‹ Edgar Quinet: sa vie et son œuvreChapitre 66 sur 135 · DE LÀ RÉVÉLATION · texte numérisé non relu

DE LÀ RÉVÉLATION

Vis-à-vis de la nature, Thomme n'est ni un maître ni un esclave. Lui créé, la nature, auparavant créatrice, cesse d'enfanter, car en lui s'arrête, résumée et coijnplète, la Genèse de la matière. C'est li^aintenant à l'homme libre, mobile, pendant qu'elle elle reste immuable, de Tachever, de l'interpréter, de « lui donner une voix*, » de commencer, en un mot, la Genèse de Tintelligence.

Le Génie des religions a précisément pour but de marquer les phases de la Genèse spirituelle, de décrire le spectacle de la création de Thisloire civile par l'homme. Mais, pour embrasser tant de sociétés diverses, brisées snr le chemin de l'humanité, pour les comparer les unes aux autres et en dégager le mouvement général, il faut remonter au principe qui renferme Tessence de chacune d'elles. Ou trouver ce principe? Dans la religion.

Montesquieu ' avait, au contraire, prétendu établir que le principe des lois civiles et celui des religions sont deux principes corrélatifs n'exerçant l'un sur Tautre qu'une action pour ainsi dire de hasard ; et que si l'un des deux, en certaines circonstances, domine et transforme l'autre, c'est plutôt le principe humain du droit que le principe divin du dogme. — L'opinion du grand légiste , généralement professée au dix-huitième siècle, lui a survécu. Nombre de philosophes et de publicistes enseignent encore

* Géme des Reiigiong, lÎTre I, Œuvres compUtes, tome 1. ' De f Origine des Dieux, Œuvres, 1. 1, p. 415. ' EsprU des Im, Hv. XXIY.

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que r élément religieux est a un accessoire sans relation nécessaire avec la vie politique des peuples. »

l-dgar Quinet se place à un point de vue diamétralement opposé. Il croit et il prouve « que c'est la forme politique qui partout s* est réglée sur le moule de Tinstitution religieuse..., que la religion est la loi des lois, c'est-àdire celle sur laquelle toutes les autres s'ordonnent...*, que la substance de la vie civile est la même, » et partant que nul changement dans TÉlat n'est une révolution, si ce changement n'a pour base, pour garantie et pour couronnement une transformation radicale du Dieu jusqu'alors adoré.

Partant donc de cette idée, — que Ton ne connaît pas un peuple si l'on ne connaît ses dieux, — M. Quinet est loin de condamner toutes les religions comme œuvres de tromperie et d'asservissement, à la manière des hardis démolisseurs du dernier siècle. Il examine chacune d'elles avec une respectueuse attention, et cherche si, dans la c( poussière divine » amassée par les siècles, il ne reste pas a quelque débris de vérité, de révélation universelle, » utile encore pour animer « l'éclair qui doit tout éblouir et ramener la paix que le monde a perdue. » Ainsi, considéré dans son idéal, le Génie des religions est l'histoire de la « vie de l'Esprit divin à travers les âges. »

La première question à résoudre est celle de la révéh:tion. Est-ce Dieu qui s'est communiqué à Tliomme? Est-ce l'homme qui, de lui-même, a cherché et trouvé Dieu?

Je suis et je résume les idées d'Edgar Quinet. — Avant l'histoire, la conGguration des continents empreint This toire future de certains grands traits qui jamais ne s'effaceront. Ici et là, les faces humaines semblent être jetées

' Enieiffnement du peuple, p. 7-8.

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dans un moule, et du moule particulier, de la forme sous laquelle le monde apparaît à chaque race, naît une révélation spéciale.

« La création, d'abord séparée de son auteur, tend de plus en pluB i se rattacher à lui par le lien de Tesprit, et la terre enfante véritablement son Dieu dans le travail des âges. >

Chaque continent est un jsanctuaire. — L'Asie, la terre des formes végétales et animales monstrueuses, en « son infini visible, o puisera l'idée de Tincommensurabilité dans le temps et dans l'espace ; trouvant son Dieu dans sa riche nature, elle s'arrêtera au panthéisme et aux incarnations. Mais, à l'extrémité de ce eontinent plantureux s'étend le grand désert arabe : là, pour la première fois, l'homme s'élèvera à l'idée pure du Dieu-esprit, se prosternera successivement devant des dieux sans corps et sans idoles, Jéhovab, Christ, Allah. A l'Asie est attachée l'Airique, a la patrie des sables, l'océan sans iles ; » à l'exception de l'Egypte, elle ne produira aucun Dieu à elle, son intelligence restera serve comme son peuple noir. Mais voici la Grèce, née de l'onde et comme l'onde, mobile : elle circonscrira l'immensité orientale en son artistique petitesse et ses dieux humains ne seront que des formes de l'éternelle beauté. L^Italie s'avance au centre de la Méditerranée pour y régner ; elle n'aura d'autre vrai dieu que la cité, la Ville Éternelle, reine du monde ; son empire matériel écroulé, elle gardera encore l'empire spirituel de la papauté. Enfin, entre l'Asie et l'Europe, participant de l'une et de l'autre, l'Amérique parait ^re une terre dé médiation^ destkiée à concilier un jour le gaaie de l'Orient et le génie de l'Occident.

Après avoir montré l'unité originelle du^genre humain, M. Quinet, sans rechercher en quel lieu se fit la première

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réunion d'hommes^ s'étudie à reconnaitre par quel miracle l'homme est tout à coup sorti de la voie immuable de h nature pour s'élancer dans la route bouleversée de l'histoire. Loin d'accepter l'hypothèse de Rousseau, de créer des hommes abstraits, il voit naître la société du jour où «d'une manière quelconque, la pensée de la divinité a « jailli de l'esprit d'un homme qui a pu rannoncer^ la « publia on l'imposer a ses frères. »

« Autour du fétiche s'est assemblée la tribu, un Dieu D:itioiiaI a enfanté la nation; l'unité religieuse a fondé Tunité politique, et de Tidce de Dieu est sortie la sooîété toute vivante, t

Et, en effet» à l'origine de tous les peuples, qui retrouve-t-on ? Un Manou, un Zoroastre, un Hermès, un Orphée, un Moïse, et non pas des inventeurs d'arts mécaniques, comme le crut le dix-huitième siècle. Et ces poètes^ ces voyants, ces prophètes, où puisent-ils leur inspiration? Dans la nature ; on les voit constituer l'ordre civil sur ce modèle, en faire comme a un abrégé de l'univers. »

De la sorte, M. Quinet nie d'une manière absolue les commencements enfantins attribués à l'humanité naissante. Du premier élan de l'esprit, elle conçoit Dieu, révélé par l'organe de la nature.

f Les pyramides d^gypte, les temples de Tbëbes, eeiix de Persepolis, les nMnuments de Mycènes, voilà les premières 'IraUes du genre humain ; et, dans un autre ordre de choses, les livres de Moïse, les» poésies d'ilomère, voilà les livres avec lesquels cet enfant apprend à lire. »

Une nouvelle ère commence dans la genèse sociale du poment où les peuples, auparavant confondus dans l'unité primitive, .manifestent des instincts divers et se aépal^^ftt. D'après les traditions nationales, même d'après ceHesdes nègres, confirmées par la science moderne, Tlm-

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maoîlé, dès Forigiae, se di^fierse en trob raoes. Aeux peuples jumeaux, les Indiens et les Fersans, «pparakeeiit les premiers. Ceux-là, contemplatifs, cherchent dan^ le lit de l'Jodns et du Gange une retraite naturellaiaent défendue ; ils s'eodomeDt avec Brahma « parmi les fieurs et des eaux. » Ceux-ci,' 1^ Mèdes, les Perses, peiMsés en ayant par un dieu lutteur, projettent au loua la famiUe celtique et germanique, le double génie de TOccident. A côté de cette race de Japhet, celle de Sem, réunissant le génie delà religion à celui de Tindustrie, s'établit d'abord dans les montagnes entre deux grands cours d'eau, l'Euphrate et le Tigre : d'elle naîtront la Chaldée, laPliéiûcie, la Judée, Carlhage, l'Arabie ; Babylone sera le c<Biir de ce grand corps qui, possédant les deux figures visibles de l'infini, le désert et la mer, produira Jéhovah et le Clirist» A TEst, enfin, la descendance de Cham, noire aux cheveux crépus, se confond dans le mystère africain avec les peuples fabuleux à tètes de chien et de loup : elle restera sans voix et sans Dieu. Les trois acteurs étant en scène, l'histoire primitive de la haute Asie n'est que leur lutte ; les vainqueurs se superposent aux vaincus et la différence de couleur sert de premier prétexte à la différence des castes. — Le deuxième acte des émigrations commence des qu'il faut que l'Asie, encombrée de peuples^t de traditions, déborde. DUe porte F intelligence et la vie dans les vallées jusque-là muettes de la Grèce, et Féraigration des Hellènes se produit en même flsmps que les Hébreux se fixent en Cbanaan. La Grèce, d'une existence tout extérieure, périt avec ses dieux, tandis que la Judée, se renfermant en ellemême, donnera au monde le Dieu universel. C'est à l'appel de ce Dieu viconnu que, longtemps, après les migrations germaniques se rueront sur le vieux monde et le détruiront. Plus tard encore, on verra les mômes destructeurs

^e LES REUGIONS ANTIQUES.

(le Rome politique résumant l'antiquité, élever Luther contre la Rome religieuse des papes, représentant le moyen

âge.

là se termine le premier livre du Génie des religions.

La révélation par T organe de la nature est prouvée dans

son origine et suivie dans ses effets. On peut aborder â

présent la question de la tradition.

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