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Jusqu'ici Edgar Quinet nous a révélé de l'Italie du moyen âge la forme politique et la forme littéraire. Pour achever le tableau, il doit nous la montrer sous la forme sociale*
I^ grandeur de l'Italie au moyen âge est de s'être élevée à la liberté parla démocratie. Dès le douzième siècle, — avant même, dès l'an 1000, comme le prouve M. Fer- , rari, — le principe féodal y était miné, la noblesse abattue. L'aristocratie terrienne passait sous le joug de l'in- . dustrie, et ce n'était déjà plus la propriété inerte, mais le travail vivant qui faisait le citoyen. Quiconque n'avait pas son nom sur le livre des métiers, membre inutile, bouche parasite, ne comptait pas dans TÊtat. Pour rentrer dans la cité qui les avait vaincus^ les nobles étaient donc obligés de déchirer leurs titres et de se faire inscrire plébéiens. Ainsi j le sceau du déshonneur imprimé au travail par l'antiquité se trouvait effacé, et le vrai principe social, le travail, devoir, droit, vertu, était affirmé. Le monde en doit une éternelle reconnaissance à la malheureuse Italie, entrons donc dans la ville italienne du quatorzième et du quinzième siècle, quand la résistance de la noblesse est brisée, quand il n'y a plus en présence que le peuple
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graSy la grosse bourgeoisie, et le peuple maigre^ la populace, la plèbe réellement populaire. Dès que la noblesse vaincue est rentrée, plébéienne, dans la cité, elle trouve une auxiliaire naturelle dans la haute bourgeoisie qui ne demande pas mieux que danoblir ses (illes et d'efTacer sous des blasons d'emprunt le prosaïsme de ses origines. Dès lors, il y a guerre incessante entre la nouvelle bourgeoisie et le peuple véritable, entre les grands et lespetiU métiers. Cette guerre remplit l'histoire intérieure des républiqlies italiennes durant toute la fin du moyen âge.
On s'est étrangement trompe, — et le bon Sismondi plus que tout autre, — sur le principe fondamental de la république en Italie. Pour juger les républiques italiennes on s'est généralement placé au point de vue le plus moderne, et de cet anachronisme est résultée l'erreur la plus manifeste. M. Quinet, mettant à nu la réailté, y a reconnu, sans doute, la présence du sentiment, de la notion de l'égalité, mais avec labsence la plus absolue de ce qu'aujourd'hui nous appelons légalité et liberté. Les classes en lutte aspiraient invariablement à se dominer l'une Tautre et à peri)étuer leur domination, non point au moven de constitutions assurant le libre exercice des droits respectifs pris dans la bataille ou consentis après la victoire, mais par des exclusions, des proscriptions, des massacres, des écrasements en masse, en un mot par la terreur. Kn somme, néanmoins, les révolutions municipales italiennes paraissent moins sanglantes que les dictatures de Marius et de Sylla. Mais pourquoi? Parce que Ton tuait fort peu par l'échafaud, énormément par la misère. L'ostracisme antique s'exerçait contre des individus, l'ostracisme italien du moyen âge s'appliquait à des classes. Les vaincus étaient dépouillés par des emprunts
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forcés, expropriés en même temps que chassés, et l'on rasait leurs maisons. — D'où venait, demande-t-on, ce tempérament terroriste des républiques italiennes, et pourquoi, n*ayant foi qu'en la violence, manquaient-elles si absolument de la conscience du droit, aboutissaientelles toutes à la tyrannie qui les rendait éphémères, au lieu de s'édifier par la légalité et de prendre pour base l'inébraolable droit? — Edgar Quinet a donné la vraie raison (le ces contradictions étranges : ces démocraties étaient catholiques, par conséquent elles ne devaient rien comprendre à la liberté.
« Oui, — et nous ne saurions mieux dire que Marc Bufraisse S — oui, c'est bien la raison de leur tempérament dominateur et implacable. La terreur fut la politique constante de l'Église et sa pratique invariable, universelle.... L'inauguration politique de la terreur, dans les républiques naissantes, est contemporaine ^du treizième siècle, d'Innocent 111, de l'Inquisition, de la persécution des Albigeois. Et c'est justement que les Révolutions (Tltalie rendent le catholici»ne responsable de la voie où entra nécessairement le peuple dont elles racontent les désastres. »
Le terrorisme politique était si réellement la raison d'être, le fondement et la garantie des républiques italiennes, que triomphait quiconque savait s'en servir et que périssait quiconque hésitait à en faire usage jusqu'aux plus extrêmes conséquences. Ainsi ce furent les vrais démocrates, les amis des petits métiers qui finalement ])erdirent toujours leur propre cause, et souvent même avec elle la République, parce qu'ils cédaient aux élans du cœur, parce qu'ils se montraient cléments et miséricor-
' Introduction aux RévoltÊtioM fTltalie, p. ixxi.
dieux. Les tiranils métiei*s, au contraire, anciens nobles, riches bourgeois, vaincus, grâce à la modération de leurs adversaires, pouvaient préparer patiemment leur revanche ; vainqueurs, ils gardaient définitivement la victoire, habitués à manier le fer de sang-froid, ne s'arrêtant devant aucun moyen, quel qu'il fût, et capables de persistance dans la répression, dans la compression, dans l'anéanlissement de l'ennemi par la force ou par la misère. — Kn Italie, comme ailleurs, les plus peureux devenaient ' toujours les plus féroces, et ceux qui s'étaient le mieux battus finissaient d'ordinaire par se laisser confisquer la victoire — à force de bonté! Les démocrates, en effet, n'ctaient-ils pas les premiers à redouter la démocratie ? Avant que les habiles ne les circonvinssent, d'eux-mêmes, n'arrélaient-ils pas la plèbe déchaînée, l'apaisant, la désarmant, croyant à la paix avant la fin de la guerre, à la reconstruction avant la démolition complète? M. Quinet est dans le vrai quand il risque ce triste aveu. A des siècles d'intervalle, les Michel Lando, les Savonarole, les Soderini, les Carducci, les tribuns périssent tous parce qu'ils étaient les girondins de Tltalie, parce qu'ils voulaient bien la révolution, mais sans sa condition catholique : la terreur. Leurs adversaires, plus logiques, acceptaient la contre-révolution, sans réserve, et ils reprenaient le pouvoir, souvent des mains de leurs ennemis, au moment même où il semblait qu'on le leur eût arraché pour toujours.
Il est, dans les Révolutions d'Italie, un chapitre, simple récit historique d'une effrayante vérité, et que l'on croirait être un roman imaginé, pour peindre, sous une fiction italienne, la dernière de nos crises révolutionnaires. Ce chapitre. Une Révolution sociale (1378), devrait être lu, relu, appris par cœur par tous nos prolétaires. Leurs an-
cètres, les ciompij les compères de Florence, évoqués de la tombe par le génie de Tbistoire, pourraient, sans les insulter, leur raconter leurs propres malbeurs. Comme les mêmes causes produisent éternellement les mêmes effets, ils les mettraient en garde contre eux-mêmes, conire la naïveté de leurs instincts, contre l'inexpérience ' de leur béroîsme. Par la leçon raisonnce d'un Iriste passé, ils leur enseigneraient à ne plus recommencer dans l'avenir ce qui les perdit dans le présent.
Or voici ce que les ciomii du quatorzième siècle ont légué en exemple à la vile multUude contemporaine :
• Une teDtalive de la grosse bourgeoisie guelfe, pour brider Tarrogance de la noblesse et la renvei'ser a son profit; les masses du peuple excitées à un soulèvement qui bientôt dépasse le but de ses auteurs ; rinsurrection reniée par la liourgeoisie, tant que la lutte reste incertaine; les classes inférieures étonnées de leur victoire, incapables d'en jouir; les chefs des ouvriers, effrayés de leur bonne fortune, se hâtant de relever leurs ennemis et de partager avec eux une autorité qu'ils n'osent exercer ; une partie des révolutionnaires rcconjinençant le combat contre leurs chefs assouvis ou épuisés par le succès; les ennemis du petit peuple se couvrant de sa clémence ; puis, à peine entrés, tète basse, dans le gouvernement, se redressant à Timproviste pour frapper, ruiner, chasser, anéantir leurs sauveurs ; les vaincus, redevenus les vainqueurs, sans combat, sans héroïsme, par la seule complaisance de leurs adversaires, et par la grâce du bourreau ; enfin, la destruction de la démocratie par ses mains, le tiiomplie des classes riches, le peuple maigre remplacé et dévoré à jamais par le peuple gras; le prolétaire brisé po4ir avoii* eu peur des conditions de son avènement; et la révolution la plus démocratique aboutissant, faute d'andace et de génie, à créer une dynastie, un nom, une servitude sans trêve. • — f Après 1378, les Mcdicis, comme après 95, Napoléon. »
En somme, la révolution de 1378, politiquement avortée, ne fut pas sans résultats sociaux. Elle produisit, notamment, en 14127, une innovation considérée encore aujourd'hui comme une énormitc démagogique, Yimpôt sur le capHai^ que la bourgeoisie dut subir afin de ne pas
compromettre sa victoire, et qui fut, comme dit M. Quinet, la « véritable loi agraire d'un peuple de banquiers. » (]et impôt, égal pour tous^ selon les expressions de Machiavel, était établi proportionnellement aux richesses de chacun, en sorte que celm qui avatt cent fiorins de capital eut un demi-florin d* impôt. En se faisant les protecteurs du codastOy les Médicis conquirent une popularité immense; ' ils gagnèrent les sympathies intéressées des bourgeois, en s'opposant à ce que le petit peuple exigeât Teffet rétroactif de la loi nouvelle. Devenus ainsi les médiateurs de la révolution sociale, ils surent maintenir Tordre et couronner Florence de la gloire pacifique des arts et des lettres. A cette heureuse ville une seule chose manqua sous la domination des banquiei's magnifiques, une seule, mais qui est tout : la. liberté.
Sortons enfin de Tllalie d:i moyen âge et entrons dans ritalie des temps modernes.
Edgar Quinel a très nettement marqué Tétrangc phénomène que présentent les populations italiques du quinzième siècle, incapables de se grouper en un seul corps et même de se confcdérer solidement, quand partout ailleurs les nationalités s'affranchissent, s* unifient, s'aflirment. Jadis, à Tépoque du Dante, Tltalie avait au moins une réalité .à elle, le libre municipe; et cette réalité, quoique bornée, la faisait vivre. A présent que toute vie intérieure est éteinte, elle s'oublie pour le présent, et pour l'avenir, elle se réfugié de plus en plus dans l'antiquité, elle se noie dans l'universalité humaine. Infatuée de son incontestable supériorité intellectuelle due aux fébriles agitations des temps écoulés, elle en arrive à mépriser
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tout ce qui n'est pas esprit, tout ce qui est corps, tout ce qui n'est pas théorie, tout ce qui est pratique. C'est ainsi qu'au moment où le monde enlieV s'arme, se pré])rirant aux grandes luttes militaires, elle, a^ec mépris, elle rejette Tépée barbare et paye des é(r9ngers pour faire, à la place des citoyens, la vile besogne des batailles. Bientôt, il est ?rai, les étrangers mercenaires parleront Halien, seront italiens, se transformeront en condottieri; nationaux i les mercenaires seront encore plus clrangei s à la patrie, prétoriens sans cesse à vendre et à revendre, embrassant et trahissant toutes les causes, n'aimant que les aventures, n'ayant foi qu'au pillage, se riant de Dieu, de la nation et de l'humanité. Yii nne donc le torrent des armées du Nord et du Midi I L'Italie ne s'en étonnera pas. Les descentes impériales ne Tont-elles pas depuis longtemps habituée à l'invasion?' Charles YIII, Louis XII, François V\ Maximilien, Charles-Quint, les Espagnols, les Allemands, les Suisses, après, avec les Français, passeront sur elle sans qu'elle daigne leur résister. Et d'ailleurs, que lui importent tous ces barbares I Ne les domine-i-elle pas de sa pensée? Alors même qu'ils la foulent 80U8 les pieds de leurs chevaux, impassible, sereine, elle crée, par delà la région des orages, dans le ciel artistique, les chefs-'d' œuvre de Léonard de Vinci, de Michel-Ange, de Raphaël, elle couvre le monde des splendeurs du siècle de Léon X I
Mais au moment où l'Italie se croit la gloire de l'univers, voici qu'une voix sombre retentit. — Tu es l'opprobre du monde! lui crie le moine florentin.
c La grandeur de Savonarole, i selon M. Quinet, • est d'avoir senti que poar sauver la niitionalité italienne il fallait porter la révolution dans la religion même. •<— c Mais son impuissance, ajoute M . Michelet * ,
* HemHstance, p. 28.
rimpuissance do TlUlie, dont il fut la voix, fut de croire que celte révolution se ferait dans Tcnceinle de Tidéc chrétienne, de la contenir dans la mesure du Christ qu*elle dépassait de toutes parts, coniine l'avaient senti Joachim de Flore et les voyants du treizième siècle. •
Cependant Jérônie Savonarole vit clairement ce que nul autour de lui ne voulait voir, que tout ce qui avait fait la vie italienne au moyen âge avait cesse d'être, et que rien n*y avait été substitué. Par malheur il acheva Tltalie précisément en lui révélant qu'elle n'était plus. — « Point de remède, s'écriait-il à chaque instant... c'est le moment de combattre et de tuer par la prière I » — Et il enseignait à son pays non Tart de revivre en faisant sur lui-même un suprême effort, mais Vart d€ bien mourir; il appelait l'étranger, le barbare, pour réduire en poussière la pourriture nationale, pour en précipiter le renouvellement. Chose plus fatale encore? 11 voyait la vie nouvelle, non dans l'avenir, toujours dans le passé : il ne prétendait que ramener TÉglise et l'État à ce qu'il supposait avoir été leur jeunesse primitive,' il ne songeait pas à leur donner une autre jeunesse, la vraie vie après la vraie mort. Par lui l'Italie tomba de Tillusion dans le désespoir; elle se courba, pleura, attendit le miracle annoncé, le Christ proclamé roi (iltalie, descendant des deuxl Mais le miraclç n^ se lit pas. Christ resta immobile à la droite de son Père ; le saint, convaincu de s'être trompé, périt dans les flammes; Alexandre Borgia étala son infaillible infamie dans la chaire romaine, et le peuple incrédule s'abandonna aux hasards de l'invasion I
Donc, par la foi, par le sacrifice, par l'amour, par la démocratie clirélienne, le moine-tribun n'a pas pu sauver ;son pays. Que reste-t-il à essayer, maintenant? — Dieu n'ayant rien fait, il faut se passer de Dieu; Savonarole avait appelé le Christ, Machiavel invoque le prince, la
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force, la politique de Satan. Machiavel, — Edgar Quinet l'a bien compris, — ne s'explique que par le milieu où il foi condamné à vivre. Dans sa jeunesse il admira, aima Savonarole ; jusqu'à sa mort il le nomma un si grand ktmme. Mais, quand il l'eut vu brûler, il renonça pour toujours à d la politique des anges. » A lui, comme à tous ceux qui en furent témoins, les orgies et les crimes du Vatican inspirèrent le mépris des prêtres, le dégoût de la religion ; avec son temps il ne conserva du christianisme que la doctrine de la dépravation originelle. Maudissant à la fois et le pape et l'empereur, ne pouvant plus croire ni au bien ni au mal ; sans remords, il voulut fonder et conserver sa patrie à l'aide du seul instrument qui ne fût pas encore tout à fait usé. Sans doute, en lisant le Prince, on se laisserait aisément entraîner à maudire l'implacable esprit qui conçut froidement une pareille œuvre. Mais, si Ton arrive jusqu'au dernier chapitre, jusqu'à la sublime Exhortation à délivrer V Italie des barbares ; du fond de l'enfer on entrevoit un coin du ciel. Si, jetant les yeux sur les choses réelles, on apercevait une Italie vivante et libre, n*oubiierait-on point à quel prix et comment elle le devint; et, sans l'approuver, n'admirerait-on pas le génie qui rêva et effectua un tel miracle? La grandeur de Machiavel est en ceci : quand tout le monde autour de lui désespérait de la patrie, lui, il ne vécut pas une mmute sans travailler pour elle. Républicain brisé par la torture, il ne renonça jamais à l'espoir de revoir la liberté, aimée du plus ardent amour; s'il rédigea le code de l'usurpation, le manuel de la tyrannie, c'est qu'il se figurait que le tyran réussirait à concentrer violemment toutes les volontés, toutes les forces éparses, à faire enfin ce qui n'avait jamais existé, une Italie. — Comme l'a si bien vu H. Quinet, il y a en Machiavel du conventionnel.
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Du reste, môme pris au sérieux et lu à la lettre, le Livre du Prince est loin de pousser la tyrannie jusqu'à ses plus logiques conséquences. Elevé dans la liberté, l'audacieux politique s'arrête à moitié chemin dans la servitude : il sait enchaîner les corps, il ignore l'art, plus moderne, de river les âmes au despotisme. Hobbes le dépasse, voulant que tout, y compris la pensée secrète, soit livrée au Prince. Loyola le complète : plus habile, il rend la tyrannie douce, il enseigne comment la liberté doit être tuée au nom de la liberté et par la liberté. M. Quinet a signalé avec une netteté admirable en quoi se ressemblent et en quoi diiïèrent le machiavélisme et le jésuitisme.
« Le machiavélisme, écrilHl à la fin de son parallèle, est la doctrine des peuples vainqueurs, qui abusent de leur force en exploitant la faiblesse des vaincus. » — • Le jésuislisme est la doctrine des peuples vaincus, qui acceptent la défaite en la couvrant du nom de victoire. »
Cependant, en lisant les poèmes bouffons, comédies ou parades carnavalesques de Machiavel, on serait tenté de croire que Rousseau ne s'est pas trompé en voyant dans le Prince la satire des satires. Mais, avec M. Quinet. que l'on approfondisse le comique machiavélique, on y trouvera le même fonds d'inspiration que dans l'œuvre sérieuse, un immense mépris des hommes, une immense désillusion de l'humanité; ici l'éclat de rire comme li la froide parole, dissimule un grincement de dents. Si, à présent, on parcourt les Légations, la Corrèspondofiee^ VHistoire de Florence^ si on lit surtout le Discours sur Tite-Live, quel changement! Sereine et virile apparaît, au sein de la plus effroyable des corruptions, cette âme que Ton eût cru pétrie de tous les vices, souillée de toutes les ignominies. On ne peut, sans que le. cœur batte plus vile, étudier l'Art de la guerre^ tant ce traité brûle du plus pur patriotisme. On est entraîné à croire sur parole
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le maître classique de la duplicité écrivant : « J'ai enseigné aux princes la tyrannie, mais j'ai aussi appris aux peuples à s'en défaire. » Si l'on ne relisait le Prince^ malgré soi l'on reviendrait sur l'anathème lancé par le dix-septième et par le dix-huitième siècle contre la mémoire du mystérieux citoyen de Florence, et même on lui pardonnerait tout en songeant qu'il ne retira rien, ni richesses, ni honneurs, de ses louanges décernées aux tyrans, qu^il mourut le plus malheureux des hommes, en voyant s'enfoncer de plus en plus dans le néant cette Italie pour laquelle, ap6tre du mal supposé nécessaire, il s'était voué à l'exécration des générations futures. Son patriotisme, comme dit Edgar Quinet, le «r fait rentrer dans le sentier des grands hommes. »
Une des grandeurs de Machiavel est d'avoir, avant la Réforme, avant le dix-huitième siècle, démontré et prouvé l'incompatibilité absolue de la religion romaine et de la liberté.
« .... Puisque quelques-uns pensent, disait-il, que la prospérité de ritalie tient k Texistence de TÊglise de Rome, qu'il me soit permis d*apportef contre cette opinion... deux raisons principales qui, selon moi, ne se contredisent pas. Lu première est que, parTefTet des exemples criminels de la cour romaine, cette province a perdu toute piété, toute religion... Nous autres. Italiens, nous avons donc à TÊglisect aux prêtres cette première obligation d'hêtre impies et corrompus. Mais nous leur en avons une autre encore plus grande..., La casse pour laquelle Tltalie.... n'a pu être ramenée au gouvernement d'une république ou d'un prince, c'est uniquement TÉglise.... (Jui voudrait se convaincre plus aisément de cette vérité par une expérience certaine, il .faudrait qu'il fût assez puissant pour envoyer la cour romaine habiter avec Tautorité qu elle a en Italie, dans le pays des Suisses, lesquels sont aujourd'hui les seuls peuples qui vivent, quant à la religion et aux ordres militaires, conformément aux anciens; et l'on verrait qu'en peu de temps les pratiques criminelles de cette cour causeraient plus de ravages dans cette province que toute autre calamité qui pourrait la frapper dans une durée quelconque. »
Cependant Machiavel ne réussît pas mieux que Savona* rôle. Savonarole avait précipite la mort de Tltalie en la dévoilant. Machiavel ne Gt que hâter la dissolution du cadavre. Avant lui, Tltalie avait encore une religion, la religion dont Barthole fut un des pontifes, elle croyait au droit romain considéré comme Texpression absohie et étemelle de la justice. Après lui, cette religion a disparu et avec elle la notion même du droit. Que Venise, en un jour de bataille, jette ce cri de ralliement : Italie ! l'Italie restera sourde. L'invasion passe sans éprouver de résistance, ne provoquant de vengeances que lorsqu'une autre invasion lui succède, il semble môme, tant l'Italie a outragé la morale, qu'il faille, pour relever la conscience humaine, la frapper, la châtier comme une criminelle. Rome est enlevée, pillée par les luthériens ; Florence , marchandée, yendue au rabais. Et c'est, comme toujours, la papauté qui porte les derniers coups, par la main de l'étranger : Jules II à Venise, Clément VII à Florence. Mais l'Italie peut répéter le mot de Ferrucci en se l'appliquant à elle-même : Tu poignardes un homme mort I
Ici, — après la peinture la plus navrante qui ait jamais été faite de l'invasion et de ses suites , — se dresse une question grave : Pourquoi ritalie est le tombeau des Français? Pourquoi? Au seizième siècle, nous étions appelés par delà les Alpes, nous étions accueillis comme des libérateurs , « les arbres et les pierres criaient : France ! » Mais, habitués au joug monarchique, nous ne comprenions rien à l'Italie républicaine, et, au lieu d'être les soldats de la justice, tels que Ton nous avait rêvés, nous ne nous montrions que hardis pillards et oppresseurs implacables. Bientôt, par conséquent, l'amour se changeait en haine, les palmes d'oliviers se transformaient en poignards, el nous étions chassés I A qui la faute? — Trois siècles, hè-
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las ! n'ont pas suffi à nous faire pardonner d'avoir trompe les espérances italiennes , et Ton a vu les héros de notre première République, qui apportaient la liberté, payer encore de leur sang les folies du temps de Charles VIII I
Au seizième siècle, Tltalie, qui avait perdu toute illusion sur le pacte de FÉglise avec l'Empire, semblait employer tout son génie à ne pas être une nation. Du reste, les événements, même les plus éloignés, se retournaient directement contre elle. La prise de Constantinople par les Turcs la faisait reculer du Bosphore à l'Adriatique. La découverte du cap de Bonne-Espérance la reléguait hors du grand chemin industriel et commercial entre l'Asie et l'Europe. Elle eût pu néanmoins regagner au centuple ce qu'elle avait ainsi perdu, si elle avait, la première, par ses flottes génoises, pisanes, vénitiennes, abordé au nouveau iponde. Un Italien l'y convia, mais elle ne voulut pas croire à la double vue du rêveur qui lui indiquait un monde par delà Tinconnu. Ce fut donc au profit de l'Espagne, et pour la ruine de sa patrie, que Christophe Colomb découvrit l'Amérique. — Christophe Colomb est, à juste titre, considéré par M. Quinet comme une des personnifications les plus exactes du cosmopolitisme italien. Quand du nouveau monde, par lui révélé, il est ramené les fers aux pieds, il est, aux yeux du poète historien, l'Italie même, « l'Italie enchaînée, garrottée, prisonnière de tous les peuples, pour prix du nouveau monde idéal qu'elle a donné au genre humain. »
Et pourtant, ce semble, tout n'était pas perdu déjà. L'Italie, serve du monde, en était encore la reine par ses arts. En effet, quand le penseur ne pense plus, quand le poète n'est qu'un courtisan, l'artiste italien reste l'homme le plus libre de la terre, et, gr&ce à lui, la révolution continue, recommence sous le voile du beau. Avec une puis-
iti LES RàTIONÀUTÉS.
puissance de critique, on pourrait dire de divination, que ne possède, à dose égale, qu'un seul contemporain, — son ami, son frère, M. Michelet, — M. Quinet a trouré dans les statues, sur les toiles, sur les murailles des monuments, la renaissance même et la révolution religieuse, vainement cherchées ailleurs dans l'Italie abattue qui garde le silence. Lisez ses admirables portraits de Léonard de Vinci, de Raphaël, de Benvenuto Cetlini, de Michel- Ange, comparez-les à ceux qu'a tracés, et de main de maître aussi, M. Michelet, et vous aurez dans Tesprit le tableau d'ensemble le plus splendîde et le plus vrai du grand duel de la nature avec la foi, de l'antiquité païenne avec le vieux monde chrétien, pour la conquête de l'idéal du monde nouveau.