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il descend tous les degrés de l'existence ; depuis Tinfinlment grand jusqu'à l'infiniment petit, il forme de sa propre substance chaque couple de créatures; et, plus il tombe bas dans l'échelle des êtres, plus il s'efforce de s'atteindre, de se retrouver, de se ressaisir lui-même tout entier dans l'unité de l'esprit incréé ; — première idée de la chute originelle. — D'autre part, pour se donner une ibrme YÎsible, il a dû se limiter, se diviser, et il souffre, lui , rinfini, dans les termes du fini. Telle est « la première forme du sacrifice mystique dans lequel le Dieu est i la fois le sacrificateur et la victime. » — La création n'explique que la vie. Pour expliquer la mort, il faut un autre Dieu. 11 en faut un troisième pour concilier la mort et la vie. Création, destruction, renaissance, ces trois formes de l'existence universelle sont, dans la théologie indienne, représentées par les trois personnes du même esprit divin : Brahma, Siva, Yisichnou. Cette trinité, on la retrouve dans toute Tantiquité, en Egypte, Oshris, Typhon, Orus; en Perse, Ormuzd, Ahriman, Mithra; en Grèce, Uranus, Saturne, Jupiter; et l'antiquité la lègue au monde moderne ; Jéhovah, Christ, Esprit-Saint. — Incarnation, chute, sacrifice du Dieu^ ces bases du christianisme existent au fond de toutes les religions asiatiques. Mais le trait dominant de la première philosophie religieuse, formulée par l'Inde , « c'est le sentiment de rÉtre, » qu'exprime une immense affirmation de la vie universelle.
i L'Inde, dit M. Quinet, a fiùt plus haut que personne ce que Ton peut appeler la déclaration de$ droits de rÊlre; c-est là véritablement ce qui marque sa fonction dans Phistoire, tous les dogmes n*étant qa'ane conséquence de ee preoiier credo de rhumanité à la vie in* finie. • *
L'abstraction religieuse étant exposée, il importe à
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présent de la voir prendre les formes roythole^ées. C'est là que conduit l'étude des rapports de la religion indienne avec la poésie épique. — L'Inde , comme la Grèce , a deux épopées principales, le Bamayana et le Mahabtutraia. De ces poèmes immenses, dont le moindre contient phis de trente mille vers , nous ne connaîssoas encore que des fragments. Ces fragments ont suffi a Edgar Quinet pour comprendre l'ensemble. Son int^prélation de la poésie indienne date de vingt ans , et rien encore , que je sache , n'en a d& être désavoué ni ralaré. Plus que jamais , à mesure qne se traduit et se publie le Ramayana, Yalmiki prend dans la littérature universelle la place que lui avait choisie l'auteur du Génie des Religiotis^ a côté d'Homère, de Dante, de Sbakspeare ; il est désormais admis dans la famille de ces grands- poêles dont chacun résume toute une civilisation. Enfin, comme l'avait prévu le professeur de Lyon, la poésie indienne tend de plus en plus à devenir une mine féconde, où l'Occident fatigué cherchera et découvrira ua « métal nouveau pour remplir le moule de sa pensée. » Dès à présent, la perspective de l'histoire est changée, et l'Inde, comme disait si bien M. Quinet , fait ressortir la Grèce, <c l'Hymalaya encadre l'Olynqpe. »
Le Ramayatm, préparé par la .prière et la macération du poëte, écrit sur Tordre deBrahma, tient de l'Iliade et du Coran ; c'est une épopée à la fois militaire et sacerdotale en même temps qu'un livre sacré, qui donne « la sagesse au prêtre, au noble une noblesse nouvelle, la richesse au commerçant, » anoblit même l'esclave dont par hasard il serait entendu. Tous les personnages de ce poème, et aussi tous ceux du Mahàhharata^ sont des dieux incarnés. Les dieux s'y font hommes; les saints, les ascètes, les héros, montant de vertu en vertu, deviennent dieux. L'Être éter-
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nel éttfiil infini en ses manifestations diTerses, tout s'agite au seul de Tlillre éternel ; le multiple héros de l'épopée n'est autre que le héros du panthéisme, le Dieu-Tout. Mai^^ ces poèmes ne reiraoent pas seulement les croyances, ils peignent encore la nature physique et le climat de la haute Asie. Chaque forêt, chaque fleur y a son histoire, et la création s'y continue à Tinfini. Tout est divinisé, sans doute, Biais les dieux 'minéraux et végétaux ne revêtent point, comme ailleurs, l'extérieur humain. Le Gange, fils des monti^i^es, conserve sa forme de fleuve, et il n'en a pas moins une pensée, une volonté, une âme. Une des originaUtés des poèmes indiens, c'est que les héros sont en rapports constants 4ivec tout le règne animal, c'est que Thumanité ne commande point à la nature serve. Aussi, en les Usant, se sent-on entraîné en deçà de tous les horizons connus de l'univers primitif.. — Veut-on avoir un idéal de la vie civile dans l'Inde, il faut eiilrer avec le poète dans la ville d'Uodhya. Il s'y succède d'étranges dynasties de rois vivant des siècles et des siècles en se livrant au austérités les plus rudes et aux vagues voluptés de la contemplation. Dans cette cité, le roi n'est pas le premier des hommes, il y a au-dessus de lui le prêtre, qui habite an fond d'un bois sacré ou d'un monastère. De ce prêtre le liéros est l'élève et l'instrument ; aussi ses qualités sont-elles purement négatives : la douceur, la componction, l'ohcissance, le scrupule. Ne devrait-on pas croire que de celte poésie d'ascètes nul accent humain ne s'échappe? El c'est pourtant là que se retrouve le sentiment, ignoré du reste de l'antiquité, par lequel l'homme s'attendrit en présence de la nature. Ce sentiment, la communion des êtres dans Vkme htmiaîne, l'Inde l'a mieux compris et plus vivement exprimé que les plus éloquents dés modernes. Dans les poômes sacrés, il domine même Tamour de l'homme pour
la Femme, qui, bien que ressenti, semble se noyer dans rimmensité de l'amour de la nature. Cependant Rama, le héros, tout en s'abandonnant à l'impression de la nature, la combat par ses austérités. Il n'en veut pas être resclave, il lutte de toute la puissance de sa volonté contre la tyrannie de l'univers. C'est ainsi que le génie indien fonde réellement, comme dit Edgar Quinet, « avec le règne intime de Tftme et de la liberté morale,^ celui du genre humain. »
\a panthéisme de l'Inde étant connu en lui-même et dans les formes que la poésie lui a imprimées, il ftiut en suivre les effets dans les institutions civiles. On croirait la société indienne impossible si elle n'avait existé. Comment vivre, en effet, enveloppé de toutes parts par des divinités que Ton touche, que l'on voit, que l'on entend, que l'on sent, que Von goûte en toutes choses ? Rester immobile, dans de telles conditions, serait la vie parfaite. L'Indien ne songea donc jamais à s'imposer au monde. L'histoire ne le connaît que conquis, et « sa condition naturelle est de ne s'appartenir jamais. » — Autre conséquence du panthéisme : aucun nom ne surgit avec éclat du passé de ce peuple. Et comment un nom eût4l surgi là où la famille est absorbée par le chef, celui-ci par la caste et la caste par le dieu? Cette société sans individus respire, mais ne se meut pas. Aussi n'a-t-elle point d'annales, elle n'a que des lois. La loi orientale est tombée silencieusement des lèvres du Dieu perdu dans d'ascétiques contemplations. Eo apparence, elle est d'une mansuétude infinie, respectant tous les êtres animés et inanimés comme autant de membres de la famille divine. Les femmes sont par elle proté» gées, fêlées au même titre que les fleurs, les gazelles ou la rosée. Mais, dans le fait, la femme n'existe pas, elle est (loulTéo par In polygamie. Le Dieu ayant épousé chacune
des formes animales, végétales, minérales de la nature, rindien peut se choisir des femmes dans toutes les castes régénérées dont TÉtat se compose. En s'unissant avec la nature visible, le Dieu Ta absorbée en lui ; elle n'est que fiction, lui seul est réalité. De même, dans la famille orientale, seul le père est tout. Mais est-il lui-même quelque chose? A proprement parler, il n'y a ni famille ni in* dividu, il n'y a que des castes. L'homme s'étant démis de sa personnalité au profit du Dieu, l'interprète du Dieu doit se placer au sommet de Téchelle humaine. Au-dessous s'assied la caste militaire, fruit de la conquête, et la caste marchande vient ensuite. A peine compte la dernière, celle des laboureurs, maudite, puisqu'elle ne peut exister sans lutter perpétuellement contre la nature inviolable. Ainsi la pensée du Dieu triple et un se reproduit exactement dans la société, où il s'incarne, comme dans la nature, en tombant de chute en chute jusqu'au fond de l'a* bime où git le paria.
Dans l'Inde comme ailleurs, le Drame marque le moment où, les croyances nationales étant discutées, lésâmes commencent à douter. Rien qu'en parcourant un des grands drames indiens, Mdati et Madhava, Vicrama et Ourvasi, le Mriehtchakati ou Sacauntala , on reconnaît une révolution dans les idées rehgieuses : la monarchie y éclipse le sacerdoce, et c'est presque toujours un brahmane qui joue le rôle de bouffon. Il semblerait au premier aspect que le drame fût impossible avec le panthéisme ; on croirait, le terme des incarnationa étant prévu d'avance, que ce ne pourrait être qu' « un éternel monologue de l'éternel Solitaire. » Le drame indien, qui ne mesure ni le temps ni l'espace, qui ne reconnaît d'autre unité de lieu que l'univers entier et qui, enfin, promène son action du rîel à la terre et de la terre au ciel , ne ressemble sous
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aucun rapport au théâtre des Grecs; il se rapproelie davantage de la féerie de Calderon ou de Shakspeare. Les personnages y agissent peu ; on dirait « des fantômes de poésie qui touchent à peine le sol. » Ils ont parfois de l'ironie dans le genre de celle que Ton trouve dans les Nuées ou dans Don Quichotte; mais leur principal caractère est un lyrisme qui, loin d'ôlre condensé en d(*s chœurs, déborde n travers toute Taction. I^elhéitre indien est la continuelle apothéose de Tamour, amour essentiellement religieux, qui n'est pas seulement de l'homme à ki femme, mais de T homme et de la femme à la nature entière. En somme pourtant, le drame de Tlnde n'est qu'une ébauche. L'homme est encore resté trop fidèle au Dieu pour que la tragédie soit sérieuse. La tragédie éclatera plus tard. c Pour cela, il faut attendre la Grèce. »
Cependant par le drame, la révélation des Védas a été Taillée. ]1 reste à voir comment la méthaphysique ébranla la foi nationale. — La philosophie indienne peut être résumée au moyen de cette question posée au fond de chaque système : Comment l'homme peut-il devenir Dieu? Ambitieuse en même temps qu'humble à l'infini, voici où elle aboutit. Par la contémplatioil passive de l'Être, l'homme peut devenir Brahma lui-même ; mais il ne le sera que lorsqu'il ne sera plus lui , et moins il aura conscience de ses mouvements internes, plus il approchera de son apothéose. De la sorte, le sommeil est l'image de la vie absolue et la mort seule est le commencement de la véritable existence. Cette société indienne, aspirant à se diviniser par l'anéantissement volontaire, présente avec la sociéli chrétienne du moyen âge une analogie que M. Quinet n'a pas manqué de signaler. Dans Tune et dans l'autre société, il nous montre le duel de la raison et de la foi suivant à pru près les mêmes alternatives. D'abord, la philo-
Bophie s'appuie sur l'autorité de la révélatioa de Brahma . Plu«tard, entrant dans l'âge de la scolastique^ sans repousaer lefond des dogmes révélés, elle prétend les confirmer, et peu à peu, à force de les expliquer, les dénature. Les dieux incamé^ qui peuplent runiyers se changent en abstractions, en catégories, en facultés morales. Enfin, la philosophie, armée de tous les procédés du doute, se révolte ouvertement contre le dogme, le réduit en poudre et, dans son acharnement, se détruit eUe-*méme. Mais au moment où la négation atteint son extrême limite, la foi renaît, du gouffre des abstractions jaillit la révélation de Bouddha, le a Nouveau Testament de Tlnde. »
Les principes du bouddhisme, religion qui compte encore aujourd'hui plus de croyants que le christianisme et l'islamisme, se résument en ces deux propositions : n Les (rois mondes sont vides, et il n'y a pas de différence entre Tètre et le non-être. « Le bouddhisme est donc le parfait contraire du brahmanisme. Dans celte reUgion, l'homme aspirait à incarner son Dieu en tout ; dans T autre, il aspire à l'éliminer de tout. Négation absolue de la foi populaire, le bouddhisme ne peut pas se développer dans l'Inde, pas plus qjie le christianisme ne pourra s'étendre en Judée. Il émigré en .Chine, à Ceylan, à java, dans le Thibet, dans la Mongolie, et sescieux, selon les belles expressions de M.Quinet, « pèsent au loin sur des empires aussi vides que leur divinité. » L'avantage du bouddhisme par rapport au brahmanisme est l'unité divine, grâce à faquelle s'effectue l'unité humaine, c'est-à-dire l'abolition des castes. Mais S0n vioe est de n^êlre qu'une négation par excès de spiritualisme, partant d'enfanter une société tout occupée à se détruire. La véritable cité des bouddhistes est le monastère, et Fidéal qu'ils prêchent est le célibat inactif, nourri d'aumônes, c'est-à-dire Textinction de l'humanité et de la
nature. Tous les voyageurs qui ont visité la Chine ont observé avec étonnement par combien de côtés se ressemblent le catholicisme occidental et le bouddhisme d'Orient . M. Quinet, sans insister sur ce point, en a assez dit pour montrer qu'ils aboutissent à la même mort sociale.
a Quoi qu'il en soil, ajoute-tril en concluant, si la société indienne a vécu, c*est qu'elle a eu la conscience profonde de Tétre, même après aToir traversé le scepticisme. Mais cette idée, toute grande qu'elle est» substance et principe de toutes les autres, ne suffit point à rhonune ; individualité morale, conscience, activité, liberté, où les trouverons-nous? Ce n'est pas dans le génie indien, puisque, selon le Bouddhisme et selon le Brahmanisme, Tinaction, le sommeil éternel, au sein de Fétemelle substance, voilà le lien, la porte de salut, la vertu suprême. Il faut que le genre humain échappe à ce prodigieux enchantement ; il faut que le premier sommeil finisse, que le travail commence, que l'humanité, comme Sacountala, ait le courage de quitter Tasile de son enfiince , pour marcher au-devant de Taveoir, son royal fiancé. •