‹ Edgar Quinet: sa vie et son œuvreChapitre 7 sur 135 · L'INVASION · texte numérisé non relu

L'INVASION

Nulle part on ne ressentit plus vivement la douleur nationale, nulle part on ne pleura avec plus d*amertunie sur la patrie vaincue que dans la maison Quiiiet, à Charolles. BI. Quinet père, obligé d'auberger nos vainqueurs, qu'il nommait « ces hordes de goujats, » leur cédait les trois quarts de sa demeure; mais le reste était un inviolable sanctuaire : jamais il ne souffrit qu*un seul étranger vint s'asseoir à sa table. Quant à Edgar, qui sans doute ne comprenait pas l'immensité du désastre autant que son père, autant que sa mère, il sentait Tignominie de Tinvasion.

Le sous-préfet de la ville, en bon sous-préfet qu'il était, s'était hâté d'ordonner une illumination générale en l'honneur de la victoire de nos ennemis et du retour de nos princes légitimes. I^aissé seul à la maison paternelle, — car ses parents avaient voulu protester au moins par leur absence, — Edgar Quinet entra en fureur et jeta dans la rue les lampions que, par ordre^ on avait allumés. Le sous-préfet, informé du scandale, s'en plaignit à son père et le menaça. Mais M. Quinet n'eut garde de punir son fils pour avoir eu la noble audace de manifester l'indignation dont son propre cœur était plein.

La vue des Autrichiens, bivaquant dans les rues d'une ville française, produisit sur Edgar Quinet une impression terrible. Sa rage d'alors est restée vivante dans son poème : Napoléon.

« Ah ! France ! as-tu du cœur? as-tu des yeux pour voir? As-tu des dcots |iour mordre? as-tu, sans le savoir, Uu sang, encor du sang, en ta veine épuisée?

As-tu dans ton carquois une flèche aiguisée?

« Si ton clairon se tait, enfle plus haut ta voix ! Si ton ëpée est courte, agrandis tes exploits I

Si ta barque se rompt, que ton espoir surnage ! Si ta muraille est basse, exhausse ton courage ! Si ton glaive s'émousse, aiguise ta fureur!

Si ton tranchant se perd, combats avec ton cœur !

c Malheur ! ils sont entrés comme fait la tempête. Sous le toit des héros sans incliner la tète.

Malheur ! malheur ! ils ont rompu le pain des morts. Us ont rompu le glaive et la lance des forts.

« Malheur! malheur! malheur! voiUi qu'un grand royaume Se sèche sous leurs pieds, ainsi qu'un brin de chaume. Sur Targile et le roc, sur le mont, le ravin. Sur les prés odorants, sur le sable et Tairain, Sur la rive et le flot, sur Therbe, sur sa tige. Les pas de Tétranger ont laissé leur vestige !

« Demain Therbe croîtra ; demain le flot plus pur Oublira son limon dans son lit tout d'azur ; Demain le rossignol chantera sous les saules ; Demain reverdira le vieux chêne des Gaules ; Mais demain ni jamais les pas de l'étranger Ne pourront, sur le roc, s'effacer ni changer ^ t

Le contre-coup des événements de 1815 se fit sentir jusque dans la vie privée. L'esprit national changea brusquement de direction; les générations nouvelles, qui avaient été préparées pour la guerre, durent être arrêtées dans leur développement naturel et retournées vers les choses pacifiques, les sciences, les lettres, le commerce et rindustrie.

A la Hn de 1815, Edgar Quinet fut mis au collège de

' Napoléon, au t. YIII des Œuvres compUies, 282, 283, 291, 292.

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