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La dernière exceptée, toutes les études d'Edgar Quinet, examinées précédemment, roulent sur les nationalités du midi de l'Europe. De Grèce en Espagne et en Portugal, d'Italie en Roumanie, le savant démocrate proclame un même principe : l'unité des races méridionales. Dans son ardent amour pour ces peuples , naturellement frères , il ne veut point entendre les voix de malheur qui crient : Ils sont morts, les peuples du Midi I
« S'ils sont las; réplique-t-il, ils se reposeront ; s'ils sont assis, ils se relèveront ; s'ils sont morts, ils ressusciteront ; car ils sont néœssaii'es à réconomie de la société inodeme, et leur*place est inai^uée par les débris mêmes du catholicisme. •
Et il excite la France de la Révolution à jeter à ses sœurs la parole de vie, à fonder la premier^ alliance , celle que Ton nommerait à bon droit la Ligue latine. Mais son œuvre, déjà si vaste, ne se borne pas là. Au Midi, il veut, d'avance, unir le Nord, et il prouve que telle est .la tendance générale de la poésie, de l'histoire et de la vraie politique moderne,
* Allemagne, dans Auimaohe it Italie, R<f olotions d'Itaub, 1. 1, ch. ▼.;
1. II, ch. I«'. ESSAI SUR LBS ŒuVRBS DE HlEDEII ; EXAMEH DE U TIE BB J^SOS,
UUramonUmkme, leçon I'*, aux tomes II, III, IV, VI, des ÛBum-ei
piéleê d'EDQAR QOIHBT.
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que telle est encore la mission de la France , médiatrice naturelle par sa position et par son génie.
M. Quinet n*a de préférence pour aucun peuple, pour aucun groupe de peuples, à Texclusion d aucun autre. II les. croît tous destinés à coopérera Tœu^re commune de liberté, d'égalité et de fraternité, et il les conyie tous à s*entr*aider pour briser les tyrannies qui les oppriment. C'est pourquoi , bien que s*occupant particulièrement du réveil et de l'union de la vieille race romane, il salue avec une affectueuse émotion Tapparition sur la scène politique de la jeune race slave, et, en même temps , par-dessus le Rhin disputé, tend la main à la race germanique, lui prêche la concorde et l'amour, et sans cesse lui demande : « Dormez-Tous ou veillez-vous, ma sœur? »
Edgar Quinet , dès sa première jeunesse, entraîné instinctivement vers l'Allemagne, sans pourtant renoncer à sa filiation .éminemment française, a réalisé en lui-même l'union idéale du Midi et du Nord. Et c'est à cause de cela quesesétudes franco-germaniques, si profondes et si lumineuses, sont si sympathiques et aux Français et aux Allemands. Lorsque la France se contentait encore de l'Allemagne de fantaisie de madame de Staël, c'est lui qui Finir tia aux secrets de l'Allemagne vraie ; et les travaux qu'il consacra à cette initiation, échelonnés de 1831 à 1838, forment en quelque sorte un tableau mouvant sur lequel se reproduisent avec une exactitude rare les métamorphoses des idées allemandes avant 1848.
Le premier mérite de H. Quinet est de n'avoir point maudit le réveil de la nationalité allemande parce que ce réveil a jété payé au prix du sang français. De plus, lorsque nul n'y voulait croire, il affirma que l'unité était devenue la pensée profonde, continue, nécessaire, qui péné* trait en tous les sens ce pays divisé à l'infini ; et que tout
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désormais y poussait, religion, philosophie, art, droit, commerce, liberté et despotisme.
Luther, en poilant un coup mortel à la papauté, avait en m6me temps brisé Tunité du saint-empire romain germanique. Par la Réforme, la conscience individuelle s'était affirmée, et en ^'affirmant avait dissous la confusion féodale unifiée. Après les effroyables divisions aristocratico-bourgeoises qui suivirent l'écrasement des Jacques d'outre-Rhin réclamant les conséquences matérielles de la révolution spirituelle, après la guerre de Trente-Ans, l'Allemagne épuisée, dévastée, morcelée, n'existait plus guère que de nom. Depuis lors, — conune l'a si nettement expliqué M. Quinet, — deux choses ont servi à rendre à l'Etat la conscience de lui-même : d'abord, le mouvement littéraire et philosophique de la fin du dix-huitième siècle ; ensuite et surtout la conquête napoléonienne.
Divisés dans la vie publique, les Allemands se retrouvèrent pour la première fois dans la vie littéraire.' L'enthousiasme soulevé par un poëme de Gœlhe, par un drame de Schiller ou par une improvisation de Fichte, rappro- ' cha les âmes, et, durant un demi-siècle, « la dictature de l'art » renoua le lien brisé de la nationalité. Au début de la Révolution française, la philosophie allemande semblait en être la réflexion. Kant, qui saluait l'ère nouvelle avec amour, a le même caractère que la Constituante ; a mêmes espérances illimitées, dit Edgar Quinet, même enthousiasme du devoir, mêmes acclamations sur sa réforme inattendue... L'héroïsme est la condition de sa philosophie morale, comme il le devait être de la société enfantée par la déclaration des droits, n Fichte représente « le génie abstrait de la Convention ; » philosophe montagnard, il méprise le passé et la tradition, défait, refait la création éternelle, et, sur la négation de la nature, plante révolu-
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tionnairement la volonté humaine. Plus tard , quand la France révolutionnée déborde jusqu'en Egypte, la philosophie allemande s'universalise aussi. Schelling embrasse à la fois « les rêves d'Alexandre et le panthéisme Scandinave. » Bientôt Hegel, remuant les idées universelles au centre de la Sainte-Alliance, de la (hèse à l'antithèse, et par la synthèse, d'absolu en absolu, aboutira à cette doctrine de mort morale : « S'accommoder de ce monde tel qu'il est et pourtant lui être supérieur. » C'est là, en effet, que devait fatalement conduire la renaissance intellectuelle allemande. Le grand Gœthe, a immobile comme le sphinx du désert, » Wieland et Herder, dans leur sérénité sublime, mènent directement à l'art pour l'art de Tieck et de Jean-Paul Richter. Avec la critiqué des frères Schlegel, l'art s'éloigne de plus en plus de la terre, et la littérature, égarée dans des nuées indéfinissables, y plane sans qu'aucun bruit de la société politique puisse monter jusqu'à elle.
A peine retrouvée, grâce au sublime effort de la seule pensée, l'Allemagne se serait évanouie en fumée transcendantale, si elle n'avait reçu tout à coup le rude choc de la France. En la foulant sous les pieds de ses chevaux. Napoléon lui rendit un double service : il brisa la carapace féodale sous laquelle elle étouffait, il la réveilla à force de se faire hair, la groupa contre lui-même, si bien qu'à Leipsick elle se dressa invincible devant son invincible ambition. Alors on vit l'Allemagne, sortie d'elle-même, y rentrer avec fureur, restreindre son horizon vague, nationaliser son art entre le Rhin et le Danube : les frères. Grimm scrutèrent les antiquités germaniques pour retrouver les titres oubliés de la nationalité ; la musique universelle de Mozart et d'Haydn fut germanisée par Weber et Spohr ; Cornélius fit reculer la peinture jusqu'au fond
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du moyen âge, vers les temps glorieux du $aint-empire ; enfin la poésie endossa la giberne, mâcha la cartouche et entonna le Chant du glaive avec Kœrner et Uhiand. Mais cette renaissance sous la forme militaire ne pouvait pas plus que la renaissance pacifique et idéale amener immédiatement de féconds résultats. Gothique et carlovingienne, au service de toutes les aristocraties européennes, elle devait être comprimée par ceux mêmes qui l'avaient encouragée, des brillantes promesses de la Sainte-AI« liance, en 1813, tomber dans les amères déceptions qui couronnèrent la victoire de Waterloo et la prise de Paris.
La Révolution de 1830 n'exerça qu'une action peu apparente sur r Allemagne, remise sous le joug de ses rois, princes et principicules. Cependant, l'ambition politique, éveillée en 1814, se trouvait excitée de nouveau par le coup porté en France à la légitimité monarchique, et, si l'honnêteté et la naïveté allemandes étaient incapables de comprendre les fictions parlementaires, du moins les esprits concevaient-ils avec plus de lucidité une forme politique nationale. Dès 1831 , Taspect de U Allemagne pensante permettait à Edgar Quinet de prédire le parlement dé Francfort, le ZoUverein et les révolutions de Berlin, -de' Vienne, de Bade, de la Hesse et du Wurtemberg. Dans le silence et sous l'immobilité d'alors, Tobservateur attentif finissait par découvrir le mouvement unitaire des esprits et les secrètes aspirations de la philosophie a se produire dans les faits. Pendant que (i^'autres peuples remontaient « de Texpérience à la spéculation, n TAllemagne « inclinait visiblement de la spéculation à l'expérience. »
Durant la première période de leur renaissance, les AI* lemands avaient fait prédominer leur faculté de synthèse ; intuitivement et laborieusement ils avaient systématisé