L'ÉGLISE RENVERSÉE PAR L'ÉGLISE
les bras. L'aveu, arraché, doit être librement renouvelé hors de la chambre des tourments. Si le prévenu se dément alors, la torture recommence.
Ce n'est point, à vrai dire, TËglise qui a inventé l'examen par la torture. Elle l'a trouvé dans le droit romain, mais applicable aux seuls esclaves. Elle, ne reconnaissant point d'esclaves devant Dieu, elle l'applique à tous les hommes indistinctement. D'où il suit que « plus matérialiste que le droit romain, elle est, dans Tinquisition, plus universellement païenne que le paganisme. »
€ela dit, on comprend mieux la fameuse page de de Maistre sur le sacerdoce du bourreau. Pendant les trois derniers siècles il est réellement le lien de l'assoâation humaine dans le Midi de l'Europe. Selon la législation du saint office , lui seul agit ; lui seul, en présence des juges, fait crier la chair, les os, les entrailles. Supprimez le bourreau , vous avez supprimé le droit même de TÊglise. Or ce droit, l'a-t-elle aboli? Non. Il ne lui a été arraché qu'bérétiquement , par l'Angleterre, par les philosophes italiens , les Beccaria, les Filangieri, par la France de la Révolution , par l'univers, rebelle à la foi. Mais, de nom et comme idéal, Tinquisition existe toujours. Elle existe si bien qu'hier encore on la surprenait volant à son père un petit juif baptisé de force. Sans doute, elle n'élève plus de bûchers et secrètement peut-être ne torture plus, mais de son ombre elle abrite la Rome d'Alexandre VI, dont elle conserve intact le droit idéal ^
* Peut-on bien compnrer rinqui>ilioii & la Ten*cur? Combien la Terreur fl-trelle guillotiné d'hommes? Seize mille au plus, ce qui est d^jà beaucoup trop. L'Inquisition n égorgé, pendu, rompu, brûlé, pendant des ^iiVlcK et des fièclos, d«»s milliers d'hommes, des peuples enlicra, dont In trace a élé eflacée. Bien plus, tandis que la Révolution inventait une marbino |K)ur diminuer ta douleur, Tt^tisc n'en a-t-ellc pas inventé de toutes sorlos pour /btre sentir ta mort ?
Ainsi jeté hors de Thuinanitc , rultramontanisme ne comprend plus rien à tout ce qui avait fait vivre le catholicisme au moyen âge. Au plus fort de la bataille de la Reforme, quand jésuites et inquisiteurs ne suffisaient pas à l«i résistance contre la vie nouvelle, sainte Thérèse parle aux cœurs et enflamme le Midi de son inextinguible amour de Dieu: TEglise, étonnée, reste insensible, elle soupçonne que rhérésie se cache sous tant de piété, elle persécute la vierge. Tout ce qui sort de la routine, tout ce qui est élan, héroïsme, sainteté, lui est suspect désormais. Philippe de Néri, Charles Borromée, Jean de la Ooix, Jean de Ribeira, Luis de Léon, sont méconnus. lia sainteté devient étrangère à TEglise.
Deux tentatives désespérées ont été faites en France pour échapper à Tinfluence ecclésiastique italienne et sauver de Rome la religion : celle de la Trappe, celle de Port- Royal. Edgar Quinet a parfaitement marqué le caractère particulier de chacune d'elles. — Dans les temps primitifs, la solitude était principalement une source d'inspiration. Les Antoine, les Athanase, les Grégoire de Nazianze, les Basile, les Jean Chrysostome, les Augustin, en revenaient, Tâmc pleine, pour agir à la tète du clergé militant. Au dix-septième siècle, tout autres sont les solitaires. Comme M. de Rancé, ils sont dégoûtés de Rome, et, avec les Trappistes, ils s'exilent de TEglise, décidés d'avance à n'y plus rentrer. Chacun d*eux est accablé d'une inguérissable douleur, crie sans cesse à son frère : « FrcTe, il faut mourir! » et creuse sa propre fosse. En somme, le créateur de cet Ordre du suicide « expie Loyola, » et semble ouvrir une fosse assez grande « pour contenir, à la fin, toute la vieille société que la Révolution française y jettera bientôt ! » — Port-Royal n'a point le faste d'austérité qui distingue la Trappe; c'est un silencieux nsile, sans éclat extérieur, où
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se rassemblent, loin de la cour corrompue de Louis XIV, pour faire pénitence et prier, des hommes tels que Saint- Cyran , Lemaitre, Nicole, Arnauld, Pascal, Racine. Le bruit n*est pas leur fait, et ils se contentent de devenir saints à leur aise , sans désirer attirer à eux , heureux plutôt d'être oubliés. Pourquoi donc la papauté les poursuit-elle avec tant de fureur? C'est qu'ils n'aiment point l'Ëglise , c'est qu'ils la fuient, c'est que pour s'arracher chrétien.^ementau despotisme du prêtre, ils nient, comme Luther, le libre arbitre de l'homme et se placent directement sdus le despotisme de Dieu. L'Eglise persécute et disperse ces saints qui se défient d'elle ; elle ne veut pas que l'on regarde Dieu en face ni qu'on le compreime sans son intervention.
Sur la pente de la négation , — négation de la science, de l'histoire, du droit, de la sainteté, — Tultramontanisme descend rapidement vers l'abîme, et quiconque le suit, homme ou peuple, est destiné a périr avec lui. Lorsque chacun avait fait son choix entre le culte du moyen âge et la Réforme, la France avait hésité un moment, puis elle s'était décidée à rester dans le catholicisme, refusant de s'affranchir, unissant son sort à celui des nations du Midi. Aussi, comme elle était descendue rapidement de la vie du seizième siècle dans la mort du dix-septième I Sous Louis XIV, la France est l'idéal de Bossuet réalisé. La Politique tirée de l'Écriture a logiquement établi Torganisaltion de l'absolutisme sur l'organisation de TÊglise de Rome. De même que l'univers spirituel est absorbé par le pape, de même le royaume tout entier ne respire, ne pense, ne vit que dans la pompeuse abstraction de Versailles. Cependant le Roi- Soleil s'ennuie île voir l'astre du Vatican partager avec lui son ciel. Il veut régner seul, être chez lui l'unique maître. Par sa déclaration de 1682, le clergé français le débar-
Zm LES RELiGlUNS MODERNES.
rasse'de tout reste de dépendance spiiituelle, et le trône, séparé de Tautel, <k s estime assez puissant pour ne s'appuyer que sur lui-même. »
« Les libertés de TÉglise gallicane, proclamées au profit de Louis XIV, dit M. Quinet, deviennent, dans le fond, le premier acte de la Révolution française, n Voici comment. La France ne fait pas un schisme, comme TAngleterre ; seulement elle sépare le spirituel du temporel, pour échapper à ce que Saint-Simon appelle le chanae rongeur de Rome^ et montre ainsi que, fout en consentant à ne pas changer de religion, elle cesse de lier ^ fortune à celle du catholicisme, cherche en dehors de l'idéal de son culte l'idéal de sa politique. Tel est, en efTef , b grand caractère du gallicanisme, vu de son beau côté. Mais autrement, ce n'est que contradictions sur contradictions. Toutes les libertés gallicanes consistent, en dernier recours, à en appeler du pape au futur concile! Qu est-ce que ce futur coticiley dès l'origine, sinon une illusion, un mensonge ? A cause de cela, le gallicanisme n*a jamais été qu'une chimère, que n*a pas eu de peine à réduire à néant 'ultramontanisme, qui, lui au moins, «st un système, a ^une base, a un but. Où est à cette heure cette fameuse Eglise gallicane dont Ton a tant parlé, même en ce lemps où Ton parle de tout et de rien 7 Felicitons-nous de la disparition de ce faux intermédiaire. La situation est plus nette. « Désormais le passé et l'avenir sont aux prises sans que personne puisse s'abuser ni sur l'un ni sur l'autre. »
La vieille société, perdant la tète, dès l'époque de Louis XIV, avait commencé par frapper le pape au moyen du roi. Voici le pape qui frappe le christianisme.
Port-Royal, ruiné, se relève dans les âmes, lie jansénisme, comme lui, tend à diminuer l'autorité des prêtres en abandonnant tout à Dieu. Pour en finir avec ces iuces-