‹ Edgar Quinet: sa vie et son œuvreChapitre 5 sur 135 · ENFANCE · texte numérisé non relu

ENFANCE

tel montré au doigt par tous les habitants de la petite ville: son entrée chez ce brave homme, — idée de sa mère, — eut pour résultat non de l'instruire, car le vieil instituteur ne savait rien de rien ; mais de sauver du mépris et de la misère un pauvre ménage abandonné. Vers le même temps, Edgar reçut des leçons de musique d'un professeur bègue et fort original, vrai neveu de Rameau, qui, en lui faisant chanter la Marseillaise, oubliée par tout le monde dans le pays, ouvrit son âme aux sentiments patriotiques.

Cependant, quoique ainsi pourvu de maîtres qui devaient le surveiller, Tenfant se développait surtout en plein air. II courait avec les autres enfants et 3'adonnait avec tant d'ardeur à la petite guerre^ que plus d'une fois il rentra chez lui les habits en lambeaux, blessé, un jour même soutenant son bras gauche dans sa main droite. Ses parents croyaient sage de ne pas trop s'opposer à ces combats fictifs, qui au moins le préparaient aux luttes réelles, auxquelles tout semblait le destiner. Dans les dernières années de lempire, qui eût pu prévoir que nous allions sitôt entrer dans une ère pacifique?

Au milieu de cette vie bruyante, Edgar Quinet avait journellement deux heures de recueillement avec sa mère. Otte femme, vraiment admirable, versait alors son âme dans l'âme de son fils, et, loin de s'abaisser jusqu'à lui, relevait audacieusement jusqu'à elle. Elle le traitait d'égal à égal, et ne craignait point de le faire participer à ses lectures, comme à ses émotions propres. Ainsi, après lui avoir fait réciter le rôle à'Êliacin dans Athahey du pre* mier coup elle lut avec lui Hamlet^ Macbeth^ les Caractères de la Bruyère, tout le théâtre de Racine, de Corneille et de Voltaire, et il se trouva que l'enfant comprenait parfaitement. Néanmoins il s'arrêta court devant les Considérations surla Révolution française de madame de Staël,

pour laquelle madame Quinei avait une admiration profonde : la langue de la liberté lui était alors incompréhensible, et son intelligence, à peine éveillée, se perdait dans la distinction des pouvoirs et des partis, que rien ne rappelait autour de lui sous le régime impérial, infiniment moins compliqué.

Chose étrange! M. Quinetpère « haïssait le maître du monde d'une haine qui peut être n*a jamaisété égalée. 11 ne pouvait l'entendre nommer sans frémir, sans pâlir d'indignalion. de colère, et même de mépris. x> Madame Quinet ne 1 aimait guère plus, ne pouvant lui pardonner Texil de maidame de Staël, qu'elle adorait depuis qu'elle l'avait vue au château de Cran, «t regrettant aussi de toute son âme la liberté perdue. >"i l'un bî l'autre ne parlèrent jamais de l'empereur devant leur fils, qui connut Voltaire avant celui par lequel la France était gouvernée. Et pourtant, dès qu'Kdgar Quinet sut le nom de Napoléony il s'en fit un héros d'épopée , et devint passionément bonapartiste I C'est que ce nom lui fut, pour ainsi dire, révélé fMir des' soldats de passage, au milieu de récits fantastiques de victoires miraculeuses. C'est qu'il l'entendit, non au foyer, discuté et pesé, mais dans la rue, acclamé d'abord, puis lâchement sali aux heures de détresse publique, à ces heures où son père lui-même allait a jusqu'à le défendre. » La légende, édifiée par la gloire, le saisit plus encore par la pitié que par l'admiration irréfléchie. Enfant, il partagea donc toutes les idolâtries du peuple, il adora « l'Empereur sur son cheval blanc, » incapable encore de faire deux idées de la France victorieuse ou envahie, et du chef, vainqueur à Austerlitz, vaincu à Waterloo, prisonnier à Sainte-Hélène.

f II m'a fallu, dit-il aujourd'hui, il m'a fallu éprouver par moMnénie ce qu'il y a de pesant dans le joug d'une renommée, qu'on n'examine

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