AU COLLÈGE DE BOURG
Bourg, où il resta jusquen i817. Kien ne lui parut plus dur que d'être ainsi arraché à la liberté d'une existence presque sauvage et aux tendresses de la vie de famille, pour être plongé entre les quatre murs d'une prison, contraint au repos, forcé au travail. La porte du collège étant fermée derrière lui, loin de sa mère, il fut en proie à une véritable nostalgie, fort dangereuse si elle eût persisté. Par bonheur, une apparition féminine vint peupler la solitude du pauvre écolier ; une blonde fée, sœur d'un camarade, entrevue au parloir, et à laquelle il ne parla jamais, lui rendit cette santé de Tftme, qu'il devait à la nature et à sa mère. Remontant jusqu'aux origines de son existence morale, Edgar Quinet retrouve toujours de plus loin en plus loin un doux visage, non de petite fille, mais de femme, qui lui sourit et vers laquelle il se sent entraîné»
t Je vois atosi, dit-il, comme une procession de ces enchanteresses se tenir par la main jusqu'au moment où mes yeux s'ourrcnt à la lumière du monde ; ce qui devrait en conscience m*obliger de croire avec Platon que Pâme s'éveille dans rÉtemel Amour. »
Au printemps de i816, Edgar Quinet, âgé de treize ans, accomplit un des actes les plus graves de son enfance : il fit sa première communion. Un missionnaire provençal des plus éloquents sut entraîner vers le ciel l'amour infini dont brûlait sa jeune âme. Évitant avec soin la discussion des sophismes théologiques qui auraient infailliblement attiédi la ferveur intime d'un néophyte aussi sensible, T habile directeur le maintint à une telle élévation religieuse, qu'il ne se trouva pas un seul instant dans l'obligation d'avoir à renier la religion de sa mère pour embrasser, en connaissance de cause, une religion opposée. L'union impossible de deux cultes éternellement ennemis se trouva ainsi réalisée dans le cœur d*un enfant; et cet enfant,
abandonné à ses propres élans, ressentit un jour l'ivresse
i8 L'HOMME, SA Y1E ET SON INFLUENCE.
mystique, goûta la sereine béatitude des anges. Mais ce jour ne se renouvela pas; il ne pouvait pas se renouveler, car la félicité éprouvée n'avait été, à vrai dire, qu'une illusion, incapable de résister au premier examen. Il n'y avait pas eu foi. il n'y avait eu que surprise. L'accord entre le calvinisme de la mère et le catholicisme du confesseur, le confesseur disparu, disparaissait en même temps, et la religion romaine, reprenant dans l'esprit du communiant son caractère orthodoxe, devait pâlir vite et s'évanouir au soufDe puissant de la religion de la nature. Edgar Quinet n'a été catholique que le jour de sa première communion, et encore en apparence plutôt qu'en réalité. Depuis lors, on sait jusqu'où il s'est avancé dans la direction contraire. Plus heureux que tant d'autres, il n*a pas eu à briser avec lui-même pour remplir son devoir de libre penseur !
A la fin de Tautomne de 1817, Edgar Quinet, qui, à treize ans, avait achevé sa rhétorique au collège de Bourg, entra au collège de Lyon pour y suivre le cours de philosophie. De Bourg, il était sorti «( n'ayant rien appris, mais n'ayant aussi rien à oublier ; » à Lyon, il apprit beaucoup, parce qu'il eut le rare bonheur, grâce à l'avan* cément de ses études, de pouvoir vivre presque libre dans une cellule isolée. Il avait, durant les vacances précédentes, fait acte d'homme; par le seul effort de sa volonté, il avait dompté une passion véritable, fruit d'une nouvelle apparition, bien autrement saisissante que la précédente. Au collège, connaissant ainsi par expérience la force de son vouloir, il l'utilisa pour s'instruire. Tant que des maîtres l'y avaient contraint, l'étude lui avait répugné; il s'y plongea avec une véritable fureur dès qu'il fut à même de s'en affranchir. Dans son réduit du collège de Lyon, il s'initia à l'antiquité romaine, dont il lut et mè-