homme moral, n'en avait déduit le développement et la marche de l'humanité.

Peu importe après tout que Herder n'ait inventé ni la description de la terre avant l'homme, ni la description de riiomme à la naissance de l'humanité, car il a décou vert et afGrmé deux choses capitales, que, sans doute<, ne contrediront point les progrès, quels qu'ils puissent être, des sciences naturelles. Grâce à lui, l'homme se trouvé idenlilié avec la nature, le rot des êtres, jadis isolé, se trouve rattaché à tous les êtres, à toutes les choses. Grâce à lui, l'homme n'est plus le propriétaire absolu du monde moral, l'univers entier le suit, l'accompagne dans son voyage à travers les siècles : et l'histoire, élargie de la sorte, devient la traduction en langue vulgaire de la pensée de l'univers. Elle n'est plus seulement la lutte engagée entre les personnalités individuelles et nationales, mais encore, et surtout, l'accomplissement des lois universelles el leur interprétation par les idées qui s'entrechoquent. Autour de l'historien, placé en d'aussi pures régions, un grand calme se fait, comme dit le commentateur du prophète allemand : a Ni l'amour, ni la haine n'ont plus aucune prise. A peine si, à cette hauteur, vous entendez le fracas des empires, et si le bruit de la gloire individuelle arrive jusqu'à vous. »

Sur un point capital, M. Quinet se sépare de son maître et cela le conduit à la découverte d'une vérité qui, reconnue quand il n'avait encore que vingt ans, est et sera toujours la lumière de sa vie.

Dès que Herder tient l^homme au sortir de Tatclier de la nature où si longtemps il était resté enfoui à l'état d'ébauche, il n'en sait plus que faire. Confondu la veille dans le Tout, sans action, sans idée propre, à présent qu achevç l'homme est tenu de penser et d'agir, — comment va-t-il sentir qu'il existe ?

D'où lui viendra l'impulsion?

De la nature extérieure? Que pourrait-elle lui apprendre qu'il ne sache déjà, lui qui en est le résumé le plus parfait!

De lui-même? 11 s'ignore!

Le philosophe est dans l'impossibilité de donner le -mouyemenl à un être si intimement lié jusqu'alors à l'or- 'ganisme général. Peu à peu cependant il aperçoit un perfectionnement quelconque, une apparence de parole, un germe de religion, un signe de civilisation. A quoi attribuer cette apparence, ce germe, ce Signe, sinon à la tradition? Mais, comme il n'est point d'effet sans cause, quelle est la tradition première, et comment l'expliquer ? Si on ne l'explique pas, on est contraint d'admettre que Dieu, être extérieur à la nature, toute-puissance surhumaine, quelque part, à un jour donné, s'est communiqué à l'homme égaré et lui a montré le chemin. C'est ce à quoi Herder a cru devoir s'arrêter.

Que cette révélation soit des plus élémentaires, et qu'il appartienne uniquement aux facultés humaines d'en développer le sens, n'importe I l'union intime de l'humanité avec la nature physique, précédemment affirmée et démontrée, est brisée dès lors, la création progressive est distincte de la création inerte, celle-ci ne peut plus avoir été la mère de celle-là : « il y a l'infmi entre elles, » selon l'admirable expression du traducteur.

M. Quinet, qui semble tenir à la conservation de la

grande idée de Herder plus que Ilerder lui-même ne parut y tenir, M. Quinet ose promener un regard profond à travers le présent et le passé.

Pourquoi, se demande-t-il, pourquoi ne TÎvons-noiis plus sous le régime de la féodalité germanique, de la domination romaine, de la caste orientale, ou de la barbarie originelle? Pourquoi avons-nous ainsi progressé de civilisation en civilisation, sans cesse détruisant et reconsti^isaht des mondes, au milieu de la nature immobile ?

Pourquoi? — Parce que nous avons en nous la volonté.

Les jougs humains que nous avons brisés nous attestent comment les ancêtres de nos ancêtres, comment les premiers hommes se sont affranchis de la tyrannie de la nature physique. Ils ont voulu être libres, et ils l'ont été»

• Quand, s'écrie Edgar Quinet, quand, pour se soustraire à un monde qui n*ctait pas le sien, C:iton déchirait ses entrailles ; quand Thomas Monis, lord Russell et tous les autres montaient sur Téchafaud pour une cause qu'ils croyaient bonne et du prix de leur sang, il y avait sans doute plus d'héroïsme dans ces actions que dans celle du premier homme qui, par sa volonté, affronta, hors du mouvement aveugle de la création externe, un avenir qui n'appartînt qu'à lui. Mais, sous des formes diverses, ces deux ordres de faits dérivaient d'un {vincipe comnmn. L'un et l'autre ils révèlent une activité qui ne relève que de soi ; et cette activité, nous la connaissons, nous la sentons,, nous savons comment on la nomme, et si c'est un prodige que le ciel fait un jour et ne renouvelle plus.

« L'histoire, dans son commencement comme dans sa fin, e&t le s]>ectacle de la libei-té, la protestation du genre humain contre le monde qui renchsiiiie, le triomphe de rinfmi sur le fini, rafTmncliissement de Tesprit, le règne de ràmc. Le jour où la liberté manquerait au monde seniit celui où l'histoire s'arrêterait, i

Dès lors, tout s'explique et rien ne reste obscur. Quand, par la pensée, on voit les siècles succéder But siècles, les idées remplacer les idées., on assiste au sublime spectacle du moi humain qui d*abord s'affirme» peu à peu se dé-

HERDER, EDGAR QUINET. lOô

barrasse de tout ce qui lui est étranger et va toujours aspirant à se produire sous la forme la plus indépendante. On Taperçoit, par delà le christianisme, élant une fin en Èoij suivant l'expression de Kant, se trouvant être, par cela seul qu'il est libre, la liberté même, c'est-à-dire la base du droit et le but de Thistoire, comme avant Thistoire il a été le but, le couronnement de la création matérielle.

Sans doute, ce n'est point Herder lui-même qui donne ces hautes conclusions. Au moins est-ce dans ses livres quTdgar Quinet a appris à « soumettre les jugements, le goût et la raison pratique des peuples à l'expérience de l'histoire. » C'est là aussi qu'il a appris à pénétrer le ▼rai sentiment religieux des nations au travers des dogmes et des rites officiels, dans les lois, dans les mœurs, dans les cérénionies, dans les langues, dans les traditions, dans les chants, dans les monuments, et jusque dans la nature extérieure, dont il se sert pour revêtir de la gravité de l'immobilité le trop rapide spectacle du mouvement humain. C'est encore, en se pénétrant des idées et des formes de cet « Hérodote de l'histoire universelle, » — ainsi nomme*t-iI Herder, — qu'il a senti s'éveiller en lui cette poésie profonde qui fait le charme de ses propres livres, cette incomparable puissance de résurrection du passé, qui en constitue la valeur historique, et les larges pensées d'ensemble qui leur donnent tant de portée.

A comprendre Herder, à le traduire, à le parachever, M. Quinet employa les premières années de sa jeunesse. Mats, dans cette étude, il ne découvrit pas seulement un grand homme et une grande philosophie; il se découvrit ioî-méme, se doua et doua chacun de nous d'une mission humaine qu'il accomplira jusqu'au bout, et que nous devons accomplir coqime lui.

104 LA PHlfX)SOPHIE DE L HISTOIRE.

€( Prenons garde, dit-il, prenons garde de perdre la chaîne qui nous lie aux siècles passés, de peur que nous ne nous trouvions entièrement égarés sur la terre, o Et, en effet, que chacun de nous étudie, dans Thisloire, soit la vie d'un héros, soit celle d'un peuple, soit celle de rhumanité, c* est-à-dire les trois modes de letre humain; puis, qu'il redescende en lui-même et s'analyse, et il retrouvera la série entière des siècles écoulés comme « ensevelie » en son âme, il sentira que les destinées de Tespcce se réfléchissent dans l'individu, que chaque homme contient en soi, représente, résume Thumanité, et que, pour ionner une vraie base à la science historique, il faut partir « de l'enceinte étroite de son moi individuel, pour remonter de là, par des conséquences nécessaires, à travers la suite des empires et des peuples, jusqu'à la chaumière d'Évandre, jusqu'à la tente de Jacob, jusqu'au palmier de Zoroastre. »

Idée puissante, idée qui console et qui fortifie ! L'homme dont elle est la foi n'est plus seul dans l'espace, égaré dans le temps. Qu*il regarde derrière lui jusque dans les obscures profondeurs des âges primitifs, partout il reconnaît un s nombre infini d'êtres semblables à lui, partout il rencontre des frères et peut réchauffer son cœur glacé à la flamme dont brûlèrent leurs âmes. Le malheur d'un présent transitoire ne réussit plus à l'accabler, car, par Tinstabilité des formes politiques et sociales, l'histoire lui a démontré qu'il n'y a de réel et de solide que le juste et que jamais l'on ne doit désespérer du triomphe de la raison et du droit. Vivant de la vie universelle, il jouit de son mot dans toute sa plénitude, et partant il est fort, il est invincible. Affermi dans ses opinions par le témoignage du passé, sûr de la loi du progrès, s'il se mêle aux luttes de son époque, — et le devoir le lui ordonne, — il

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