LA R0II»I.\NIE
se sont établis dans l'ancienne Pannonie, ils ont même poussé leurs avant-gardes jusqu'au cœur de la Dacie, où on les retrouve encore, au milieu des Roumains. Cependant, la majeure partie du territoire où florissaient les colonies trajanes est libre désormais. Alors, sans doute^ — car aucun document écrit ne l'établit, — les fils des colons commencent à descendre des montagnes, à sortir des défilés, où leurs ancêtres avaient caché leurs pénates. Cette reprise de possession des plaines patrimoniales, que le peuple appelle la seconde descente, ne devient historique qu'au treizième siècle, avec Radu Negru et Dragos ou Bogdan, avec la fondation des Principautés moldave et valaque. Par suite de ce mouvement, la race se trouve a jamais divisée : une partie demeure dans les retraites de Transylvanie, sous la domination des rois de Hongrie ; l'autre va chercher une vie plus hasardeuse vers les bouches du Danube. Là, en BucovinB, en Bessarabie, en Valachie, en Moldavie, gouvernés par leurs princes nationaux, les Roumains végètent, tout à fait libres par moment, trop souvent obligés de rendre hommage à leurs voisins, Hongrois et Polonais ; les premiers et les derniers exposés aux effroyables passages de l'avalanche tartare, aux perpétuelles incursions des Turcs, dont ils ne parviennent même pas à arrêter les déprédations en faisant alliance avec eux et en payant tribut à leur sultan. Quoique ainsi opprimés, pillés, massacrés par les uns et par les autres, par les chrétiens parce qu'ils sont grecs, par les musulmans parce qu'ils sont chrétiens, ces malheureux Roumains réussissent à ne pas mourir, — miracle réel ! — et même, à certaines heures de leur histoire, jettent un éclat dont leur avenir reste illuminé. Les noms de leurs domni, Etienne le Grand, Michel le Brave, ne sont pas des moins célèbres chez eux et autour d'eux. Le premier, Etienne,
prince de Moldavie, à la fia du quinzième siècle, réussit à réunir les deux Principautés et à s'étendre du côté de la Transylvanie; s'afTranchissant des Polonais, des Hongrois, des Turcs, luttant toute sa vie contre eux, il fonde une grande pairie roumaine, que ses successeurs sont impuissants à-conserver. Le second, Michel, prince de Valachie, recommence la même œuvre cent ans après ; vainqueur des Turcs, des Transylvains, il eût voulu faire un seul corps de tous les éléments nationaux dispersés, former un Etat roumain qui comprit en entier l'ancien territoire dace entre la Theiss, le Maros, les Carpathes, le Dniester, la mer Noire et le Danube, englobant une population de môme race de huit millions d'âmes. Le rêve inachevé de Michel le Brave est resté pour plusieurs des Roumains mo* dernes un idéal réalisable à Tépoque contemporaine. C'est à ces utopistes par excès de patriotisme que M. Quinet s'adresse lorsqu'il écrit : •
• Des six provinces que je viens de nommei', — Bariat, Transylvanie, Bucovine, Bessarabie, Moldavie, Valachie, — les deux premières n'ont appartenu k TÉtat roumain qu'à Torigine ; les deux autres lui ont été arrachées par violence ; les deux dernières seulement forment aujour^ d^hui SCS débris. C'est avec ces débris qu'il s'agit de constituer le nouvel État ; et. au lieu de chercher quel moyen il y a de résoudre le problème, il faut se gainler de «lire que la Roumanie nVst possible qu'avec toutes les conditions indiquées ci-dessus. Car chaque État a des brèches à réparer, et si l'on rejetait comme indigne d'examen tout établissement d'État qui ne serait pas tout d'abord en relation parfaite avec ce que demande la nature ou la patienté des races, il faudrait commencer par r<jcter, sans plus de réflexion, la France sans le Rhin. l'Allemagne sans l'Alsace, la Suisse saiks le Tyrol, l'Espagne ^ans Gibraltar, l'Italie sans la Valtelinc et sans la Corse. Refaites pas au monde l'extrême plaisir de lui demander l'impossible, pour qu'il s^aatorise à tous refuser le nécessaire. »
Les Roumains en masse ont compris ce bon conseil. Us ont compris qu'il fallait réduire leurs désirs au po.«si-
LA ROISIAMË. 1»
ble, associer leurs volontés )iourriiiiinécliate réalisation du nécessaire, l'union des deux principautés de Moldavie et de Valachie, seule base de tout sérieux projet de réforme. De la sorte, en effet, d'un côté ils eussent échappé pour jamais à la corruption incessante par le Phanar et à la dissolution non moins active par le protectorat russe; ils auraient aussi brisé la chaiue des temps et recouvré formellement leur nationalité.
Mais Tunion, qui les eût sauvés du passé et assurés du présent, ne leur a été accordée qu'en espérance. Il dépend d eux maintenant, et d'eux seuls, de la réaliser. Il est donc utile de rappeler une dernière fois le caractère éminemment logique, historique, conservateur, de cette prétendue innovation.
Le droit public de la Roumanie repose sur les quatre capitulations de 1595, 1460, 1511 et 1529, conclues entre les voïvodes de Valachie, Mircéa I*' et Vlad V, les voïvodes de Moldavie, Bogdan et Rares Y, d'une part ; les sultans Bajazet I", Mahomet JI, Bajazet II et Soliman, de Tautre. Il en résulte expressément que la principauté valaque, soumise par la force, reconnaît la Sublime Porte à titre de suzeraine et lui paye tribut, mais n*en continue pas moins à se gouverner d'après ses propres lois, à élire librement ses princes nationaux, qui gardent le droit de vie et de mort sur leurs sujets, le droit de faire la paix et h guerre avec les souverains étrangers. Quant à la principauté moldave, bien qu'elle doive, elle aussi, soumission et tribut à l'empereur ottoman, il est admis en principe qu'elle n'a pas été conquise et que, alliée à la Turquie, elle devient pays libre, que même elle portera, dans tous les écrits adressés par le Divan à son prince le titre de pays indépendant. Mais il est encore une clause, répétée dans les trois dernières capitulations, et qui, seule, suffit h
Ht LES NATIONALITÉS.
prouver combien est complète Tautonomie, combien est réelle la souveraineté de la Moldo-Valachie vis-à-vis de la puissance suzeraine : les Turcs ne peuvent voyager, séjourner dans ces pays sans motifs plausibles, et si alors quelque contestation s'élève entre eux et les habitants, ils subissent le jugement des tribunaux locaux ; bien plus, ils sont inhabiles à posséder des terres tant en Moldavie qu'en Yalachie, ils ne doivent point y amener de domestiques roumains; enfin, leur culte, l'islamisme, en est proscrit, aucune mosquée n^ existera jamais dans aucune partie du territoire moldave (1410) ni du territoire valaque (1511, 1529) ^ Donc les Principautés étant restées terres du Christ sans jamais avoir été considérées comme terres d'Allah , elles gardent pour preuve de leur autonomie, de leur souveraineté, comme dit Edgar Quinet, « le titre le plus infaillible qui puisse se rencontrer parmi les hommes, le droit religieux des vainqueurs eux-mêmes. »
En vertu de ces capitulations, la Valachie qui, en 1590, s'était alliée avec la Pologne, .put encore, en 1596, s'allier avec la Hongrie. Longtemps après, en 1580, la Moldavie était apte à conclure avec l'Angleterre un traité de commerce valable. Enfin, un traité co //^di/*d' alliance ofTensive et défensive, et non de soumission, fut obtenu en 149fl par Etienne le Grand du roi de Pologne ; ce jour-là, la Moldo-Yalachie, la Roumanie constituée par un prince national élu, entra dans les familles des grands États européens.
En droit, la Sublime Porte n'a jamais contesté l'autonomie, la souveraineté de la Moldo-Valachie. Elle ne les a que trop souvent violées en fait. Lors de l'apparition de
* Lire le texte de ces CopitutaHons dans la Question des Principautt's (fevanlV Europe, par M. A. Ubicini, p. 386-596.
Pierre le Grand sur le Priilli, le prince roumain Déniétrius Cantémir se jeta dans les bras de la Russie naissante. De cette faute la Turquie tira une vengeance trop cruelle en faisant, au mépris des traités, voler et avilir ses anciens alliés par ses valets phanariotos. L'ahominable tyrannie (lu Phanar dura tout un siècle. Elle ne cessa qu'au moment 011 la Russie, qui avait eu Thabileté de rappeler sans cesse les franchises des Roumains (1774, 1791,1812), se trouva assez forte, en 1826, en 1829, pour enlever à la Porte la moitié de sa suzeraineté et se réserver un protectorat direct et permanent. Avec le Règlement organique j dressé à la suite de la paix d'Andrinople, une ère nouvelle commença pour la Moldavie et la Yalachie. Les deux Principautés recouvrèrent, en droit, leur administration inilépeiulante; mais, en réalité, subirent, sous Thospodorat viager, une double domination, moins ignoble peut-être, mais non moins fatale à leur avenir que Tunique oppression des pachas phanariotes.
Il importe de signaler ici que, tout en légalisant les abus les plus criants, afin de laisser mille prétextes à la constante intervention des czars, le Règlement organiqtie a, dans Tun de ses derniers articles, prévu et consacré d'avance la faculté que réclament les Moldo-Yalaques de s'unir en corps de nation roumaine ^
La Révolution de 1848 a amené, avec Toccupation turque et russe, la suspension du régime inauguré en
' • Article 42*. 1/ origine, la religion, les usages et la conformité de langue des lubiUnts dans les deux principautés, ainsi que le hes^oin mutuel, contiennent, dés le principe, les éléments d'une union intime qui a été entracée et relardée par des drcofutauces fltrtuUes et secondaires. Us naniages et les canêéqUences salutaires résultant de la réumon de ces deux peuples ne sauraient être révoqués en doute. ï^es éléments de la fusion du peuple moldo-valaqtte sont déjà posés data ce règlement par Vuni/àrmifé des bases administratives des deux pays, >
iiG LKS NATIONALITÉS
vertu du traité d'Andrinople, et la domination russoturque, créée par la convention de Balta-Liman, en 1849, a subsisté jusqu'à la guerre d'Orient. Après la retraite des Russes et des Turcs, après l'occupation autrichienne/ la paix de Paris a rétabli l'ancien état de choses, c'est-àdire, rendu pleine vigueur aux traités d'alliance et de suzeraineté conclus jadis entre les Principautés et la Sublime Porté, et consacré, sous la garantie collective des puissances contractantes, l'indépendance administrative, commerciale, législative, religieuse, nationale de la Moldavie et de la Valachie.
Depuis loi^s que s'est-il passé? Cela date dMiier, et point n'est besoin d'insister pour qu'on s'en souvienne. La question de l'Union des Principautés sous le gouvernement d'un prince choisi dans Tune des familles souveraines de l'Europe, mise en avant le 26 mars 1855, aux conférences de Vienne, par M. de Bourqueney, a été reprise le 8 mars 1850, aux conférences de Paris, par M. Walewski. Sur l'opposition des représentants de l'Autriche et de la Turquie, il fut décidé que les populations moldo-valaques seraient consultées avant que l'on arrêtât la réorganisation définitive de leur patrie. Une commission européenne, chargée de recueillir les vœux exprimés par des divans ad hoc, représentant les diverses classes du pays, arriva à Bucharest au mois d'avril 1857. On sait quel accueil enthousiaste fut fait aux délégués des puissances qui passaient pour favorables à l'Union, et comment y répondirent et ces délégués et leurs gouvernements, paraissant se plaire à surexciter une agitation déjà très-caractérisée. On sait aussi que de prudence, que d'habileté les patriotes roumains dépensèrent à laisser tous les torts du côté de leurs ennemis, à ne point froisser les susceptibilités de leurs protecteurs, et, quand enfin les divans ad hoc furent
assemblés (octobre 1857), à grouper leurs vœux'sur les cinq points capitaux, — autonomie, Union, prince étranger héréditaire, neutraHlé du territoire, assemblée générale législative, — à les voter à runanimité moins deux voix en Moldavie, à l'unanimité absolue en Valachie.
Enfin, on vient de lire le dief-d*œuvre qui est sorti des laborieuses séances de ce mystérieux congres, depuis si longtemps assemblé. L'autonomie, sans doute, est accordée aux deux Etats, vassaux de la Porte, mais telle qu'elle existait auparavant légalement, ni plus ni moins. Quant à rUnion, elle .est repoussée en fait, tout en étant préparée pour Tavenir par l'institution immédiate d'une commission centrale permanente de douze membres, vouée par sa composition même à l'étemelle immobilité ; au lieu d'un prince étranger héréditaire, les Principautés réunies reçoivent pour souverain, chacune, un hospodar indigène à vie, élu dans le pays, mais investi par la Sublime Porte. La question de la neutralité du territoire se trouve résolue dans la lettre et l'esprit des. antiques capitulations, con- 6nnées par le traité de Paris et mises sous la garantie commune des puissances contractantes. Pour ce qui con* cerne l'assemblée générale législative, unanimement demandée, il est accordé aux Yalaques et aux Moldaves deux assemblées législatives particulières, dont les membres sont choisis par des électeurs directs élus eux-mêmes par des électeurs primaires, ceux-ci, comme ceux-là, tenant leur droit de la quotité de leur revenu foncier ou de leur cafHtal commercial. En somme, aucun des cinq points réputés capitaux par l'unanimité des citoyens moldo-valaques, consultés légalement, n'a été pleinement accordé; il n'existe pase&core de Roumains ni de Roumanie, mais deux Etats a demi aseociés et individuellement dotés d'une constitution
parfaite, sans doute, et à laquelle il ne manque qu'un seul ressort, celui qui fait marcher un peuple.
Que les patriotes roumains retiennent bien ce que répondait Edgar Quinet à leurs chaleureuses adresses :
f II ne faudrait donc pas se déconcerter si le but nVlait pas atteint aussitôt que nous le souhaitons. Au contraire, ce serait une raison pour les amis de TOtre cause de redoubler leurs efforts; car il est bien rare, en de si grandes entreprises, que Ton obtienne par un premier effort ce qu'on désire ie plus et même ce qui est le plus nécessaire. •
Or il me semble avoir établi que l'Union, non accordée en fait par les puissances, appartient en droit aux Moldo- Valaques, s'ils veulent, s'ils savent TefTectuer dès la première heure favorable. Ils sont libres dans Tintérieur de leurs frontières et se gouvernent d'après leurs propres lois; qui peut, sans violer les traités tant anciens que modernes, les empêcher d'user de leur souveraineté reconnue, d'associer leurs deux gouvernements, si néanmoins ils ne brisent pas le lien qui les attache à l'empire ottoman?
Pour nous, — qui croyons à une autre justice qu'à la justice diplomatique, — nous préférons de beaucoup que les peuples fassent au lieu de laisser faire, qu'ils prennent leur droit au lieu de le demander et de le recevoir comme un don. Aussi pensons-nous que l'œuvre actuelle des Roumains consiste moins à complaire à leurs très-hauts protecteurs européens qu'à se rendre capables de conquérir eux-mêmes et de garder leur nationalité. Dans ce but, — Yukase diplomatique ayant au moins consacré solennellement leur autonomie déjà reconnue, — ils peuvent, ils doivent par eux-mêmes opérer le travail de leur régénération intérieure. Dès qu'ils auront entrepris ce travail, le monde entier, désormais intéressé à leur existence et à leur prospérité, aura les yeux fixés sur eux; il ne saura trop admirer, trop aimer, trop soutenir un aussi petit
L4 ROUMANIE. ii9
peuple donnant un si grand exemple aux plus puissants. La première plaie que les Roumains aienl à découvrir et à brûler résolument, c est le byzantinisme. J*appelle ainsi la prodigieuse concentration en Moldo-Yalachie de tous les vioes qui déshonorent la bureaucratie alfemande des czars et l'administration gréco-turque des sultans et de leurs pachas. Contre les rapines de l'administration, l'administré, quel qu'il fût, n'avait naguère de recours d'aucune sorte, la justice n'étant pas moins qu'elle vénale et rapace ; même, s'il est possible, les magistrats étaient encore plus corruptibles et plus corrompus que les fonctionnaires; le droit public et privé, malgré les belles phrases du Règlement organique, n'existait et n'était respecté que sur le papier. Cette infamie officielle, issue en droite ligne du régime phanariote, des occupations et du protectorat moscovites, se perpétuait depuis plus d'un siècle et demi ; et, semblable à la tache d'huile, s'étendant à l'inûni, elle envahissait, dévorait la nation ellemême. Profitant du peu qui leur est accordé par les puissances, que les Roumains prennent au sérieux la responsabilité des ministres de leurs nouveaux hospodars, que le corps judiciaire réorganisé soit mis en état de rendre véritablement la justice, qu'en un mot, eux-mêmes, ils commencent bravement et sans retard la réaction de l'honnêteté i
A la regénération morale du peuple roumain Edgar Quinet a consacré un des plus beaux chapitres de son livre. Pour accomplir l'œuvre d'épuration, extirper les vices dont les étrangers ont empoisonné la Moldo-Yalachie, l'exilé français fait directement appel aux femmes et aux jeunes gens. C'est surtout par les mariages que la patrie roumaine a été perdue. Jusqu'à l'époque actuelle tout aventurier, russe, grec ou tartare, décoré d'un titre mos-
150 LES NATIOKALITËS.
covite OU byzantin, n avait qu'à se présenter pour trouver une riche héritière, qui, sans lui faire perdre sa nationahté, hii apportait la sienne en dot avec la propriété d'une partie du sol et de ses habitants. Si les femmes n'étaient pas mariées, conformément à la coutume orientale, avant Tâge où Ton sait choisir, elles pourraient commencer une immense révolution patriotique en se refusant aux traîtres, aux hommes souillés qu'on leur envoie de Constantinople ou de Saint-Pétersbourg. Néanmoins, dès à présent, avant toute modi6cation de la législation matrimoniale, elles sont capables de remplir un rôle utile. Renonçant à l'imitation servile de nos frivolités, à nos romans et à nos modes, conservant précieusement leurs grâces naturelles, l'originalité de leurs sentiments, qu'elles rallument en leurs âmes le culte du beau, du vrai et du juste, et le transmettent, avec l'amour de la patrie, à leurs iilles, à leurs fils, dont le double enfantement leur incombe, l'enfantement physique et l'enfantement moral I — Parlant à ces heureux jeunes gens auxquels la richesse de leurs pères permet d'aller achever leur éducation à l'étranger, Edgar Quinet leur démontre que ce qu'ils viennent chercher parmi nous ne leur appartient pas à eux seuls, mais priucipalegient à leur pays ; qu'en partant ils ont contracté une dette sacrée et qu'ils sont tenus de l'acquitter au retour. Aussi, avec quelle insistance il les met en garde contre nos contradictions, nos mobilités, contre les ^louissants mensonges des Byzances occidentales ! Évitez l'apparence éphémère, jeunes gens; cherchez, découvrez, et n'emportez que « l'étincelle immortelle cachée sous nos misères ! »
€ Cependant, ajoute M. Quinet, je ne voudraÎB pas qii^ils retournassent dans leur pays sans avoir visité quelipes-uns des petits Etats qui, enclavés au milieu des grands, ont su garder leur indépendance native arec leur liberté, par exemple, la Hollande et la Suisse. Ils
U ROUMANIE. loi
auraieut là ua spectacle analogue à celui qu'ils soiil ilc^liiiês à reiirontnr chez eux ; ils Terraient comment un petit peuple sait se faire respecter des plus grands. §
La question morale, d'où tout dépend, la perte ou le salut, étant franchement abordée, il en est une autre que les patriotes roumains sont contraints de résoudre au plus ▼ite : la question sociale.
Quatre classes ont été représentées dans les divans ad koe réunis et consultés conformément aux stipulations du traité de Paris : le clergé, la boyarie (grande et petite propriété), la bourgeoisie (les villes), le peuple des communes rurales.
Le clergé, à vrai dire, n'est point une classe. Trop longtemps tenu sous la dépendance des uns et des aulres, habitué à servir, il est resté étranger à toute idée de domination temporelle. Affranchi du célibat, se mêlant sans cesse par le mariage au milieu dans lequel il vit, il n'est point, ne peut être un État dans TEtat. Jadis il a rendu un service immense à la nationalité en aidant le peuple à conserver sa langue. Ne pouvant devenir persécuteur faute de fanatisme, — la tolérance religieuse est, depuis un temps immémorial, enracinée dans les mœurs du pays^ — il est apte à couronner son œuvre séculaire eh constituant la parfaite indépendance de l'Église roumaine à l'égard de la Grande Église de Constaplinople, en l'isolant aussi de l'Église impériale de Saint-Pétersbourg par la radiation de tous les mots russes qui se sont glissés dans la liturgie, par quelques changements dans les rites, le costume et le chant. Avant la paix, M. Quinet engageait le clergé moljdo-valaque à faire au plus tôt ces réformes fou* damentales. Les paroles de Thistorien ont été entendues, et l'Eglise roumaine s'affranchit peu à peu de tout ce qui
n*est pas national. La majeure partie de l'œuvreest déjà accomplie.
La boyarie, — en principe, — n*est pas une classe nationale comme la noblesse d'autres pays; elle tient au sol par la propriété bien plus que par le sang que ses fondateurs auraient versé en défendant la patrie ; nombre de titres nobiliaires ne sont que d*absurdes dignités byzantines, des distinctions musulmanes, des décorations qui la lient par serment à des souverains étrangers. Cependant la majorité des boyards, et des grands comme des petits^ a fait preuve, en ces derniers temps, d'un très-grand patriotisme. C'est par eux qu'a été posé, défendu en face de TEurope le droit de la nation roumaine. Aussi ne doit-on pas étendre à toute la boyarie le blâme qu'une partie seulement mérite, la dire traître, corrompue, incapable, parce qu'il y a parmi elle des incapables, des corrompus et des traîtres.
Quant à la bourgeoisie nationale, elle est encore trop peu nombreuse et trop peu instruite pour être un solide élément de reconstitution. La population marchande et industrielle est en majorité composée de juifs, de Grecs, d'Arméniens, d'Allemands d'Autriche, la plupart protégés étrangers. Avec le progrès de l'industrie, — progrès très-rapide dès qu'il y aura dans les Principautés une stabilité quelconque, — la bourgeoisie ne manquera pas d'augmenter en nombre et en influence.
Enfin, voici la dernière classe, celle dont les membres se comptent par millions et qui, conservatrice du verbe national dans le passé, dès le joui* du réveil, doit redevenir le corps même de la Roumanie ; la classe des laboureurs contribuables, comme l'appelle si chrétiennement le Rèfjlement organique^ compilé sous la dictée des Russes. Quoique ledit règlement reconnaisse à ces bons paysans
Certains droits fort minces, rappelant le droit primordial, inaliénable, du cultivateur roumain sur une partie de la terre, il leur impose à l'égard des seigneurs terriens des obligations multiples dont Tensemble constitue ce que nous comprenons communément sous le nom de servage. — Mais, disent les conservateurs de cette iniquité, nos paysans, qui jouissent du privilège de libre migration, ne sont pas, n'ont jamais été serfs dans le sens féodal du mot. Ils n'ont point été conquis. Incapables de vivre par euxmêmes, insouciants, paresseux, ils se sont librement vendus, argent comptant^ eux et leurs descendants, à des propriétaires dont ils cultivent les champs, et grâce à la Ifrotection desquels ils sont assurés de ne pas mourir de faina. — Cela étant admis, c'est à-dire le fait de l'usure itîinpiaçant le fait de la conquête, ceux qui trouvent leur condition mauvaise peuvent se racheter de l'aliénation faite d'eux-mêmes par leurs ancêtres, devenir libres sans révolution, d'autant plus aisément que le droit formel de rachat n'a jamais été aboli.
Sur cette grave question à quoi bon parler moi-même? Ecoutons plutôt les représentants légaux de douze cent mille contribuables laboureurs exprimer simplement, sans menaces, comme des justes réclamant au nom de la scute justice, et leurs griefs et leurs vœux, le 7 novembre 1858, au sein du divan ad hoc de Moldavie * :
«... Au nom de nos commettants, nous élevons notre faible voix pour confesser la vérité en face du Dieu vivant. Nous osons dire que/ jusqu'à ce jour, toutes les charges les plus lourdes de TÉtat ont pesé uniquement sur nous et que nous n^avons joui de presque aucun des avantages sociaux... Nous avons seuls payé de lourdes capitations;
' On peut lire ce docunient si remarquable, reproduit avec tous les acies des derniers divans, dans l'ouvrage déjà cité de M. Ubicini, p. 511' 3^. On n'en donne ici qu'un très-bref extrail.
sealo 110U8 avons fourni des couscrits pour ia milice ; seuls nous avons rétribue les fonctionnaires, administrateurs, magistrats, sous-administrateurs, gendarmes ; seuls nous avons travaillé aux chemins, aox |)ont8, aui routes du pays... Seuls, enchaînés au travail forcé sur les terres des: seigneurs, nous leur donnions la main-d'œuvre pour les réparations nécessaires h leurs fermes ; bon gré, mal gré, nous devions seuls faire toute corvée rurale dans leurs exploitations; aux juifs monopoleurs nous avons été vendus, livrés, comme matière inépuisable k exploiter ; ainsi la boisson est devenue chère et empoisoo née pour nous '. Seuls, dans ce pays abondant en grains, nous avons toujoui*s mange un pain noir et amer, souvent trempé de nos lannes. Une guerre, une agression étrangère, éclataient-elles sur notre pays, nous seuls en supportions le fléau. Les armées étrangères, nous les avons nourries, servies, transportées... pendant des hivers rigoureux... au Danube et au delà du Danube ; nos bœufs, transis de froid, tombaient roides morts, et souvent Thomme aussi toml)ait à côté d'eus; dans sa misérable cabane, ses enfants souffraient de la faim, car co que Tennemi n'enlevait pas pour ses besoins, les agents avides de nos autorités inaHktres le prenaient pour eux et devenaient ainsi de riches seigneurs* i
Après avoir longuement, mais avec une admirable modération , exprime leurs justes griefs , les paysans font appel à la concorde et énumèrent ainsi, « très humblement, n leurs voeux au <x nom de Dieu tout-puissant et de la sainte justice : »
« ... La classe des habitants des communes rurales soumis à la corvée seigneuriale demande qu'à Tavenir le cultivateur soit aussi compté parmi les hommes; qu'il ne soit plus, ainsi qu'il Ta été jusqu'à présent, assimilé au bétail sans parole; que les châtiments corporels, dont le fisc et les seigneurs font depuis longtemps l'instrument de
• ' Art. 129 du liêglefiient organiqtie : t Le propriétaire seul a le droit de vendre sur sa terre du vin, de Teau-de-vie et autres boissons, \ etc.
* L'invasion russe de 1828, notimmenl, a coûté aux Principautés deux cent mile paysmu, morts de fatigue et par suite d*une épidémie. — Par contre, il fiiut reconnaître que la dernière invasion russe a été admirable d'ordre cl de discipline. En revanche, l'occupation autrichienne a r.ippelé, dépu.'^sc tout ce que le» précédentes avaient eu d'ignoble et d'odieux. L^s bons soldats de S. M. I. R. A. payaient tout à coups de t^abre. Ils ont laissé derrière eux la misère et la haine.
noire dégradation morale, qoe le fouet et les verges, qui trop souvent ont déshonoré les cheTeux blancs de nos pères et maintes fois provoqué des avortements douloureux chez nos pauvres femmes, que la fustigation soit abolie à jamais ; que les peines ordinaires nous soient justement appliquées conune aux autres classes, et que nous ne soyons plus condamnés sans jugement.
< Nous demandons également qu k l'avenir toute corvée prescrite ou non par une loi, que toute avanie aussi bien que la capitution, soieDt abolies pour toujours. Nons demandons encore qu*h TaTenir les oomiimnes soieot réellement assurées d'avoir des autorités électives sorties de leur sein... Bn somme, nos soupirs, nos doléances de chaque jour, le principal vœu de notre classe, Tobjet des prières que nous élevons jour et nuit k Dieu, «'est Tabolition de la corvée seigneuriale.
« Aussi la voulons-nous racheter, cette corvée.. . Nous voulons nous affranchir, nous racheter du servage où nous sonomes ; nous voulons nous racheter pour nous appartenir, pour n'être plus k personne qu*à notre pays, pour qu'aussi bien le pays soit nôtre. Nous sommes à genoux, nous sommes tous aflaissés ; l'état où nous sommes, nous ne pouvons plus l'endurer. Nous n'entendons cependant léser en rien le droit de qui que ce soit ; mais que notre droit non plus ne soit pas anéanti...
«... Qu'une Assemblée législative générale soit donc convoquée. Là, nos propres représentants ayant place, on délibérera sur les droits des seigneurs et sur nos propres droits, et telle redevance que Iç pays tout entier trouvera bon de nous imposer, nous l'acquitterons k la sueur de nos fronts; car tous, comme on seul homme, nous voulons nous racheter de l'esclavage ; et, pour être maîtres dans nos familles, maîtres de nos foyers aussi bien que de nos champs, nous travaillerons lie bon cœur et nous nous rachèterons.
c Telles sont nos très-humbles prières et demandes. »
Cette motion des fMnfsanSy ^- on Ta constaté à regrel , — souleva dans le divan moldave une discussion des plus animées. Plusieurs boyards, et des plus riches, s'honorèrent, il est vrai, en la défendant contre legoïsnie de leurs pairs. Ce fut en vain. Cinquante et une voix se prononcèrent contre la motion et vingt -cinq seulement l'approuvèrent. Plus tard cependant, dans une de ses dernières séances, TAsseroblée émit le vœu « que la corvée fût
abolie et qu'il fût accordé au paysan sur ia propriété seigneuriale une portion de terre dont l'étendue serait fixée ultérieurement. » En Yalachie, la question ne fut pas même posée, car, on le sait, le divan ad hoc ne crut pas de sa compétence de s'occuper des réformes intérieures, qui ne pouvaient être effectuées qu'après la réorganisation politique des Principautés par le congres de Paris. Mais il faut remarquer que dans le manifeste du comité central de Bucharest, la profession de foi des Unionistes concentrant toute leur action pour Tobten^ion des quatre points fondamentaux , repose sur les trois principes suivants : respect du droit de propriété, — égalité devant la loi, — liberté individuelle et liberté de travail pour le paysan. Donc, de toute manière, la question sociale reste à Tordre du jour. Le congrès de Paris Ta résolue, en principe, car il a déclaré les Moldaves et les Yalaques égaux devant la loi et rimpôt, également admissibles aux emplois ; mais, en fait, il a laissé aux deux assemblées législatives la mission de réaliser Tabolition des privilèges, exemptions et monopoles, et de procéder immédiatement à la révision des lois qui règlent les rapports entre les cultivateurs et les propriétaires du sol. Puissent les privilégiés comprendre la générosité des paysans à leur égard, se laisser entraîner par Télan du cœur, se laisser conduire plutôt par Tautorité de la raison, abdiquer pour Pamour de la patrie leurs iniques privilèges, efTacer la souillure des siècles et s'anoblir véritablement en rentrant de bon gré dans le sein du peuple I A la Roumanie renaissante, la vieille France offre en exemple sa nuit du Quatre août.
En dehors de Pégalité des citoyens, d'où découlera la distribution des charges publiques entre tous proportionnellement aux facultés de chacun et Paccessibilité de tous à toutes les fonclioiis, il y a encore la liberté, réalité de
premier ordre, qui ne doit être ni négligée ni sacrifiée, pour de plus pressantes apparences.
Cest avec bonheur que nous avons vu les Roumains des deux Principautés, appelés à faire acte de vie nationale, se rappeler combien la parole doit toujours rester sacrée pour ceux qui par elle ont été sauvés de la mort au milieu de tant de périls ; entamer leur œuvre de résurrection en usant de la liberté de la presse, en réclamant pour l'avenir In discussion publique de leurs affaires. Us ont, parmi leurs quatre « grands points, » émis celui-ci : un gouvernement représentatif, exercé par une assemblée unique. Piirticulièrement en Moldavie , où les choses intérieures ont été traitées, ils ont posé les bases de la séparation des pouvoirs législatifs et exécutifs, de l'indépendance du pouvoir judiciaire à regard de l'administration, de la liberté des cultes, sauf la restriction prévue dans les capitulations avec la Porte, de la liberté individuelle enGn, entraînant l'inviolabilité du domicile, la soumission de tous aux seuls juges légaux, l'abolition pour le présent et l'avenir des tribunaux exceptionnels. Qu'aucun de ces principes ne rentre dans l'ombre I — a Sur cette terre de malheur, a dit Edgar Quinet, une chose n'a jamais été essayée. Laquelle? Le droit. C'est donc au droit qu'il faut recourir, n Encore un mot, le dernier.
Aujourd'hui, plus que jamais, il importe au peuple roumain d'être par lui-même assez fort pour conquérir, à l'occasion, et sauvegarder, au besoin, son indépendance. Les Roumains, dans leur trop longue infortune, ont fait une grande perte. Ils ont désappris le maniement des armes. Qu'ils se remettent à l'apprendre! Qu'ils aient au plus vite une armée I Leurs paysans, de serfs se réveillant citoyens, retrouveront le courage de leurs pères, les sol-
dais de Michel le Brave, et ils combattront, s'il le faut, jusqu'à la dernière goutte de leur sang, soit pour garantir la patrie de l'oppression, soif pour coopérer au salut du inonde avec tous les peuples frères, à l*heure de là lutte décisive entre la barbarie et la civilisation, le despotisme et la liberté.
La Roumanie, si elle veut être, doit être une nation vivante, une personne responsable, à laquelle le monde pourra confier Textréme barrière danubienne, et qui, à ce poste d'honneur, deviendra la sentinelle avancée de la Révolution française.
Que les Roumains y songent, telle est la raison humaine de leur renaissance, telle est leur mission.
IV, — l'kspaghe ^
Quittons rOrient. J'y reviendrai avant de conclure, car c'est là que la diplomatie a su nouer, par son imprévoyance, le nœud gordien de la question des nationalités. Pour ne pas interrompre Texamen des œuvres d'Edgar Quinet, il me faut, dès à présent, m'occuper des nations latines d'Occident, voisines et sœurs de la France, mortes de la vieille foi dont nous avons commencé à nous afiranchir en 1789 et qui revivront par la nouvelle,
fies litlératures, de l'histoire, de la religion de l'Europe méridionale, M. Quinet a fait le fond de ses études, et chacun des deux peuples sur lesquels il a exercé principalement son esprit de critique historique et philosophique s'est retrouvé, s'est reconnu dans ses livres, a salué
* ^eg Vacance* en Eapaffne; — VUitramonUmisme. première et seconde leçon; — Les Bévoluiiani d Italie^ liv. ï, cli. v, vu; liv. II, ch. rn; liv. UI, ch. m; — aux tomes IX, II, IV des OEnvres emtpléiei.
sa science du passé comme une révélation des temps futurs. De ces deux patries d'adoption, Italie, Espagne, Edgar Quinet a bien mérité; e(, s'il n'a point dissimulé les plaies dont elles sont dévorées, si, au contraire, il les a ouvertes largement, afin que ces nations martyres en sondassent elles-mêmes la profondeur, il leur a enseigné le moyen de les guérir par une opération radicale, il leur a rendu la conscience de leur propre réveil, il leur a montré par delà les ombres et les tristesses d'un présent transitoire les joies et la lumière sereine de l'avenir.
Je parlerai d'abord de l'Espagne. Mais, auparavant, j'avertis le lecteur que j'ai renoncé à lui donner la moindre idée de l'intérêt vraiment romanesque, le moindre reflet de la poésie railleuse et souvent épique dont Mes Vacances eu Espagne sont remplies. Je me propose uniquement de résumer l'impression laissée sur l'Espagne par tout ce qu'en a dit l'écrivain français, et de dégager de cette impression une appréciation juste de l'état actuel de la nation espagnole, de ses désillusions et de ses espérances.
Accompagné du voyageur philosophe et par lui guidé, courons au-devant de l'Islamisme, par delà le Quad-alqoibir, le fleuve arabe, vers Grenade, la ville maure. De loin, on cherche des yeux le « ciel terrestre, » rêvé a à mi-côie d'une colline d'orangers, » l'oasis du repos, après la fatigante traversée des mornes Sierras, « le seuil de félicité » promis par Mahomet. On approche, on est rendu. Qu'aperçoit-on? Des tours sombres, les murailles nues d'une citadelle; et des galériens, du bout de leur chaine, vous indiquent une petite porte b^sse. Avec terreur on la franchit; mais, dès qu'elle s'est refermée, tjout change. On se trouve dans la cour splendide de^ MrrayaléSy et le mystère des murs, des tours sinistres, âes prisonniers agitant leurs fers, de la main de géant
IGO LES NATIONALITÉS.
placée au-nlessus de la porte judiciaire, le mystère s'explique par réblouissement même dont on est saisi et pénétré. Chacune des promesses du prophète n'est-elle pas comme enveloppée d'une menace éternelle? Là-bas, la guerre, la souffrance, Tépouvante; ici, la paix, la joie de Tâme et les tendres caresses des houris. « Tel, l-ami d'Allah, revêtu de fer et la visière baissée, enferme dans :$on cœur des (résors de volupté et d'amour. » Ainsi fait TAlhambra, dérobant ses délices aux yeux de profanes sous la plus rude enveloppe. La première impression par laquelle on y est dominé est celle des eaux, « charmes, incanlalion des fontaines éternelles dans ce paradis brûlant; caprices, fraîcheurs, mystère des ondes rendues permanentes dans le royaume des âmes. )» I^a seconde impression est celle des fleurs. Les jardins en débordent; les pavillons, les colonnades, les murailles et les voûtes en sont tapissées a comme le bord d'une eau profonde. » Le jaspe, le marbre, le porphyre, l'argent, le (iligrane, s'épanouissent, fleurs de la terre, mêlées aux fleurs du «iel, aux jasmins, aux anémones, aux œillets, aux tulipes et aux roses, sur la surface entière des portiques et des sables, de même que les fleurs de la nature, mariées aux fleurs de l'esprit humain, « émaillent la poésie des Arabes et des Perses. » Mais voici la merveille des merveilles, la iwrole édifiée. Mille dessins, mille bas-reliefs déroulent SUT Taibâtre leurs gracieux contours; et ces dessins, ces bas-reliefs sont des lettres courant après des lettres, s'aasemblant en mots, en phrases, qui de salle en salle, de cour en cour, de palais en palais, s'appellent, se répondent; si bien que Uttéralement !es murs parlent, et qu'avec ies harmonies de l'eau vive et des fleurs s'accorde une harmonie de paroles sculptées, d'où jaillit à l'unisson une idée, un mot, vrai cri de la pierre : Félicité! Félicité! El
c'est ici, en effet, que s'oublie le inonde, que l'àme et le corps nagent, s*endorment, se noient dans une volupté sans Gn. Du milieu de ce paradis musulman, réalisé sur terre, qui peut se souvenir du sang des Abencerrages versé à flots sur les blanches dalles? qui peut entendre marcher les armées chrétiennes? qui peut s'éveiller au choc de la croix et du croissant? Partout a brûle le nom d'Allah » victorieux qui récompense ses fidcle^s. Que Ton monte au Mirab, que du haut de cet oratoire d'où l'Iman jetait la prière du matin, on contemple Grenade, ouverte « comme un fruit partagé dont on peut compter les grains I » Que Ton promène son regard sur le royaume entier, une « mer de verdure » dans laquelle vont se jeter des €< fleuves d'orangers! » Qu'on en suive la bordure lointaine, des montagnes dentelées « aux flancs tigrés de nopal I » Jusqu'aux extrémités de Thorizon, l'écho répète : Félicité! Félicité! La nature elle-même semble s'être accordée avec Fart pour éterniser les traces laissées par le génie de l'Afrique musulmane sur le sol de TEurope chrétienne; et cest ainsi que de l'âme du vaincu le feu de ce génie a passé dans Tàme du vainqueur, c'est ainsi que « les pierreries » de la poésie arabe se retrouvent précieusement conservées sous « les dehors rustiques » de la poésie populaire des Es» pagnols.
L'Alhambra et Grenade sont la révélation de l'Espagne musulmane dans toute sa splendeur. Loin de ce ciel endianté, tout au Nord, au fond des gorges des montagnes des Asturies, se cache le berceau si pauvre mais si héroïquement gardé de l'Espagne chrétienne. De cette Espagne qui, durant tant de siècles infatigable, reconquit pied à pied son sol, sa religion et sa nationalité, la vivante image est Bui^os, la capitale des romances du Cid, une ville muette comme le désert qui Tentoure. Sur la porte cré*
i«2 LES ?iATION\LlTES.
nelée, un Cid barbu est assis, glaive en main, pour la plus grande terreur des Maures, et la cathédrale élève la terrasse de sa tour <c en forme de diadème à aigrettes sur le front de la Vieille Castille. v> Aujourd'hui cette menace et cet orgueil font rire : malgré soi Ton pense à Don Quichotte. Mais autrefois la menace n'était pas vaine, l'orgueil n'était point ridicule. Sous Teffort d'un peuple de chevaliers le torrent d'Arabie reculait, repoussé en son lit africain pour n'en plus sortir. Grande était l'œuvre et certes on a bien le droit de relever haut la tête quand on a eu le courage de l'entreprendre, la patience de la poursuivre, le bonheur de la parachever.
Si Burgos, vierge chrétienne, reste immaculée de tout souvenir de la domination musulmane, Tolède ne l'est pas. C'est devant sa porte arabe que le touriste, venant du Nord, rencontre pour la première fois l'Islamisme. Dans cette ville, redoute avancée du camp d'Allah, Tétemelle guerre du Coran et de l'Evangile continue jour et nuit. Les pierres s'y battent, rappelant ici la résistance de Mahomet et là le triomphe du Christ. Hors de l'enceinte trônent, menaçantes, casque en tête, les statues de Don Sanche et d'Alphonse VIII, vainqueurs des ennemis do h patrie et de Dieu. Le Tage lui-même, le doux fleuve, « se trouble en approchant de Tolède; il prend en passant une âme espagnole. »
• An milieu de la mêlée des deux civilisations, la cathédrale s'cière comme un cantique de victoire, t — c Et si, ajoute M. Quinet, si le génie de la vieille Espagne est tout entier rassemblé quelque part, depuis les conciles des Goihs jusqu'aux Juntes de 1812, c'est assurément là. Tolède est Tàme du monstre, Madrid n*en est que la cour, la cor te. >•
A Tolède, la cité chrétienne du combat, opposons Cordoue, « brillante comme une perle, » baignée par le Gn»-
dalquWir, qui coule paresseusement à ses pieds. Était-ce donc une ville de paix ? Non , certes, car voyez ! on y entre par une longue avenue d'aloès, « épanouis en forme de lances, » et ses murailles crénelées lient de force les tours musulmanes aux donjons chrétiens. Sa cathédrale n'est point une église bâtie par les fidèles, c'est une mosquée enlevée à l'ennemi ; au haut du minaret, à la place du Croissant, un clocheton de la renaissance supporte une Croix presque imperceptible. Ainsi confisquée au profit du Christ, la maison d'Allah garde pourtant son caractère originel; et, si TAlhambra explique la poésie musulmane, la Mosquée de Cordoue est, à son tour, un commentaire visible du Coran. C'est bien là, comme dit Edgar Quinet, la demeure « d'un Dieu qui ne reconnaît d'autre loi que son caprice. » Rien n'y ressemble soit à l'architecture catboHco-païenne de l'Italie, soit au gothique sévère d'Angleterre, d'Allemagne, de France; à peine par quelques points communs se rattache>t-elle au gothique espagnol ff conciliant l'austérité des nefs du Nord avec la splendeur païenne du Midi. » Ses neuf cents à mille colonnes « cannelées, torses, rugueuses comme le palmier, ou nouées comme le bambou, ou lisses comme le bananier... sont plantées et mêlées avec l'abandon de la nature édcnique. » Si une certaine harmonie s'y découvre, ce n'est pas sans peine : elle éclate par l'eflet du désordre même, c'est un miracle, un caprice divin. Du Saint des Saints, de la profondeur de la forêt de pierres, tonnait jadis la voix d'Allah. Depuis y tonna, à son tour, la voix de Jéhovah, lui aussi Dieu des armées. Le citoyen moderne en a entendu sortir des paroles plus douces, des promessss d'alliance entre les deux mondes ennemis, entre l'Europe et l'Asie :
t La giierre ainte. disait la toîx de paii au fils de la RcTolution française, la guerre sainte, n'est plus entre les Maures et les Chrêtii>ii!i.
164 LES NÂTIONALITHS.
Le pèlerin n est plus appelé à Jérusalem, ni à la Mecque. La Caaba est dans le fond de son cœur. C'est \^ qu'il me trouvera aâ.<is paimi les sources d'eau vire t
Telle est en effet la grande mission de paix à laquelle il semblerait que l'Espagne eût pu, eût dû se consacrer dans le passé, si elle n'eût pas été arrêtée brusquement dans son essor naturel. De quelle idée la doua Christophe Colomb quand, se faisant Espagnol, oubliant de sa patrie jusqu*à la langue, il vint lui offrir son rêve et lui en donna la réalisation, rAmcrique? D'une idée humanitaire, universelle, cosmopolite, qui n'est autre que le rapprochement et la civilisation des deux hémisphères, l'unilé spirituelle du Globe. A l'extrémité de la Péninsule hispanique, de la mer bleue surgît une ville éblouissante c< de nacre, de neige, d'ivoire, qui nage dans l'azur. » ?ie croirait-on pas que Cadix, Vénus marine, est née « du caprice de Técume pour saluer sur l'autre bord le monde vierge de Christophe Colomb? » — Non loin de là, voyez Séville I Ce n'est plus, comme Tolède, le combat, c^est la paix après la victoire, l'embrassement de l'âme de l'Afrique et de l'âme de l'Europe. La Giralda, du milieu des jardins d'Andalousie, s'élance, musulmane jusqu'à la moitié de sa hauteur, chrétienne de là jusqu'au faite : Christ et Allah vivent sous le même toit. La cathédrale de la reine andalouse, Babel européenne, serait « un immense élan et de l'Orient et de l'Europe vers le ciel, » si elle n'était tristement alourdie, repoussée vers la terre par la tourelle d'architecture jésuitique qui la termine. « C'est ainsi, s'écrie M. Quinet, que l'hi^itoire d'Espagne, après la longue rivalité de l'Évangile et du Coran, se perd dans les petites dévotions et le jésuitisme des descendants de Charles-Quint. »
Cette tendance à l'union des contraires, à l'alliance des
L'ËSPÂGIfE. 165
deux mondes, se retrouve en tout ce qui émane de Tintelligence et du cœur espagnols. Si, dans la peinture, les Vierges de Murillo, par exemple, vierges sans enfant Jésus et rougissant du feu des passions terrestres, ressemblent parfois à des houris égarées dans TÉvangile; s*il est vrai que jusque dans le mysticisme de sainte Thérèse, sous l'apparence, « froide comme le Golgotha, » on sente la réalité « brûlante comme la maison du Soleil, » le mélange, le combat étemel ou plutAt l'accord de TEurope et de l'Asie est Tftme même de l'Espagne.
On en a la preuve décisive quand on étudie la littérature espagnole. — Le génie méridional est né du choc de trois principes : le paganisme, le christianisme, Tislamisme. Le temple disparu, le paganisme subsiste perpétué par la nature. Bien que l^nspiration décisive vienne du christianisme en lutte avec l'islamisme, on le retrouve partout et toujours, soit en Provence, soit en Italie, soit en Espagne. Cependant le ton dominant du génie espagnol et son caractère propre, c'est le chant populaire, la complainte héroïque, la romance féodale, le cri de victoire « d*un peuple de gentilshommes. » Dans la longue bataille de la nationalité contre la conquête, du Dieu chrétien contre le Dieu mahométan, tout homme est devenu chevalier du Christ, le serf lui-même a été anobli en combattant sous la croix. C'est donc spontanément, non des hautes classes, des classes lettrées qui savent et imitent, mais du peuple, de la source pure de la naïveté et de Tenthousiasme, que jaillit ta légende. Ainsi, lorsqu'au seizième siècle l'Europe entière ressuscite le génie antique et s'en inspire, l'Espagne seule rentre avec passion dans son moyen âge, ses hommes de génie recueillent leurs sujets de la bouche du peuple, et la légende nationale devient poème. Edgar Quinet a bien raison de dire que
« la poésie, comme l'histoire d'Espagne, nait ainsi d'un éclair d'héroïsme, w Et cet héroïsme originel ne remplit pas seulement le poème ; le poète souvent est héroïque comme son œuvre. Il n'est presque jamais littérateur de profession ; c'est un soldat loyal et fier, composant sur les Holtes, écrivant au milieu des batailles et des sièges, à l'exemple de Cervantes, le manchot de Lépante; il a commencé sa vie sous la cuirasse, il la finit sous le cilice, comme Lope de Véga et Calderon. Combien une poésie, sortie d'une telle source, recueillie et distribuée par de tels hommes, doit être forte et saisissante, énergique et pompeuse ! Dans TUalie moderne tout tourne au récit, à l'épopée. En Espagne, le récit subit le joug de l'antiquité,
— ses historiens sont des imitateurs de Salluste ou de Tacite ; — mais la fiction reste libre de* tout modèle classique, de son propre élan elle aboutit au drame. Le drame espagnol est l'exacte représentation de la vie historique de l'Espagne : quelle est celte vie, sinon a une longue tragédie de cape et d'épée qui dure un millier d'années? » Comme l'Espagne même, étendant son empire sur les deux mondes, ce drame ambitieux semble trouver le globe trop petit pour en faire le seul théâtre de son action; il augmente sa scène de toute la largeur du ciel. Comme l'Espagne encore, en sa nature, en son caractère, en son mouvement, ce drame, qui n'est point tragédie mais a épopée dialoguée, » rapproche, unit toutes les zones, tous les génies, l'Afrique, l'Asie, l'Amérique, l'Europe . Et c'est là ce qui constitue l'esprit original de la littérature espagnole, qui est « la profusion de la passion et de la vie dans le domaine de l'art. »
Mais où va ce drame, l'héroïsme, le lyrisme en action?
— l/épopée proprement dite, l'iliade ébauchée p$ir les illustres romances du Cid, de Bernard de Capio, des in-
L'ESPAGNk'. 167
l'atiU (It* Lara, au Heu d'être assemblée en un corps et achevée par quelque grand esprit, tombe dans le livre qui bafoue la légende elle-même, dans la généreuse ironie de Don Quichotte ; la prose de Sancho Pança souffle le bon sens sur l'exaltation sérieuse et l'éteint. — D'autre liart, la philosophie qu'enfante ailleurs la Renaissance, passe par-dessus TEspagoe sans y descendre. L'Espagne, tête baissée, se Jette dans la théologie, se noie dans cet abime. Ses plus profonds, ses plus éloquents penseurs, les Saint-Jean de la Croix, les Sainte-Thérèse, les frères Luis de Léon, dépensent toule leur ardeur intellectuelle, l'inépuisable richesse de leur imagination musulmane i humilier la raison humaine, à l'engloutir dans les mystères de l'Évangile. — Et c'est là aussi, au gouffre de l'idcal abêtissement, que va le drame. Les Autos sacr amentales y «songes d'un anachorète sous le ciel africain d'Andalousie, » consacrent la servitude du génie espagnol sous la règle du Concile de Trente. En ses Révolutions d* Italie, Edgar Quinei compare cette comédie divine de Calderon avec la Dwine Comédie du Dapte. Si dans celle-ci, brûlée à juste titre par l'inquisition d'Espagne, il voit poindre r-hérésie, c'est-à-dire il reconnaît l'intelligence humaine exerçant sa liberté, dans l'autre affranchie de toute influence païenne, écrite à la lueur des bûchers, il montre l'inspiration propre du catholicisme du moyen âge. Drames abstraits dédiés au Christ, — dont les sujets sont la Première fleur du Carmelj la Babylone mystique y le Jubilé, les Mystères de la messe^ dont les personnages se nomment la Foi, le Doute, le Culte, VÈglise^ la Pensée, VEspérancCy la Charité^ la Miséricoi'de, la Synagogue, le PayanUme, V Athéisme; — les Autos sacramentdes, montrant le chœur de cinq sens se soumettant humblement à Tesprit, — Usez : FEgUse, — sont en même temps le dernier
terme de sublime essor de la poésie espagnole, son idéal et son anéantissement. Après cela, plus rien. Les fêtes de Tintelligence nV>nt duré qu'un jouri
ff Et ce jour éclatant, s'écrie Téloquent critique, par quel lendemain a-t-il été suivi ! Chose étrange ! On Toit un peuple se lever, plein de grandes ambitions et de pensées accumulées ; il tient dans sa main les Indes et les deux Amériques; son génie dans les lettres est si fécond que tous diriez que des siècles et des siècles ne peuvent répuiser; et, cependant, le soir venu, il s'endort; il s'endort du sommeil de l'esprit, et ceui qui étaient accoutumés à l'admirer sont prêts à l'insulter. En vain de nouvelles voix amies cherchent ï le réveiller; quand l'engourdissement est entré jusqu'à l'âme, les paroles ne s^entendent plus... et à la place du bruit qu'on entendait autour de ce peuple, il se £iit un grand silence... on finit par se le disputer comme un corps sans volonté, sans loi, sans droit... t
S'il est un monument qui garde la mémoire de cet assassinat d*un peuple par un principe, ce monument, c*est TEscurial. On y va par un chemin qui fuit les habitations humaines, qui traverse un « cimetière de dix lieues, » fermé par les pics des Sierras figurant au loin c< d'immenses croix de meurtre. » Quand on approche, parfois on entend l'heure sonner comme un glas funèbre et Ton pourrait lire, avec Edgar Quinet, Tinscription sui» vante, tracée à 1* horizon par les noirs ravins :
« Ci-gît l'Espagne; elle a été assassihêe en cet endroit pae le Sai!«t-Opfice et par Philippe II. De profdndis. •{-.
Enfin , à mi-côte d'une « chaîne de montagnes osseuses, couleur de cendre, » se dresse, sous la forme d'un gril, « le terrible ex-voto, » TEscurial. Et c'est vraiment une tombe, la tombe où pourrissent les a reliques d'une société défunte, » la domination universelle de l'Autriche, l'unité catholique. Dans cet ossuaire, auquel le temps semble avoir conservé son effrayante blancheur, rien, absolument
L'ESPAGNE i^i
rien, ne rappelle le passé héroïque de la vieille Espagne. Toul garde, au contraire, l'empreinte de la fausse, de la lâche, de la sanglante Espagne, superposée à l'autre, qu'avait épuisée l'ambition dévote de Charles-Quint, par le fanatisme à froid du plus orthodoxe des despotes. Vide aujourd'hui est l'arche dU passé. Le bourdonnement monotone des prières psalmodiées ne couvre plus les bruits venus du dehors ou échappés du dedans. La tempête révolulionnaire a dispersé les saints moines, hôtes et conservateurs naturels de cette forteresse, où le vieux monde, en déroute, se réfugia, se groupa et s'arma contre le nouveau. De leur roi, le moine porte-poignard, que reste-t-il ? Allez à la chapelle. Comme le palais^, elle est déserte et sombre : nul n'y rallume la lampe sacrée. Au pied du maitre-autel, voyez ce souterrain vitré. C'est dans cet aotreque Philippe II passa les dernières années de sa vie, Un chapelet à la main. Il s'en exhale une odeur fétide, l'odeur du cadavre, « l'âme de l'ancienne monarchie esjïagnole. » C'est ici, — dans la chambre des morts, « ce qu'il y a de moins triste à l'Escurial, » — c'est ici que sont pressés, scellés les uns contre les autres, les squelettes très-catholiques : « ils tiennent peu de place, ils étouffent dans. la mort.... » Et l'on sort du monument, le cœur glacé, cherchant le mot de la fatale énigme, car elles sont restées muettes, les pesantes murailles. — Mais écoutez I écoutez I... Si ces blanches murailles ont gardé fidèlement leur secret, c'était afin qu'il ne fût pas perdu. Les papiers d'État du roi silencieux qui écrivait tout, croyant tout envelopper dans une nuit éternelle, viennent enfin d'être arrachés aux entrailles de la terre ; et les certitudes ont légitimé toutes les présomptions; le règne, ff enfoui comme un crime, » n'est que trop réellement le grand crime soupçonné. Vu à cette lumière éclatante.
si lard apportée à l'histoire, qu il est petit le grand criminel 1 Impuissant à conduire l'immense complot contre les peuples, à tuer les Pays-Bas, rAngleterre, la Francet l'Europe, le protestantisme et la pensée humaine, à se sauver lui-même de l'implacable mais trop souvent aveugle postérité, il ne garde pour si gloire que d'avoir, par jalousie ou incapacité, troublé les trames jésuitiques, d'avoir tué son iils et TEspagne. Par bonheur, les nations revivent. Oh ! dès que l'Espagne ressuscitée sera debout, qu'elle emploie sa première heure de liberté à raser l'Escurial, qu'elle arrache de son sol et de son âme jusqu'au souvenir du misérable assassin dont le fantôme la poursuit et la déshonore depuis trois siècles!
De l'Espagne de Philippe II, arrivons tout d'un coup à l'Espagne contemporaine. Du reste, au dix-septicrae, au dix-huitième siècle, qu'est-elle? — Rien. La force immense accumulée durant son long effort contre l'islamisme et la conquête s'est dispersée jusqu'aux confins de l'ancien monde et du nouveau. Matériellement et moralement groupée en la main d'un roi, lancée vers un but inique, elle a été vite usée par la justice. Au lendemain du jour ou, pour elle, on avait rêvé la domination de l'univers mort, r Espagne s'est trouvée morte devant l'univers debout, et elle s'est couchée dans la tombe, dépouillée de toutes ses antiques franchises, volée de toutes ses richesses, nue et exécrée, impuissante à relever la pierre du sépulcre. Le a royaume catholique par excellence » eût pu alors cire rayé de la carte. Le genre humain s'en serait réjoui comme d'une victoire 1 Vraiment, que lui importait cette nation immobile, quand toutes les autres marchaient, ce grand pays inutile, fermé à toute idée, à tout sentiment nouveau !
Cependant, 1789 arrive. Comme le protestantisme, la
Révolulioii s*arrêlera-t-elle aux Pyrénées? Un instant on Teûl pu craindre, mais bientôt l'ambition impériale lance les armées françaises par-dessus les montagnes, et l'esprit révolutionnaire se trouve en présence de l'esprit catholique. C'est de cette époque, — pour nous si triste, — que date le rc?eil de l'Espagne. Personne n*a mieux signalé qu'Edgar Quinet comment l'usurpation de Bayonne aboutit à la honte de Baïlen et comment la défaite de Napoléon enfanta le triomphe de Tidée française. Dès son entrée sur cette terre, humide encore de notre sang, avec quel étonnement le voyageur aperçut, sur les murailles des ventas de la Vieille-Castille, de naïves images coloriées, représentant les principales journées de 1 Empire I Au couvent d'Atoeba, non loin de Madrid, où sont suspendus en trophées les drapeaux enlevés à l'ennemi, il reconnut ceux de l'armée de la Foi ; il ne vit pas un seul des nôtres. Partout, jusque survies champs de bataille pu l'aigle corse perdit les plus brillantes de ses ailes, il trouva la légende de rEm|)ereur conservée à côté de celle du Cid. Quoiqu'elle nous ait repoussés, menacés avec tant de rage, quand nous vînmes attenter à sa nationalité, PEspagne ne nous hait plus. L*injure a disparu dans notre sang, et, |)ar notre sang arrosée, la terre épuisée refleurit.
Contre i^ous, l'Eglise et le peuple s'étaient unis. Ensemble, ils avaient vaincu. Mais aussitôt après, « l'union mystique, ocellée dans le sang de Saragosse, » s'était dissoute. Le clei^é, t^nt qu'avait duré la lutte, avait répondu à Pattente du peuple. La lutte finie, il ne sut rien faire. En sauvigat son roi, sans le secours du roi, le peuple avait appris déjà qu'il pouvait faire quelque chose par lui-même ; et du même coup, — exemple unique, — il avait commencé à perdre la religion de la royauté. De même il commença à perdre Pidolâtrie de l'Église par la faute de l'Église elle-
i7î LES KATIONALITÊS.
même, qui l'abandonna juste au moment où il avait de nouveau mis en elle tout son espoir. Malheureusement TEspagne n'a point eu de philosophes, de préparateurs d*idées « pour la conduire d'une rive à l'autre. » La voilà donc, entre le passé et l'avenir, superstitieuse et incrédule, tiraillée dans tous les sens, entraînée d'instinct vers la France, qu'elle ne demanderait pas mieux que d'imiter, si la France même ne la troublait incessamment par ses incompréhensibles reculs, chassant ses moines sans rompre avec le principe qu'ils représentent, mettant la main sur les biens du clergé et refusant de proclamer la liberté de conscience, s'élançant contre la royauté et s' arrêtant au seuil de son palais, s'inclinant devant elle, s' enivrant d'enthousiasmedès qu'elle sourit, croyant avecamourdèsqu'elle jure de tenir le lendemain le serment qu'elle a violé la veille !
Toutes ces incertitudes, toutes ces folies, qui rendent l'iiistoire actuelle de l'Espagne incompréhensible, sont les résultats naturels de l'éducation qu elle a reçue du catholicisme, son seul maître par le droit du fer et du feu. Au moyen flge, le catholicisme fut pour elle, — on ne peut le nier, — un agent de progrès et de liberté ; il l'aida à s'aflranchir. Mais, depuis le seizième siècle, il n'est plus qu'un agent de réaction et d'asservissement : après avoir créé l'Espagne, il la détruit. Ce double caractère reste fortement imprimé dans l'âme espagnole, si bien qu'en chaque citoyen il y a deux hommes : un indépendant de l'époque des libres communes ; un sujet de Philippe IL De là proviennent des contradictions à bouleverser toute logique : le même homme était hier affamé de liberté, il l'est aujourd'hui de servitude. Comme dit avec tant de raison M. Quinet : « L'équilibre du monde moderne ne s'est pas bit en lui. » — S'il y a ainsi anarchie dans l'individu, comment n'y aurail-il pas anarchie dans l'État? Et, —
chose impossible à rêver, — cette anarchie semble ne devoir pas finir, elle dure depuis cinquante années 1 M. Quinet en a découvert la raison principale dans Textréme pauvreté du peuple espagnol. Jusqu'ici Fanarchie y a été aimable^ ne dérangeant aucun intérêt. Les révolutions y ont toutes été politiques, non sociales, et elles ne pouvaient être que telles. La nation espagnole compte huit cent mille nobles, c'est-à-dire que tout le monde Test ou doit l'être ; les grands ont disparu dans la tourmente ; de Bayonne à Cadix on ne rencontre pas un seul château féodal, et l'urbanité générale de la population, si nue et si fière, marque « un esprit d'égalité qui est le fond des mœurs. » Par ce seul côté, l'Espagne arriérée est de toutes les nations la plus avancée. Elle doit cela à sa grande guerre contre les 3Iaures, où tout homme dut combattre, étant chrétien, « parlant chrétien^ » et, en combattant, devint caballero, chevalier. Puisse l'industrialisme ne pas lui ravir le seul pur résultat qu'elle ait obtenu du christianisme, son universel prolétariat^ son héroïque pauvreté! Car, si l'Espagne a eu le rare bonheur de ne pas être endormie par une bourgeoisie timide, corrompue par une Iftche féodalité d'argent, dès qu'en dépit des obstacles elle se sera trouvé sa voie, dès qu'elle aura compris sa mission, — une, marchant avec ensemble, elle' aura plus de chances que nulle autre nation d'avancer sans soubresauts et de se maintenir en avant.
Cependant, ce peuple eût déjà dû prendre son élan ; il l'eût pu, certes, car l'occasion favorable ne lui a pas manqué, ni au dedans, ni au dehors? Mais — comme il a été expliqué précédemment, — l'Espagne a été sevrée de toute idée politique à elle, et la masse ne comprend que fort peu de chose à ce qui s'agite dans les hautes régions. Les doctrines du constitutionalisme ne sont point
à sa portée ; elle ne saisit que très-vaguement le système de la bascule et de la pondération des pouvoirs. Elle se passionne très-facilement, très-légèrement pour certains hommes ; jamais encore elle ne s'est passionnée pour des principes. Du reste, on ne lui a guère offert que des demi-principes, si Ton peut s'exprimer de la sortç, des formes vieillies, essayées ailleurs et qui y ont assez mal réussi, qui partant lui pouvaient inspirer quelque défiance instinctive, lui faire craindre pour le fond. La masse, avec raison, tient, avant tout, à rester peuple. Voilà pourquoi elle a si longtemps conservé le* culte de la royauté, fût-elle même absolue, mais ayant au moÎTis un avantage à ses yeux, celui d'étendre sur tous un lounl niveau d'égalité. Qui lui arrachera ce culte du cœur? La Madone constitutionnelle elle-même.
Il y a douze ans, visitant l'Espagne, Edgar Quinet assista par hasard à ce que Ton ne saurait mieux nommer que Y exaltation de Y innocente Nina. 11 vit TEspagne a après avoir essaye de tout, excepté de la liberté de penser, lassée, déconcertée, désespérée, s'abandonner de nouveau, presque sans réserve, à la royauté ; » et « celle-ci, en répondant par la violence, travailler à détruire la superstition monarchique. »
Ces paroles, qui datent de 1846, s'apphquent, on ne peut mieux, à la situation actuelle de la Péninsule. Vinnocente Nina achève rapidement son œuvre contre la madone. Grâce à tant de trahisons, de déportements, de massacres, la révolution espagnole, entamée, continuée, sans idée révolutionnaire, en tient une enfin. La république s'est montrée héroïquement à Barcelone, & Madrid, alors qu'elle était proscrite de l'Europe entière. N'est-ce point à la république qu'Isabelle H ouvre sa succession avec tant de complaisance?
SouTenl on a désespéré de l'Espagne. On a toujours eu tort. Le sérieux apprentissage qu'elle faisait de la vie moderne, à la tribune des cortès, sa foi profonde en la parole sincère, sa soif de loyauté, sa force empruntée sans cesse au sang du taureau, la persévérance de ses efforts, laudaoe de ses brusques et fréquents réveils et sa joie dans . la bataille, tout cela senti, saisi, vu sur les lieux, a inspiré i Edgar Quinet une liaute estime pour ce jieuple trop méprisé des prétendus forts. Triste au départ, le voyageur croyait aller vers le néant. Au retour, il affirme la vie. — « Je voudrais, dit-il, rallumer chez ce peuple la pensée que rissue de ses débats est intimement liée à la destinée des autres, et qu'il a, comme tous les autres, sa mission dans le monde actuel. » Ce peuple est brave et 6er, il pense a qu'il vaut encore la peine de mourir pour quelque chose; il a son rôle à remplir dans le grand chœur de la démocratie moderne, li De quoi s'agit-il aujourd'hui? Nonseulement de briser le despotisme temporel, mais de tarir jusqu'à la source du despotisme spirituel. Attachée, « pleine de vie, à une religion morte, » l'Espagne n'estelle pas la première intéressée à ce que le cible soit rompu y à être affranchie de la vieille foi, à prendre librement son essor vers l'idéal de justice, que la Révolution française oOTre aux peuples et à l'humanité?
Quand Edgar Quinet visita l'Espagne, en 184o et 1844, il ne voulut pas quitter la péninsule hispanique sans saluer, an moins en passant, le plus petit de nos frères latins, le
* Mei Vttcaneeten Espagne, cb. xxix; U France et la Samie Allianc*' en Portugal, mn tomes IX el X des Œuvreê compléten. — > Vw% «uwi, nu
176 LES KATIONALITte.
peuple portugais. Embarqué à Cadix sur un vaisseau anglais, il entra en Portugal par le Tage , et le premier monument qu'il aperçut sur la côte, le cou?ent de Bélem, lui rappela toute l'ancienne histoire, toute l'ancienne poésie du fier pays de Vasco de Gama, de Magellan, d'Albuquerque et de Camoëns. C'est là, en effet, au pied de cette vieille église gothique qui semble a appareillée comme un navire en partance, » avec ses câbles de pierre rattachant les mâts de misaine dont sont soutenues ses ogives, ses rosaces et ses voûtes; maison du Dieu des mers, réunissant toutes les zones terrestres en son architecture scientifique, animale et végétale ; c'est là que s'étend la plage des larmeSy si bruyante autrefois, quand les héros de la découverte jetaient le dernier adieu à la patrie, recevaient d'elle la bénédiction suprême, et s'élançaient, sublimes de foi, à la conquête de l'inconnu. Et c'est là encore, sur le seuil du sombre monastère, qu'après avoir creusé les vagues, jusqu'alors vierges, des golfes de Guinée, de Malabar et du Brésil, les anciens navigateurs rapportaient les dépouilles des mondes, débarquaient les trésors des Indes orientales et des Indes occidentales; car Bélem était aussi, comme le dit le grand historien national, Jean Barros, la porte « par laquelle devaient entrer tous les triomphes du Portugal. »
Le peuple portugais n'a eu qu'un jour dans l'histoire, celui où, en franchissant le cap de Bonne-Espérance, il « a rendu l'Asie à l'Europe. » 11 n'a eu aussi qu'un poète, Camoëns, qu'un livre, les Lusiades. Et quel est ce livre? Un des poèmes les plus sublimes qu'ait enfantés le génie humain, le poème qui ouvre l'ère des temps modernes, « qui,
livre II, ch. ii, Du Génie de$ reliphnê, les Irois admirables pages consacrées au Portugal et & Camoëns, et & la 11* leçon sur le CkrisiûmiMife et ia RévolHiwn française, la description du couvent de Bélem.
en scellant ralliance de TOrient et de TOccident, célèbre Tâge héroïque de Tindustrie, poëme non plus du pèlerin, mais du voyageur, surtout du commerçant, véritable Odyssée au milieu des factoreries, des comptoirs naissants des grandes Indes et du berceau du commerce moderne, de même que TOdyssée d'Homère est un voyage à travers les berceaux des petites sociétés militaires et artistes de la Grèce. » — Et quel est ce poète? — Un grand cœur, un « cœur magnanime qui embrasse les deux mondes et les unit dans une même étreinte de poésie, dans une même humanité, un même christianisme; » a une âme aussi profonde que l'Océan, » et qui, comme l'Océan, « unit les deux rivages opposés. » — Poète, poème, peuple, le miracle du passé revit dans toute sa splendeur sous les sombres murailles du couvent de Bélem.
A Lisbonne, quel changement I de l'idéal le voyageur tombe dans la réalité, du passé glorieux au triste présent.
c La magniRcence de Lisbonne, écrit M. Quinet, est plus triste que les bruyères de TEspagne : des rues somptueuses, des places immenses, la tête d'un grand empire; et Je silence, la solitude d'une nation ou d*uDe Gomorrhe engloutie.... Où sont les chants de Séville? où sont les groupes de la Puerta del Sol de Madrid ? I/Espagne danse sur des ruines; le Portugal agonise sur le seuil d*un palais. »
Caché derrière des jalousies à étroit grillage, le peuple semble vouloir dissimuler combien il est devenu pauvre, lui, si riche autrefois; et il dort, trop orgueilleux pour s'adonner à tout ce qui ressemble à un travail servile, ff pendant que trente mille Espagnols de la Galice consentent seuls à se déshonorer en se servant publiquement de leurs bras. »
c La Lisbonne de dona Maria semble la capitale d*lnès de Castro,
qui, déterrée, est assise sur un trône posthume, gouvernant, entre la banqueroute et le jésuitisme, une monarchie défunte. »
Le Portugal est-il donc mort au présent et perdu pour Tavenir? En répondant : Oui, ce pays est mort, cette patrie ne revivra pas I M. Quinet craindrait de commettre un blasphème ; car il n*a jamais désespéré d'aucun peuple. 11 cherche donc si le feu moral ne couve point encore quelque part ; il cherche, et il finit par retrouver Tétincelle brûlanle au cœur des poètes. Avec quelle ardente sympathie il salue les Herculano, les Castilho, les Almeida Garett, les quelques âmes d'élite qui ont gardé l'enthousiasme de l'antique histoire^ qui pleurent sur le passé, et, entretenant la haine de l'étranger, Espagnol aussi bien qu'Anglais et que tout autre, dépensent un génie véritable à ressusciter un cadavre, à rappeler à la vie une nation qui se laisse mourir I Que la voix de ces patriotes portugais se |)erde encore dans le silence et qu'elle soit triste et sombre comme un cri d'angoisse, ce n'en est pas moins, pour le patriote français, une voix qui sort vivante d'une terre que Ton eût cru épuisée , et cette voix annonce qu'un peuple ne tardera pas à soulever la pierre de son tombeau, lourde de deux siècles.
A la veille de reprendre la route de France, Edgar Quinet vit une chose qui eût pu ébranler sa foi : un coup d'État sans résistance ni des cortès, violemment dissoutes, ni du peuple, absolument inerte. — « Si je n'avais su, disait-il, que Lisbonne est, selon le mot de M. Herculano, une Palmyre morale^ je l'aurais appris ce jour-là. » Et il se consolait en songeant que Lisbonne n'est pas tout le Portugal, et, persévérant quand même dans son illusion, il annonçait que, puisque la capitale restait immobile, les provinces se lèveraient tôt ou tard et accompliraient l'œuvre de régénération sans elle et contre elle.
Peu après, en effet, l'Europe conservatrice fut réveillée en sursaut par la révolution portugaise. On sait à quoi ce grand mouvement aboutit i les patriotes vainqueurs furent écrasés par la main de la France de 1850 et au profit de r Angleterre,
Contre cette iniquité, plus haut que nul autre, Edgar Quinet protesta en 1847. Une brochure, la France et la Sainte- Alliance eut Porttigaly sortit tout armée de son âme indignée. Jamais le professeur du collège de France ne rappela avec une plus entraînante éloquence les droits historiques d'un peuple diplomatiquement assassiné. Jamais il ne flagella de plus durs sarcasmes le gouvernement issu de la Révolution de juillet, et qui, tombé entre les mains des doctrinaires,* déshonorait le pays au point de le faire rentrer dans la Sainte-Alliance, de lui faire jouer le rôle de bourreau pour le compte de ses ennemis. Jamais enfin il ne dégagea mieux, avec la simple logique de l'histoire, les conséquences forcées du monstrueux exploit dont on salissait notre drapeau. Défendant, au nom de la morale politique et sociale, l'indépendance d*un petit peuple, qui mérite un étemel respect en récompense des services rendus par lui au genre humain, quand, avec si peu de ressources, il ouvrit tant de points ignorés du globe â la civilisation moderne, M. Quinet montrait combien la résistance, dont on Taccusait comme d'un crime, était juste, unanime, nationale et généreuse, combien, en conséquence, il était inique et lâche, de la part de l'Angleterre et de la France, de replacer sur le trône une reine ensanglantant son royaume de Ses caprices, et par la violation des serments les plus solennellements jurés le contraignant à se soulever pour défendre ses libertés constitutionnelles. Prévoyant, d'autre part, qu'à la remorque des flottes anglaises , nos flottes ouvriraient à coups de canon
180 LES I9ATT0NAUTÈS.
des ports dont nos concurrente profiteraient seuls, et qu'après Texpédition le Portugal , nationalité flétrie par l'invasion, deviendrait une colonie exclusivement exploitée par la Grande-Bretagne, le courageux publiciste accusait hautement le pouvoir, qui avait commandé Taccomplissementd'un acte aussi révoltantet aussi absurbe, d'avoir trahi et déshonoré la France ; il allait jusqu'à le menacer des mêmes colères sous lesquelles avait succombé son prédécesseur.
La Révolution de 4848 a répondu à cette menace. Mais, depuis, qu'est devenu le Portugal? Moins malheureux que ritalie, mais toujours protégé par les Anglais, malgré ses agitations, — qui attestent sa vitalité , — il ne peut recouvrer la franchise de son essor vers l'avenir ; il reste entravé dans une forme de gouvernement d'importation étrangère et ne peut que se préparer lentement à la conquête de la liberté véritable dès. que l'heure enfin sonnera de nouveau pour toute la race latine.
L'Italie est, de toutes les nationalités opprimées, celle dont la renaissance a le plus constamment préoccupé M. Quinet. Dès 1836, il la visita du nord au sud et revint de celte sainte terre, « qui nous a nourris de ses mamelles et vêtus de son soleil d'été, » l'âme éblouie de sa grandeur artistique, le cœur à jamais rempli de haine contre tout ce qui en a fait la plus esclave et la plus malheureuse des nations. Un peu plus tard, il consacra ses premiers cours
* Allemagne et Italie; les Révolutimu f Italie; les Jùmlet, i'* leçon; YVUramontanisme, 3* leçon, 6* leçon, etc. — Aux tomes TI, 111, IV et W des Œuvra complétée.
du collège de France à rinterprélation du génie italien* Partout, dans ses li?res, dans sa chaire, à la tribune nalionale, il a élevé la voix en faveur de la nationalité italienne. En6n il lui a consacré la plus considérable de ses oeuvres, — une œuvre qui date dans la littérature historique contemporaine, — les Révolutions fTltaliej et c est là que se trouve concentrée et fixée, sous la forme la plus admirable, toute sa pensée sur le passé, le présent et Tavenir de notre malheureuse sœur transalpine.
Le livre commence au jour où Cassfodore peut écrire dans les fastes consulaires :
< En celte année, le roi des Goths, Théodoric, appelé par les vœux de tous, en?ahit Rome; il traita le sénat arec douceur et fit des largesses au peuple. •
Pourquoi Fltalie est-elle morte et pourquoi n'a-t-elle pas pu renaître? Telle est donc la première question posée. Mais n'en eût-il pas fallu résoudre préalablement une autre, celle-ci : L'Italie exisla-t-elle jamais ?
Sans doute Edgar Quinet n a point embrassé rhisloin^ de la péninsule italique depuis Torigine des. temps jusqu'à Tempire romain ; il n'a point exprimé, dès le début, cette triste vérité, dite à la fin de son œuvre :
f 11 ne s*agit pas seulement » (au dii-neuviënie siècle, — il ne sV gisKait pas seulement, au commencement du moyen âge) — • d'afînmchir ritalie, mais bien de faire ce qui n'a jamais existé un seul jour, de créer une Italie. •
Mais, de ce qu^une introduction sur la dénationalisation originelle de la péninsule italique n'ait point été ajoutée aux Révolutions d^ltalie^ il ne résulte pas que ce grand livre soit bâti sur le vide, partant d'une fausse hypothèse
pour aller se perdre dans le néant d'une négation. Bien au contraire, c est à raflirmation de la nationalité italienne qu'il aboutit, et par la seule voie féconde, par celle de la négation historique de tous les principes qui se sont opposés à sa formation. On connaît la méthode historique de N. Quinet. 11 ne comprend un homme, un peuple, l'humanité, qu'en Tenvisageant sous le triple aspect de son présent, de son passé et de son avenir. Il n'admet pas les faits en tant que faits accomplis, toujours utiles et toujours louables, par conséquent^ mais il les discute dans leur moralité, comme s'ils avaient pu ou ne pas se produire, ou se produire autrement. Donc, — que les Révolutions d'Italie soient ou non édifiées sur le plan a d'une pure conception de Tesprit, » — elles n'en sont pas moins une admirable synthèse ou se trouvent mesurées « les lois de la chute continue d des populations italiques, c< un modèle ie physiologie sociale, » comme dit Marc Dufraissc', et, selon les expressions de M. Monlanelli, « une magnifique oraison funèbre prononcée par la muse de la Révolution sur le vieux monde italien, » afin, ajouterai-je, que naisse le nouveau, afin que l'Italie, prenant conscience d'elle-même. se décide à briser le cercle infernal dans lequel elle a tourné avec l'Empire et la papauté. Comme la grandeur passée de l'Italie gît précisément dans ses misères, comme elle n'a pas vécu de la vie nationale pour être, en quelque sorte, l'atelier maudit où s'élaboraient en même temps et les fécondes et les fatales idées qui ont gouverné l'Europe jusqu'au renouvellement inachevé de 1789 ; — étudier cette nation idéale, c'est étudier toutes les autres, celles notam-
* Lire rcxccllcnte élude qu'a faite des Mvointicns d'Italie cet exitê, alors que la critique se taisait en notre France silencieuse ; son élude a mnrilé l'honneur d'ctre mise en tète de l'édition belge du livre de N. Qiiincl et de lui fervir de prélace.
LiT.UIE. 18:î
nient qui, comme elle» sont latines et catholiqnes ; découvrir, sonder ses maladies politiques et sociales, c'est découvrir, sonder les nôtres; prédire enlin comment elle pourrait achever de mourir, et par quels énergiques moyens elle revivra, c est nous initier nous-mêmes aux lois de notre mort et de notre renaissance. A ce point de vue, Fouvrage de SI. Quinet, si fort par la science, la poésie et la philosophie, prend une importance capitale. C'est un des plus importants chapitres du catéchisme de la Révolution.
La première cause de la dénationalisation italienne est, selon M. Quinet, la perpétuité et l'instabilité des invasions. Durant des siècles et des siècles, les barbares se succédèrent dans la Péninsule sans l'occuper tout entière et même sons pouvoir y prendre pied, sans devenir « tête de nation T» dans les parties dont ils s'étaient emparés. Les Itah'ens nationalistes qui regrettent que leur patrie n'ait pu être ni gothique ni lombarde, unifiée, comme la France et TEspagne , par le fait même de l'invasion , accusent les papes, menacés dans leur ambition temporelle et par les indigènes et par les barbares, d'avoir perpétuellement montré à de nouveaux étrangers le chemin de l'Italie, grandissantainsi en autorité à mesure que le pays baissait en nationalité. -^ Mais, fait observer Edgar Quinet, les papes, en appelant l'étranger, n'exerçaient qu'une minime violence sur les Jnstincts des indigènes : nulle plainte ne se Ut dans les chroniqueurs contemporains. — Un Italien, M. J. Ferrari ^ s'isolant dans le passé, prétend démontrer
* Ea sa toute nouvelle Hiêioire des Révolutions d'Italie ^ i volumes in-8". — J'ai analyse cet important ouvrage dans la Revue française {n'^* du 1*' •t da 10 aepCembre; du i*' et du 10 octobre 1858).
184 LES NATIONAUTÈS.
queritaliH tenait absolument h ne pas être une, qu'elle renonçait de plein gré, et avec raison^ à sa liberté politique, afin d'effectuer la longue série de ses révolutions sociales, grâce h Téternelle dualité de TËglise et de TEmpire. — Placé au point opposé de Thorizon historique, M. Quinet condamne très-vivement Tabandon que riialie fit d'ellemême en ne résistant pas à Charlemagne, et salue avec enthousiasme Téclosion des premières républiques indépendantes d'Amalfi, de Naples, de Pise et de Venise. Plus tard, voyant le mouvement général des villes s'arrêter en ce qu'il avait de national ici et la tout en se propageant partout sous le rapport municipal, c'est avec désespoir qu'il constate que plus la cité italienne devient libre, plus l'Italie devient esclave. — H. Ferrari signale exactement le même fait lorsqu'il montre chaque progrès social payé par une décadence politique. Jugeant «u point de vue de l'intérêt immédiat, M. Ferrari approuve. M. Quinet désapprouve, jugeant au point de vue du résultat final. Mais l'un et l'autre, cherchant la cause suprême de la contradiction, la trouvent dans le cosmopolitisme. L'Italie ne se livre d'elle-même que parce qu'elle espère embrasser le monde. Cette idée, heureuse et féconde, selon M. Ferrari, — elle l'est en effet pour le moyen âge ; — stérile et fatale, selon SI. Quinet, — elle l'est pour le présent et pour l'avenir, — d*où provient-elle? De l'Église et de l'Empire, qui puisent leur vie en Italie même, depuis le pacte de Charlemagne, confirmé, développé par Othon r% et qui répandent cette vie italienne sur Tunivers entier. Suivant en ligne droite sa pensée fondamentale, — l'idéal national, — M. Quinet se désole de ce que l'Italie, en révolte contre le droit féodal, dès sa première heure de force intime, semble se demander : «t Quel est mon maitre? » et de ce que personne ne lui répond : « C'est toi-même ! »
N'est-ce point parce que les Italiens le considèrent comme le successeur des Césars de Rome qu'ils se prosternent aux pieds de Terapereur germain et qu'ils s'arrêtent dès qu'ils pourraient l'écraser? N'est-ce point encore parce qu'ils récent la monarchie universelle, que parfois, en haine de l'Empereur qui les foule et les méprise, le grossier barbare ! ils s'abandonnent à la direction du pape, représentant de Dieu sur la terre? Pape et Empereur ! Que l'Italie les oppose l'un à l'autre, qu'elle s'imagine même obtenir par celui-ci ou par celui-là une certaine manière de vivre, ou encore qu'elle espère les absorber tous les deux en elle, l'Italie se trouve toujours égarée, hors de sa nationalité, entre l'étranger et «J'éternel étranger M »
' Avant de m'occuper spécUlement des hévoUttUmê à> Italie, j'ai lu un fariUant invail inédit : ïa sinieii délia sforia d'Iialia, par M: Petruocelli délia Gattina', meoibre.du comité de salut public à Naples, en 1848. Il porte cette dédicace : A, Edgar Qumeti il golombo h'Italia. Ce n'est donc point one réfutation des BévoliUians éPltalie, c'en est, au contraire, la confirmalioo, faite an point de vue exclusivement italien. M. Petrnccelli ne se irouTe en désaccord avec H. Quinet que sur un seul point. En dépit du CMmepoiUUme, imposé par ia papauté à Y apparence de l'histoire italienne, ÎJ affirme la nationaliié réelle, incessante, du peuple indigène de l'Italie ^ travers les iges. Cette idée, si patriotique, et qui n'est scientifiquement ex* po9^ que dans ce livre, -^ œuvre de toute une vie, — m'a semblé d'une importance telle que j'ai cru devoir l'indiquer ici, à larges traits, quelque ■nooBiplétement que ce fùL
— Pour bien comprendre le système nouveau, il faudrait remonter jusqu'à Tépoque antéromaine, où M. Petruocelli montre comment une variété gaUiqoe de la grande race des Celtes a formé, pour ainsi dire, la base granitique de la population de l'Ilalie primitive. Sans entrer dans la filiation • ethnologique présentée par l'auteur, qu'il suffise de dire que selon lui, Vinéigémat ne se trouva pas étouffé, dès l'origine, soit par les Étrusques (Slaves orientaux), soit par les Grecs, et les autres peupUdea établies sui divers points de la Péninsule. Fondée au milieu des tribus rurales galliques, pour leur servir de lien et résister à la pression extérieure des races orientales, Rome ne garda pas longtemps un caractère exclusivement national italien. Dans cette civilisation mixte, par laquelle elle se manifeste dans l'histoire, elle marie bientôt le principe étranger oriental au principe indigène. occident al. La lutte de ces deux principes, sous forme d'aristocratie et de démocratie, explique toute sa vie intérieure. A l'extérieur, M. Petruccelli voit
\m LES NATIOI«iALITES.
Arrêtons-nous à considérer ce que deviennent, sous l'Empire et sous la papauté, les libertés des républiques italiennes et la liberté même de Tltalie.
Rome agir i Taide de son élément étranger, de son principe oriciit.'il, aGn de dominer plus ai^ément les fractions des races celtiques et slaves qu'elle rencontre sous ses pas. La résistance qui loi est dès lors opposée est b réac» tion naturelle de l'indigénat, ei l'on voit s'élever ^'umance, république italique en opposition à la république romaine, qui n'a plus rien d'indigène. Rome néanmoins triomphe, elle touche aux Âlpc!». Florus peut regretter qu'elle les ait frandiies, se dispersant, s'épuisant pour créer un empire universel, au lieu de concentrer toute sa force dans les limites naturelles de la Péninsule et de s'elTorcer d'y constituer un État italien. En effel. la lutte intérieure de Rome et de rindigéiHit italien n'en continue pas moms après qu'elle a pris son essor par delà les Alpes, et ses ennemis s'aperçoivent de sa division eu en profitant. Bfaiius, César, Auguste", semblent, aux yeux de M. Petruccelli, représenter le travail latent, maïs persévérant de l'indigénat, tandis que Sylla, Pompée, .Antoine, sont les vivantes manifestations de l'élément étranger oriental. Durant l'empire, la même lutte se produit par Galba contre Néron, Yîtcllius contre Othon, etc. Enfin Rome, devenue de plus en plus orientale, se déplace vers l'Asie, et l'invasion peut tout d'abord ne pas rencontrer trop de résistance, les barbares n'étant pas aussi hostiles aux Occidentaux que les Romains. Les seules vraies résistances qui sont opposées aux envahisseurs sont celles de Stilicon et d'Aétius, car avec eux combattait l'esprit national indigène, non point l'esprit cosmopolite romain. Le succès de l'invasion barbare en Italie est dû, selon M. Petruccelli, h ce que, d'une part, olle répondait à l'instincl national des indigènes qui fe trouvaient en affinité de race avec les nouveaux venus; à ce que, d'autre part, elle apportait une organisation sociale, par refîTct de laquelle la campagne se relevait* contre la ville, les« dasses rustiques indigènes contre les citadins étrangers. Cependant l'indigénat conserve encore sa personnalité, et la preuve, c'est sa lenteur -à se fondre dans l'occupation barbare, c'est la facilité avec laquelle il la laisse remplaccr par une autre occupation barbare, c'est enfin l'indifférence a^ee laquelte il voit l'invasion orientale des Grecs et des Sarrasins se produire en opposition à l'invasion occidentale. La cause de tout cela, c'est que la féodalité, qui eût dû être simplement Pémancipation du sol et partant do paysaa, de l'indigène, devint un privilège et ainsi la continuation de l'andenné civilisation par le changement de l'esclavage en servage. — Après avoir exposé les fautes des barbares, Goths et l^ombards, qui auraient pu tendre plus rapidement h devenir tête de nation en Italie, comme ailleurs, H. Petruccelli fait remarquer comment l'action du christianisme devint fatale à l'organisation d'une nationalité italienne. Éjément de civilisation clranger. oriental, le christianisme, à son sens, était arrivé à contre-temps, au moment où l'indigénat t'iait prêt à rompre avec la civilisation romaine, à relever le droit contre la force, la liberté du sol contre l'oppression de la
L'ITALIE. {g7
M. Quinel nous fait voir la féodalité dans la vie religieuse trois siècles avant d'exister dans la vie civile. Son gerrae est déposé le jour où rhomme fait au prêtre hom-
▼illc el de rempire. De ce mouvement agraire, d<5mocratique et social, les Graoqiies et Spartaeus avaient été les avant-coureurs. Le chrisliîinisnîc naissant s'en empara ci l'exploita i 5on profit : révolutionnaire, il s'iJenlifia, quoique étranger, avec le peuple; et, grâce au peuple, à l'indigéuat Italien, il triompha des persécutions. Vainqueur, il changea de rôle, de révohitionnaire il se fit conservateur, de démocratique il devint aristocratique ; de pseudo-indigène il redevint étranger. Monté sur le trône avec ConMantin, asses fort pour ne plus rien ménager, il trouva son intérêt à se débarrasser du principe indigène, de l'allranchissement social, civil et politique dont il s'était précédemment embarra!Fsé. Et alors, sans prévoir le scbisiuc^ falur, il relégua l'empire en Orient, c'est-à-dire dans sa patrie naturelle. et s'installa lui-même à Rome, espérant s'investir du rôle, du caractère, do la puissance de la ville étemelle. L'indigénat s'aperçtit enfin qu'il était trahi. Rome catholique devint donc son ennemi de même que Rome païenne. Mais, comme c'était une puissance spirituelle, il fallait l'altaquer par l'esprit. L'ère des hérésies commença. Combattu à titre de tradition de l'idée romaine, le catholicisme aurait péri, s'il n'avait su se trouver des auxiliaires, s'armer delà force, même infidèle (les Sarrasins), pour résistera l'indigénat qui le pressait de toutes part», le menaçait jusqu'en sa capilalc. Le meurtre de la nationalité italienne fut accompli définitivement à l'entrée du moyen âge par le couronnement de Cliarlemagne. M. PfftrucceUi montre en effet le premier rapprochement des races autochthones avec les Wisigoth* rompu par l'évêque de Rome, le second rapprochement, encx>re plus intime, de réiéroent indigène avec les Lombards convertis, *- rapprochement n intime fpi'Atttuiase Bibliothécaire pouvait dire : Vna se quasi fratres fidei coiena eomirinxertmt Hamani atque Ijmgobardi, — encore une fois et pour txMijonn brisé par le pape Adrien, appelant les Francs. Mais, fait-il observer, en créant un empire d'Occident, le catholicisme »e figurait perfidement ne donner au fils de Pépin qu'une autorité illusoire, repousséc en Allemagne comme une importation romaine et comme une conquéle germanique en Italie; de telle sorte que le pape, assis sur la vraie baie de l'empire, à Rome, eût eu pour auxiliaires contre l'empereur titulaire ici les princes italiens, et là les électeurs ecclésiastiques. Quoi qu'il en &oit, rindigénat, qui voulait s'affirmer, qui partant devait haïr et l'empereur et le pape, entama, à partir de 800, et contre le Gapitole et contre le Vatican une lutte qui n'est pas encora finie. — Nous touchons au point important : •o cosmopolitisme. Après avoir déterminé le caractère des deux courant eontraires auxquels est désormais livrée l'Italie, courants également ctranger.4, l'un d'essence, le calholicisme; l'autre de forme, l'Empire; après avoir prouvé que l'un et l'autre, épousant la tradition de Rome antique, voulaient faire servir la Péninsule à la domination univenelle, M. Petruccelli affirme que le travail intime, latent parfois, mais permanent, de l'indi^^énat italien,
i88 LES NATIONALITÉS.
mage tige de son âme, abandonne tout son cire moral à un seigneur spirituel. Or, si, dans Tltalie catholique, i*homme se fait presque naturellement serf d'esprit, presque naturellement aussi il doit croire qu'un patron politique lui est non moins indispensable qu'un patron spirituel. La citadelle appuyée sur le temple , le temple sur le dieu indigène, tel était le principe des républiques de Tanti-
fut précisément de ne pas être co^mopoUle ni avec l'un ni aTec Vautre, d'eaaayer de la débarrasser de l'un et de l'autre, i lefTet de oonstiiucr b nationalité. ^ Selon rbistorien - philosophe , cette grande lutte préfcnle trois phases déterminées par la position réciproque des partis. Entre TEm* pire et la papauté, deux unités constituées qui se disputaient U souveraineté italienne, seule, l'Italie avait besoin, elle aussi, d'être une dans sa résistance. Toi là pourquoi on la voit se ranger tantôt d'un côté, tantôt d'un autre, selon l'occurrence, mais plus souvent du côté de l'empereur, moin^ absolument étranger, plus facile i dompter, plus éloigné enfin en son Allemagne que le pape, siégeant à Rome, catholique, et tout cxeepté italien. Mais le pape et l'empereur, quotqu en rivalité perpétuelle, ne tardent pas i comprendre le jeu des Italiens. Aussi, dès que l'un d'eux se trouve isolé en face de l'indigénat, pour empêcher l'indigénat de vaincre, l'autre accourt, se réconcilie au plus vite, préférant céder un peu que de perdre tout. Il est à ftmarquer que ce fut toujours le pape qui appela l'empereur à son aide, dèi qu'il se vit en danger. De la sorte fut empêchée Tunité matérielle de l'Italie au moment même où son unité morale éclatait avec le plus d'ensemble. lia première phase s'arrête à Innocent IV. — Les Italiens se sont aperçus qu'il faut commencer par couper le mal à la racine, c'està-dire par se constituer indépendants. On les voit donc, durant la seeoode ^ibase, constituer, arrondir leurs États, en dehors de la suprématie, soit pontificale, soit impériale. Le pape et l'empereur comprennent encore, mais le pape surtout,. et pape et empereur s'allient dès que l'un des deux Cil trop faible pour empêcher l'érection d'un État italien libre, comme à Venise, après la iigite lombarde. Cette période dure jusqu'à Clément VU. — Plus morcelée, plus asservie que jamais, l'Italie se retrouve en présence de l'unité catholique, restaurée par le concile de Trente, et de l'unité impériale, renforcée par Charles-Qumt. Que fait-elle? En dépit des dinicultés par l'organe de ses héroïques penseurs, elle veut, toujours pour arriver à l'unité et à l'indépendance, se donner, même sous les princes qu'on lui impose, des libertés intérieures, grâce auxquelles se retremperait le caractère des citoyens. La papauté, qui n'est déjà plus catholique, c'est-i-dire universelle, qui ne peut plus se porter héritière de Bome, se poser en rivale de l'Empire, la papauté, monarchie italienne imposée à lltalie par Tuiiivere, intrigue avec les princes italiens et empêche le réveil par U liberté civile et politique. Cette troisième époque s'étend jusqu'à Pie VI, c'est-a-
quité. Tout autre est celui des républiques italiennes : leur Dieu et leur droit sont en dehors d'elles. Autant les premières avaient une vitalité tenace, autant est éphémère la durée des secondes. Et comment n'en serait-il pas ainsi? Elles n*onl aucune foi en elles-mêmes : leur droit, c*est le titre d'empereur romain accordé à un souverain allemand, qui vient en passant recevoir la couronne à Rome ; quant
dire jusqu'à la Révolution française. ^ A partir du concile de Trente et en tout ce qui concerne la chaîne catholique de l'Ilalie, M. Petruccelli délia Gattina e«t d'atxord avec M. Quinel. Leur désaccord n'est donc qu'en ceci : le second pose en idéal ce que le premier prétend avoir trouvé en réalité, la natiooalilc italienne. — « Lltalie, dit M. Petruccelli, que je traduis ici, l'Italie n^apas cessé de sentir l'attaque permanente contre sa personnalité. Elle n'a pas cessé d'y résister, attestant par là que 5a personnalité morale au moins vivait toujours, était toujours debout. La nationalité, l'unité nationale d'un peuple n'est pas tant son isolement politique que son individualité ethnologique, géographique, physiologique, pédagogique ; elle est toute dans eette synthèse de l'àrae qui par la même langue exprime le même but et par le même instinct concourt à la réalisation de ce but. Si Ion considère à ce point de vue l'unité d'un peuple, nul peuple n'a été, n'est plus uni qoe le peuple italien ; — contrairement au préjugé diplomatique qui voit l'unité d'une nation dons l'absence des grandes villes, dans la centralisation administrative, dans la constitution éphémère des États créés par vai traité et qu'un autre traité dissout. Donc, non-seulement Tindigénat italien a lait toujours une opposition, une réaction matérielle, historique, politique, à ces deux superrétations de l'Italie, l'Empire et Ja papauté; mais encore la manifestation de la pensée italienne sous toutes ses formes a été une protestatiûu continuelle contre l'Empire et une attaque permanente contre la papauté. La formule de l'idée italienne peut être ainsi donnée : Gwrre à la papauté, — à la papauté comme homme, comme iusUtutsM et comme dogme. — Tous les grands esprits de l'Italie, depuis Qaode de Turin (neuvième siècle) jusqu'à Niccolini (encore vivant], ont travaillé à cette œuvre. Dans cette lutte de quinse siècles, l'Italie a succombé eu fèU; la papauté est morte en principe. Or les laits sont éphémères, les principes étemels. Un événement politique ou diplomatique peut mettre debout l'Italie. Rien ne peut faire revivre la papauté. Et cela d'autant plus qu'an tocsin de la prenuère Révolution française l'idée de la personnalité italienne ressuscita et s'affirma comme on dr9U. Au tocsin de la seconde Révolution, le peuple prit les armes contre l'Empire, et les assemblées na- V tioittles prononcèrent la déchéance de la papauté. Voilà pourquoi la moitié de riialje est aujourd'hui en état de siège ; voilà pourquoi l'Autriche et la France, l'arme au bras, font sentinelle des deux côtés de la bière de la papeuié, et soutiennent le fait controversé de l'Empire, i
à leur Dieu, il n'a point à les protéger en particulier, étant le Dieu de tous, et son vicaire violerait le mandat céleste quMl a regu, s'il favorisait certaines âmes nationales de préférence aux âmes universelles, si, en un mot , il se montrait patriote au lieu de rester impartial et cosmopolite. Durant tout le moyen âge, les républiques italiennes passent du pape à Tempereur et de l'empereur au pape, vassales de Tun, vasi^ales de Tautre, écrasées dès qu'elles semblent vouloir s'aflranchir à la fois et du droit et du dieu extérieurs. Au douzième siècle, Arnauld de Bresse rêve une patrie, il invoque l'empereur Frédéric au plus fort de sa colère contre le souverain pontife Adrien ; l'empereur le livre au pape, qui le brûle 1 Les deux chefs du monde haïssaient autant l'un que l'autre la vraie liberté, et on les trouve toujours coalisés conlre elle dès qu'elle apparaît. Cherchant perpétuellement son point d'appui au dehors, soit dans l'Allemand qui, devenant Italien en siégeant à Rome, eût perdu l'empire ; soit dans le vice*Dieu sans nationalité qui, se concentrant en Italie, renonçant à être à tous les peuples, eût peixlu et la papauté et le catholicisme ; — r Italie, cosmopolite au milieu de l'Europe féodale, chancelle dans le vide. Aucun de ses deux grands partis, guelfe, gibelin, ne représentant la nation, c'est avec une facilité merveilleuse, avec une fureur sincère, que chaque citoyen change de drapeau , risquant aujourd'hui sa vie pour telle idée et mourant demain pour l'idée contraire. Incapables de croire en elles, les républiques se vendent dès qu'elles se possèdent. Leur magistrature suprême porte le cachet catholique, elle est cosmopolite. Les citoyens ne veulent point d'un podestat qui soit leur concitoyen, il leur faut un podestat étranger : un citoyen d'Arezzo gouverne Florence; un Florentin, Arezzo. En toutes ces villes, le sentiment de la liberté municipale est
très-vif, extrêmement ombrageux. Le sentiment de l'indépendance nationale y est si faible que chaque parti vaincu s'empresse d'ouvrir les portes à l'étranger : les républicains appellent les républiques voisines, les gibelins l'Allemagne, les guelfes la papauté, l'Europe. A mesure que la papauté domine avec le parti guelfe, l'esprit de l'Eglise triomphe, et Tltalie croit avancer en civilisation en s'ouvrant de plus en plus au monde, en rejetant, comme un reste de barbarie, l'esprit militaire; le podestat conduit au condottiere.
Dans rhistoire du moyen âge italien, il est pourtant un moment admirable où il semble que Tltalie lit un effort désespéré pour s'engendrer. C'est le moment de la Ligue lombarde. — R^etons de nos épatdes le joug des AileïïumdSj criaient, en 1170, des millions d'hommes ! Et ils juraient de combattre l'étranger, Frédéric, l'empereur, sans paix ni trêve, eux et leurs fils, jusqu'à ce que toutes ses années eussent été rejetées de l'autre cêté des Alpes. — Mais « on s'était armé contre les colères de l'empereur, non contre le prestige et la fascination des mots antiques. » Frédéric parlera donc, dans ses décrets, de la splendeur de la république et de l'empire romain. Et aussitôt, ajoute Edgar Quinet, a chaque ville en particulier lui fermait ses portes ; l'Italie lui ouvrait ses frontières. On combattait le maître, on respectait la servitude; Tempereur, toujours vaincu, recouvrait par le droit ce qu'il avait perdu par le fait. » On se défendait contre lui, on ne l'attaquait pas. Cependant le voici abattu. Qui le relèvera? L'Italie. La paix de Constance, imposée à l'empereur ressemble à une amnistie. De très-larges franchises sont accordées à cliaque ville; toutes les villes jurent de conserver au maître clément les droits qu'il a en Lombardie; tous les citoyens de quinze à soixante-dix ans
lui prêtent serment de fidélité, serment renouvelable tous les dix ans. Voilà donc le résultat de tant de sang versé : « La vie des républiques, la mort de la nation italienne;... la servitude cimentée par la liberté même. » — 11 en est toujours ainsi, sous Frédéric II comme sous Frédéric Y\ Négociant la paix au nom de Tltalie victorieuse, Alexandre III déclare avant tout : Étant sauf le dkoit antiooe DE l'Empire. Innocent 111 se contente de déclarer que la terre italienne a la primmUé éternelle de l Empire. K'est-ce pas la primauté éternelle de la servitude? Tous, peuple et pape, guelfes, gibelins, bourgeois, ouvriers, poètes, artistes, s'étaient entendus sur Tidolâtrie du vieil empire romain, avaient cru pouvoir fonder la liberté sans Tappuyer sur la nationalité. Héroïsme, génie, gloire, tout est inutile, Fidéal édifice bâti sur une double illusion croule, et de ses ruines tout est écrasé. La chimère gibeline s'évanouit la première : César n'avait apporté à l'Italie que la servitude et la misère. La chimère guelfe ne tarde pas à suivre sa rivale : le César du Vatican n'avait point acquis à l'Italie l'empire du monde.
Aussi, quelle chute immense! Au quinzième siècle l'Italie a épuisé tous les rêves, elle ne peut croire à aucune réalité. Les brillants fratricides des glorieuses républiques aboutissent à la lutte du peuple maigre contre le peuple gras, et l'on voit un Cosme de Médicis, un banquier qui, du poids de son or et de ses lettres de change, écrase et la noblesse ancienne et le peuple nouveau, achète la liberté et le gouvernement. Et c'est encore là, néanmoins, à Florence, que Fétincelle de vie se conserve ! Contre Florence, pape et empereur, Charles-Quint et Clément Vil s'unissent; en 1550, l'Italie est frappée des deux glaives, du spirituel et du temporel, et, pour parler comme Edgar Quinet, « depuis ce moment
L'ITALIE. i\)Z
ce pays est muet et une nation manque au monde. »
Dès qu'il a ainsi embrassé en son ensemble Texistence politique de la Péùinsule italique, depuis son renouvellement par Tinvasion jusqu'au seizième siècle, Thistorienphilosophe s'arrête pour considérer ce qu'a laissé de durable, d*éternel, l'Italie du moyen âge. — Nous avons vu où Tout conduite les faits réels. Voyons maintenant où la conduisit l'idéal de ses grands poètes. — La partie des Révolutions iritalie où cette question est traitée est la plus brillante du livre. 11 y a là des pages et des pages (l'imagination pure, ou plutôt de révélation qui, à elles seules, suffiraient à mériter à leur auteur une des meilleures places parmi les plus grands écrivains de la littérature française.
Cet incomparable tableau commence par un exposé de ^Éducation des peuples du midi de iEurope en général. — Trois sociétés se sont partagé le passé, la société orientale, la société grecque ou païenne, la société chrétienne. Dans la première, la littérature faisait partie de la religion et la poésie se confondait avec la liturgie. Dans la seconde, la religion était maîtrisée par Tari; elle n'était au fond que poésie et s'altérait au gré de chaque créateur. Dans la troisième, l'homme et Dieu étant profondement distincts, — distinction traduite dans les faits par celle de deux pouvoirs, le spirituel et le temporel, — la religion et la poésie se trouvaient séparées ; il pouvait, il devait y avoir une poésie de l'autel et une poésie séculière.
Le premier accent qui marque dans le Midi le renouvellement de la vie sociale est celui de la Provence. Après.
le silence de la barbarie, la Provence laisse timidement échapper un soupir de Fâme humaine. Ce soupir, c'est raccord de deux. cœurs damants chevaleresques, le chnnt des troubadours où a un nouvel Adam et une nouvelle Eve, au sein de l'amour, reconstituent entre eux une langue, une société, un monde. » Le trait distinctif des troubadours, c'est qu'ils sont presque tous (ils de serfs et qu'ils aiment é|3erdumcnt la dame du manoir, mais d'un amour respectueux et qui jamais n'aura sa satisfaction. C'est donc par l'idéal irréalisable, par le mariage mystique de la noblesse et du peuple, qu'éclate le verbe nouveau, la première expression de la langue vulgaire chez les peuples chrétiens. Et, — chose qui ne peut surprendre! — le berceau de l'art laïque est en même temps le berceau de 1 indépendance en matière religieuse. Les Albigeois, premiers protestants, apparaissent sur le même sol que les troubadours, et ceux-ci sont noyés avec ceux-là dans la première Saint-Barthélémy.
Cependant l'Italie recueille l'ébauche de la Provence et l'achève. Tout d'abord la châtelaine dont elle s'énamoure, c'est la Vierge. Ses premiers poètes, des moines, saint François, frère Buonagiunta, frère Jacopone, frère. Angelo, s'en vont, corde aux reins et vêtus du cilice, propager la céleste chevalerie, les cruelles délices de l'amour divin. Une vraie révolution a lieu quand enfin la poésie échappe aux moines, quand le génie provençal tombe, comme un rayon de soleil, dans la société laïque. On croirait que les jeunes hommes de l'époque municipale, ressuscitant l'antiquité, vont au moins y transporter les brûlantes passions qui les animent. Les Cino de Pistoie et les Guido Cavalcanti s'agenouillent avec méthode devant le Dt^ amour, V archer souverain; leurs romances amoureuses ressemblent à des thèses, et, « pour sentir battre
L'ITALIE. i95
un cœur d'homme, » il faul aller jusqu'à Dante Âlighieri. Tar lui s'ouvre la véritable renaissance.
Les nombreux travaux d'histoire et de critique parus depuis peu sur le Dante, jusqu'à l'admirable traduction de notre grand Lamennais, — cet autre Dante, — n'ont pas détruit, changé, altéré une seule des lignes du portrait que, dès 1847, Edgar Quinet nous a donné de l'immortel gibelin. 11 est impossible de réduire, sans le profaner, un portrait iiussi vivant, aussi admirablement éclairé de la Oamme de Tidée moderne. Je dois seulement signaler les rapports qui existent entre l'Italie et Dante, rapports que le philosophe-historien a recherchés avec tant de patience et traduits avec une rare clarté.
La jeunesse de Dante Alighieri est la préparation de âon œuvre. Né à Florence, dans la ville de la démocratie, il grandit au milieu des docteurs qui imitent savamment l'art passionné de la Provence. A son ami Giotto il doit 8a première vision des légions angéliques; et sa première passion se concentre sur un ange vivant, Béatrix, qui meurt avant Tâge d'aimer. Ainsi « THomère chrétien » •-« épouse le sépulcre; tel est le vrai commencement de la vie nouvelle. » Pour retracer au vif l'éternelle douleur, il faul qu'il soit mêlé à ce qu'il y a de plus poignant dans les luttes civiles. D'abord papiste et plébéien, il prend part aux combats des guelfes et des gibelins; il s*initie à la science des hommes, étant ambassadeur de la commune florentine ; il goûte les joies du pouvoir, étant l'un des cinq Prieurs de la ville; exilé, vendu par Boniface VIII, il connaît Tingratitude et la trahison. Maintenant qu'il a amassé en son âme tous les chagrins de la vie humaine, il est bien réellement « celui qui revient de Tenfer. » S'il était resté à Florence, son poème eût été exclusivement florentin : grâce à Texil, il devient poète national et uni-
versel. Grâce à Texil encore, il est poussé à ne pas parler comme il eût parlé à ses concitoyens; il conçoit Tidce d*une langue nouvelle, générale; il invente, comme dit M. Quinet, il forge arliliciellement la parole de Vltalie, Et quel est le premier usage qu'il en fait?
fl Impatient de ne pas voir les inorU sortir de leurs lombes, (il) saisit lui-même la trompette de Farchange Gabriel.... La conscience humaine qui s'assied à la place de Dieu sur le trône des j ugements, n'est-ce pas déjh là la révolte qui annonce et renferme toutes les autres? ■
Oui, sans doute, et chacun Ta senti en lisant V Enfer. Il n'était guère utile qu'un excellent catholique crût tout récemment révéler au monde que la Dimne Comédie est hérétique et révolutionnaire. Cela avait déjà été prouvé par Kdgar Quinet. C'est également lui qui a montré le premier comment la Divine Comédie rencontre son explication dans la conscience de l'Italie ; comment la sombre douleur qui l'inspire est celle que doit inspirer l'espérance vainement nourrie, éternellement déçue, d*une patrie terrestre, idée terrible d'oi^naît sans cesse celle de la dernière heure du monde, commune à Joachim de Flore, à saint François d'Assise, aussi bien qu'à Dante, à Christophe Colomb, à Savonarole, à C^mpanella.
Ce sont encore les instincts itaUens que, dans ison traité sur la Monarchie, révèle le farouche gibeUn. S'il hait le pape et la papauté de toute la vigueur de son âme indomptable, s'il sépare le spirituel du temporel avec une précision que les modernes n'ont pas dépassée, — de toutes ses théories, si savantes et au fond si Hbérales, de ses discussions sur la politique oblique et sur la politique droite<f il ne peut rien retirer de pratique, si ce n'est le droit du plus fort et la sanction du succès. 11 invente ainsi le machiavélisme trois siècles avant Machiavel. Et pour-
tant cette idolâtrie de la force, — M. Quinet le fait remarquer avec soin, — est, chez Dante, un acte de civisme. S'il appelle la force vers sa patrie, et s*il la sanctifie d'avance, c'est afin qu'elle effectue l'unité de Tltalie, qu'elle la reconstitue rojnaine comme aux jours regrettés de l'antique empire vraiment romain, et que, libre intérieurement, extérieurement au moyen de son empereur elle domine le monde.
Mais il n'y a qu'une partie du Dante dans le De Monarchia. Il n'est tout entier que dans la Divine Comédie. Chacune dt^s trois grandes divisions du poëme correspond à one époque de la vie du poëte. L'Enfer date des années de rage qui suivirent immédiatement l'exil; le Purgatoire, des années d'apaisement passées hors d'Italie ; le Paradis^ des dernières années, où tout espoir est abandonné dans le monde visible. Dans YEnfer dominent les souvenirs politiques, dans le Purgatoire ils se mêlent encore à la philosophie, dans le Paradis les bruits de la terre ne se font plus entendre. Au début, l'homme, réduit à ses propres forces, tombe de chute en chute jusqu'au fond de Tabime ; par la douleur réptré, il gravit les degrés de 1 expiation, et enfin, purifié par un nouveau bapléme, il va, non plus «ous la conduite de Virgile et de Béatrix, mais sous la garde du Christ, se confondre au sein de Dieu. Voilà comment Dante a fait un vrai poëme chrétien, où, comme il le dit lui-même, se trouvé enveloppée la pensée catholique sous Vécorce vulgaire de la parole. C'est à cause de cela que l'Église a été entraînée à le croire orthodoxe et à ne pas craindre la vie nouvelle qu'il portait en lui, mais dont l'immutabilité du dogme semblait arrêter à jamais l'expansion. Et c'est justement par la pensée intime, étouffée presque, seulement sensible, que Dante a grandi de siècle en siècle, toujours pamphlé*
taire pour les proscrits, toujours révélateur |)our les penseurs italiens.
« !\asseni])lez, s'écrie Edgar Qui net en terminant son admirable étude, rassemblez les instincts originaux qui se révèlent dans l'épopée du peuple italien, voici les traits principaux que vous rencontrez : le sentiment continu de la mort d'un monde ; le fond des dogmes de rÉglise interprétés avec une liberté suprême; une tendance à Tuniversalité religieuse, qui va jusqu'à embrasser le paganisme lui-même dans la loi de l'Évangile étemel; le saint-siége, faillible comnne pouvoir spirituel, répudié, maudit, comme pouvoir temporel; un immense effort pour briser la tombe du moyen âge et entrer en (tossea^ion de l'avenir ; uo reste d'es|M)ir de reconquérir la domination de la ferre comme un héritage des Césars; la sanctification de la pbiloisopbie; l'apothéose de la science laïque ; l'Église rajeunie, démocratique, d'Arnauld de Bresse, do Joachim de Flore, de Savonarole, plutôt que l'Église immobile de Giégoire VU et du concile de Trente; la vie nouvelle en toutes choses; c'est^-dire l'opposé de cet idéal de dictature religieuse et intidlectudJe qui, depuis trois siècles, s'obstine à enchaîner rbumanité à l'ancien homme. ■
Il y a toute une révolution entre Dante et Pétrarque, entre « l'Homère chrétien » et ce l'Orphée féodal. » Pétrarque a vu la papauté à Avignon, il a entendu deux papes se salir mutuellement de leurs anathcmes ! Né en exil, réfugié en Provence, promené' de lieu en lieu durant son enfance, il est d'avance cosmopolite, et les querelles italiennes, les guelfe»et les gibelins, les blanes et les noirs, ne doivent Tinquiéter que fort peu. La politique et la religion ne pouvant plus être des sources d'inspiration pour lui, où puisera son génie? Dans Tamour. Pétrarque continue les troubadours quand leur temps n est plus. Il hérite de u Fàme d'une société morte, » mais, d'autre part, « il remplit le vide que laisse dans le cœur tout un monde social qui disparaît. Laure occupe la place de l'Église défaillante et souillée. » La grandeur de son œuvre, c'est que dans ses Sonnets tout le moyen âge se peut reconnaître : un monde à la poursuite d'une irréalisabje espérance. Et
ritalie ellc-uicme ne ressemble-t-cile pas à Pétrarque, qui poursoil de son amour cette Laure . idéale qu'il sait ne devoir posséder jamais?
Pétrarque, si différent du Dante, ne s'en rapproche que par un seul côté. Il croit, lui aussi, que Tempirc romain n'est pas mort, et s'il écrit des œuvres sérieuses, des poèmes latins qui resteront inconnus, comme son Africa, c'est qu'il juge de son devoir de remettre en honneur la langue de l'avenir 1 Lui aussi, comme Dante, il a jeté Je cri d'olarme, — que nul n'entendit ; — il a eu la passion d'une irréalisable liberté. Apprenant la chute de son ami Rienzi, la ruine de la restauration classique de la République romaine : — « J'ai été frappé d'un coup de foudre, écrivail-il, je n'ai rien à ajouter; je reconnais le destin de ma patrie. De quelque c8té que je me tourne, je ne vois que des raisons de pleurer. »
Faut-il donc pleurer, parce que les tristes résultats de la grande lutte entre l'Orient et l'Occident viennent de montrer à l'Italie guelfe le néant de la domination universelle promise par la papauté? parce que le Christ a reculé devant Mahomet? — Inutile à présent serait le blasphéma;, comme les larmes. Voici venir l'heure du rire. Boccace montre le chemin aux railleurs, « aux renverseurs de songes, » depuis Rabelais jusqu'à Voltaire. Pour devenir le grand railleur du moyen âge, il a fallu que Boccace commençât» par en partager l'exaltation. Ses premières œuvres sont guindées ce sur le ton des chevaliers d'Arthur, » et c'est entre elles et les ouvrages érudits de son âge mûr qu'il écrit, sans y prendre garde, le Décaméron, son titre à l'immortalité. Là, en effet, avec le génie bourgeois desjfopolani grassani de Toscane, Boccace abolit la féodalité dans les imaginations; il fait plus, il porte l'ironie jusque dans TÉglise, jusque sur le trône pontifical,
jusqu'au ciel. Mais si le rire dissout, il conserve, pour ainsi dire, la dissolution. I^s rieurs ont tout ébranlé, ils n'ont rien détruit. Il faut toujours aux Rabelais, Luther et Calvin; aux Voltaire, Rousseau et la Montagne. Avant Boccace, il sortait des profondeurs de l'Italie un long cri de haine contre la papauté, le cri de Joachim de Flore, de Dante, de Pétrarque. Après lui, l'enjouement folâtre a désarmé la haine. Il semblerait qu'un pacte a été tacitement conclu entre Tart italien et TÈglise : Tarta la liberté de tout dire, le clergé garde la liberté de tout faire. L'art pour Tart propagera désormais en Italie « un mal sans remède : TindilTérence de 1 ame. »
Après Boccace, en effet, le rire se répand de plus en plus, et toutes les illusions tombent Tune après Tautre en mille pièces, illusions de la papauté, de TEmpire et de la patrie. — « Vaincue et garrottée, Tltalie se venge en se moquant tout ensemble d'elle-même et de ses maîtres. » — En son poème de Morgante, Louis Pulci raille et la féodalité humaine et le ciel catholique; mais, — vrai bourgeois de la cour de Médicis, — il ne peut achever son œuvre que par une prière à la madone, prière qu'il est impossible de ne pas prendre au sérieux I — De plus en plus, la poésie s'isole de la réalité, et Ton pourrait dire, avec Edgar Quinet, que l'Italie met tout son génie à s'oublier. Aux temps de Ludpvic Arioste, il semble qu'elle n'ait plus qu'à mourir avec grâce. Plus le présent est triste, plus elle se complaît à suivre ses poètes dans le monde féerique. Les Allemands, les Français, les Espagnols dévastent, asservissent le pays. C'est le meilleur moment de suivre Bradamante et Angélique dans les jardins enchantés où nul bruit de la terre ne s'entend. — Ainsi sont désai^més, par l'indifTérence et par le ridicule, l'Empire et l'Église. Tous les leurres dont l'Italie a vécu
durant quatre siècles sont épuisés. 11 n'y a plus de guelfes, il n'y a plus de gibelins. Y a-t-il au moins des Italiens? Pulci ne travaille qu'au profit de la maison de Médicis, Arioste pour la gloire de la maison d'Estel Le citoyen désillusionné s'est fait courtisan, et l'Italie, bruyante encore et couronnée de toutes les splendeurs de Fart, n'est que trop réellement ] hôtellerie de douleur dont parle Dante, non plus la reine, mais le lupanar des nations!