PROMÉTHÉE
11 lui montre les fils qui naîtront d'elle, — rhomanité, — promis d'avance à la mort, trop fiers pour obéir, trop faibles pour lutter, accablés par lescieux et en eux-mêmes soulevant des tempêtes. Contre elle et sa race les dieux ennemis se sont ligués. Prométhée seul est avec elle. Veutelle vivre ou mourir? — Vivre, se hâte-t-elle de répondre, et, jetant les yeux autour d'elle, elle salue la nature souriante :
Tout m^aimey tout me plaît et m^aimera toujours !
La scène change. Prométhée marche sur les cendres refroidies du volcan de Lemnos. Des flots de lave s'échappent du cratère et la montagne tremble, ébranlée par le marteau des Cyclopes, qui travaillent en chantant :
Des (lieux fondons la cuirasse; Qu^un dur acier les embrasse Pour émousser la menace D'un inTÎncible avenir.
A des dieux privés d'armures Tous les coups sont des blessures ; Couvrons d*acier leurs ceintures, Les dieux ont peur de mourir.
Prométhée, gravissant la montagne enflammée, fait appel aux dieux de l'avenir pour qu'ils le couvrent de leur ombre. Le voici a au foyer de la création. » Les Cyclopes ont achevé leur travail ; ils se taisent, afin de ne point réveiller les dieux qui dorment, et s'endorment eux-mêmes. Prométhée lance alors un superbe défi à « Jupiter- Scarabée ; » il se penche sur le bord de l'abime, il puise du feu sacré, et s'enfuit.
Sur les ordres de son créateur, Hésione poursuit la feuille errante, assemble les branchages blanchis, et, pour la première fois, est construit le foyer. Réchauffés par la flamme qui pétille, les modèles humains, épars aux alen-
tours, s'animent, accourent. — D'où venefr-lrotis? leur demande Hésione* — Ils ne savent, ils viennent d'au vient l'étoile, la brujère, l'herbe, le roseau. Tonde murmiirante. Nés comme Hésione, « de Targile et des pleurs, » ils sont ses sœurs et ses frères. Ils n'ont encore ni passé ni mémoire, ils s'appellent tous d'un même nom. Et, « où vontils? — A la mort. » A cette triste pensée une autre aussitôt succède : sur le sein des femmes, le nouveau-né boit la vie, il pleure, il bégaye, il sourit I — Dans la foule on distingue les rois, qui ne savent où conduire « leurs rudes troupeaux, »' et les prophètes qui donnent l'essor à « l'hymne ailé. » — A ces hommes, si divers, auquel il a tout donné, jusqu'à l'espérance, « cachée au fond de tous leurs maux, » jusqu'au feu, a père des arts, fils de la liberté, » Prométhée demande :
Que vous faut-il encore?
Âh ! donnez-nous des dieux !
Les Cyclopes, en ce moment, se réveillent. Ils voient avec effroi l'humanité naissante envahir et profaner le domaine immaculé des dieux. De leurs cris ils avertissent le ciel du vol de Prométhée.
La première partie du poëme n'était qu'un prologue. Nous sommes au cœur de l'action. — Au nom des douze Olympiens, Némésis ordonne aux Cyclopes de clouer Prométhée sur le sonunet du Caucase. Des anneaux inusables retiennent le ravisseur du feu éternellement attaché au roc éternel. Mais son corps seul est enchaîné. Ne pourrait-on pas enchaîner son âme et, comme ses menQd>res, briser son orgueil ? Qui lui arrachera le souvenir? Le vautour sera-t-il assez afTamé pour fouiller jusqu'au fond de sa poitrine, là où glt l'espérance? Non, et c'est ce qui
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désespère Némésis. Les Cyclopes,qui 4ui ont obéi à contrecœur, semblent railler l'impuissance des Olympiens, ils regrettent Saturne et les anciens dieux. INcmésis les en* gloutit et remonte vers le ciel.
Prométhée est seul. Se plaint-il ? Non.
Je suis content; j'ai fait ce que je voulais faire. Mon œuyre parlera si mon cœur doit se taire.
Dieux sourds, voyez ! je ris; que sert de m'en cacher? Car, de ces mêmes mains qu enchaîne le rocher, Tout un monde est sorti qui vous hait et qui m'aime.
La première voix qui monte vers le Caucase est celle de rOcéan, ému des souffrances du Titan. Prométhée Tinterrogc. Il a hâte de savoir ce que sont devenus les hommes. Redisent-ils son nom ? — Les hommes Font oublié, et ce sont les dieux, ses ennemis, qu'ils adorent, car
Toujours dans le plus fort ils voient la récompense.
Et rOcéan ajoute :
De Taveugle avenir, enfin, qu'espères-^tu?
Les dieux possèdent tout...
Excepté rinconnu!
interrompt Prométhée. Que TOcéan le convie à prier ses bourreaux, lui, il réserve son encens pour des divinités plus puissantes. Ses ennemis ont vaincu l'Univers, mais le Titan reste insoumis. En dépit des vautours, en dépit de ses chaînes, son âme est libre. Que lui importe d'être seul ! Le droit reste avec lui.
L'Océan s'est retiré, prenant en pitié l'orgueilleux insensé. Du flanc de la montagne, un cri s'élève. Hésione, épuisée, ne peut se rapprocher de Prométhée. Etendue dans le ravin, elle implore celui qui J'a fait naître, car elle sent que sa vie est épuisée, et elle veut renaître encore. — Prométhée, impuissant, la voit mourir !
4'»0 LES l'OËMËS.
Cependant les Sibylles sont venues chercher Tinspiration sur le Caucase. Muettes sur leurs trépieds, au milieu des foules qui affirment et qui nient tout à la fois, désertent les autels, et n'en élèvent pas d'autres, elles demandent au Titan s'il ne voit pas de meilleurs jours. — Une grande joie illumine Tâme désolée de Prométhée. Ce que lui disent les prophétesses du genre humain ne prouve-t-il pas que les dieux vont périr? Par delà son (]aucase, il voit apparaître un autre Caucase, et sur ce mont de malheur un jeune Dieu qui bénit Tunivers, et le délivre lui-même... Les Sibylles ne comprennent pas, refusent de comprendre. D'ailleurs ne voient-elles pas un des Olympiens, Hermès, descendre des nuées, et s'avancer vers l'audacieux blasphémateur?
Que Prométhée nomme ce Dieu nouveau qui doit briser l'empire de l'Olympe I — Mais le Titan ne veut pas répondre. Avec un superbe dédain, et malgré les supplications du chœur des Sibylles, il reste muet. — D'un seul mot, tu peux te racheter, lui dit Hermès. — Non, il ne dénoncera pas l'enfant de l'avenir. — Que l'aigle donc vienne achever l'œuvre du vautour I — « Dieu ne peut me tuer tout entier! » crie encore Prométhée. -^ Au bruit du tonnerre, à la lueur «des éclairs, les a douze immortels s'abçittent sur leur proie. »
La douleur a été trop profonde. Le cœur de Prométhée est vide, et c'est lui maintenant qui se ronge lui-même. Le monde rit du faux prophète. Si le monde avait raison?
Grands dieux ! si par hasard tous étiez immortels ! •
Le Dieu attendu est si lent à venir 1 Et puis, ce ses doigts Tont-ils touché?» S'il venait, serait-il moins cruel envers lui? En vain l'aigle l'a mordu, il a « ri sous le vautour. » Mais sa pensée a chancelé dans le doute, elle a
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ouvert eu lui-même une plaie qui ne peut guérir. Les douze immortels sont restés impuissants contre leur ennemi,
Mais Prométhée a seul subjugué Prométhée.
Les Sibylles, qui refusaient de croire à la grande espérance du Titan, résistent à présent à son immense désespoir. Elles ont soif de foi et d'immortalité. Elles osent briser <c Tautel de la Peur. » Le Dieu nouveau « gonfle leur poitrine ; » des yeux de Tâme, elles le voient ; elles le sentent en toutes choses. Qu'il vienne donc, le rédempteur! Elles Tattendent en le priant.
Cette prière qui termine la seconde partie de T épopée est un morceau lyrique d'une élévation peu commune. Du reste, tout le combat de Prométhée avec les dieux et avec lui-même, suivi par le chœur des Sibylles, compose un tableau admirable, moderne par le mouvement, antique par la majestueuse sérénité de son ensemble.
La troisième partie s^ouvre par un dialogue entre les deux archanges Michel et Raphaël. En volant à la surface du monde, ils ont surpris les mouvements secrets des cmurs; ils ont entendu les sanglots, les soupirs des citési; tout leur prouve que le monde est prêt pour la bonne nouvelle. Ils aperçoivent sur le sommet d'une montagne un géant crucifié. Ils replient leurs ailes, et descendent vers cet inconnu, dont le visage rayonne comme le leur.
Le Titan est anéanti par la souffrance. Qu est-il ? D'où vient-il? 11 a tout oublié. Aux douces paroles de ses deux visiteurs, peu à peu il recouvre le souvenir et bientôt il peut leur raconter sa terrible histoire. Des ombres entourent son berceau. Qui fut son père? Quelque temps il erra par la soUtude universelle, le sentant partout et l'appelant en ses élans d'amour. L'âge finit par « briser
i'àile de se& rétes divins. » Orphelin, U perdit jusqu'au sentiment filial. Un jour, s' égarant loin des deux , sur l'Olympe il trouva les dieux assemblés. Admis à partager leur couche et leur nectar, il se lassa vite de ces vanités. 11 quitta les Olympiens en riant de leur folle divinité et visita l'abîme. Au milieu du monde encore vide, il rêva tout à coup de le peupler. De l'impur limon, il ébaucha des êtres, et le premier d'entre eux, un demidieu^ il l'anima de son âme. Pour les autres il déroba le feu sacré, et, dès qu'ils respirèrent, les arracha à la fatalité et leur enseigna les premiers arts.
J'ai trop aimé, peut -être aimé-je trop encore. Voilà, Yoîlà pourquoi ce vautour me dévore.
Et pourquoi sur ce mont, deux fois déifié, Des mains de Jupiter je suis crucifié.
— Jupiter est tombé de son ciel, dit l'archange Michel aussitôt que le Titan a achevé son récit ; les dieux idolâtres sont détrônés, « l'Éternel a reconquis les cieux ! » — Mais Prométhée n'y peut croire. Il a trop longtemps espéré. Dans son doute, il va jusqu'à craindre que le dieu nouveau, comme les autres, ne soit fécond en promesses. ..
— L'un des archanges l'interrompt en brisant ses entraves au nom de Jéhovah , tandis que , d'un coup de flèche, l'autre tue le vautour. — Si ce n'était qu'un songe, s'écrie Prométhée, Ubre, doutant encore...
A ses pieds, il aperçoit les anciens dieux qui demandent à renaître pour réparer le mal qu'ils ont fait. Comme le peuple aux rois détrônés, Prométhée leur répond : « Il est trop tardi » Les dieux ne demandent plus qu' d Une {>lace pour ramper. » Les archéinges les chassent avec mépris. En se retirâht, les dieux laneettt Vanathètne à Jéhovah, leur vainquetir ;
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L^aigle vieillit, ainsi vieillira la colooibe... Descendus dans Tabirne où sont les anciens dieux, Vous nous verrez au seuil... Ce sont là nos adieux.
Et, pendant qu'ils s'évanouissent dans la nuit éternelle, Prométhée délivré ne peut retenir ce dernier cri de doute :
Combien de fronts divins, qui déflaient l'orage. J'ai vus déjà pâlir et mourir avant Page!...
Demain si, dans vos cieux rassasiés d'amour, > Sur vos sépulcres d'or s'abattait le vautour !...
— N'achève pas, disent les archanges en entraînant leur frère loin du Caucase. — Où l'emportent-ils ? « Au sein deJ^ovah. »
Hésione ressuscite et les Séraphins achèvent le drame sacré de la délivrance de Prométhée par un chœur triomphal :
Sur un Caucase ardent les nations gémissent ; J'ai vu des peuples rois qu'on liait au rocher. Quand sera le vautour, sous qui les cœurs périssent,
Immolé par l'archer!
Tout vautour en son nid se dévorant lui-même. L'injustice, avec lui, voit son règne finir.
Des serres du passé, toujours l'archer suprême
Délivre l'avenir.
Embrassant l'ensemble de cette épopée, certains critiques ont dit : M. Quinet y annonce la fin du christianisme, comme son Titan annonce la fin des dieux païens. D'autres, au contraire', signalent dans Prométhée a un retour marqué à l'inspiration chrétienne, » et prétendent que cette œuvre, comme Napoléon^ comme Ahasvérus^ exprime clairement « l'espoir d'une renaissance religieuse, d'une nouvelle résurrection du Christ. »
* Berne de4 Deux Mmu^es, i" juillet 1858^
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Si christianisme est entendu dans le sens ordinaire, c'est bien la fin du christianisme que le poëte annonce. Mais si, sous ce nom, Ton comprend une religion idéale, qu'aucun dogme fixe n'arrête dans le passé, qui marche au-dessus du présent dans la direction de l'avenir, réalisant sans cesse et sans cesse élargissant un évangile éternel, oui, sans doute, Prométhée est un poëme chrétien ; oui, son auteur attend une nouvelle ère religieuse ; il prédit la délivrance de TEsprit et la chute des faux dieux.
Edgar Quinet a déterminé lui-même le but de son dernier poëme, dédié par Texilc aux exilés, exulibus extd. — « Je me suis, dit-il, trouvé en un temps où la conscience humaine m'a paru se troubler. » — Et il a considéré comme un devoir d'exciter les poëtes à sauver les âmes de la corruption ; pour leur donner l'exemple, au milieu du silence, il a élevé la voix.
Son œuvre devait naturellement prendre la forme de la tragédie, car rien n'est foi, rien n'est enthousiasme, rien n'est héroïsme en ces temps d'incertitude et de lâcheté, tout est lutte intérieure sous l'apparence d'une paix, sœur de la mort. Et quel sujet choisir, sinon le plus ancien et le plus actuel, l'esclavage? L'esclave, fondement souterrain du monde antique, est resté ignoré, oublié des poëtes et des historiens, enterré sous le ridicule. Quelle heure plus propice pour le retrouver ! Autour de nous, en nous-mêmes, ne le sentons-nous pas, ne le voyons-nous pas, ne le touchons-nous pas?...
a J^appelle révolution servile, dit Edgar Quinet, toute révolution * Œuvres compiêies, t. VUI.
qui se propose un but matérie], indépendamment de tout progrès moral, de toute émancipation spirituelle ou religieuse. »
N'avons-nous pas essaye de ces révolutions serviles, et, en en transportant les principes et les développements dans le monde antique, n'est-on pas sûr, d'une part, de retrouver le véritable caractère d'un passé assombri, et, d'autre part, faisant revivre ce passé, de prouver au présent pourquoi la servitude est impuissante à s'affranchir, si du même coup elle ne brise et les chaînes du corps et les chaînes de l'âme?
Oui, le drame de l'Esclave est notre propre drame et M. Quinet a bien fait de l'écrire. Que quelques intéressés à mal voir y voient une sanglante satire de la démocratie moderne, peu importe ! Il est utile de considérer la profondeur de l'abime, dans lequel la servitude entraine fatalement l'homme. Il est bon de savoir comment l'homme se déforme , se dénature , s'anéantit intérieurement au point de rester incapable de briser ses chaînes d'idées, lors même qu'il a été assez fort pour mettre en pièces ses entraves de fer ; comment, rompant le joug, il excelle à le refaire lui-même et ne sait user de sa victoire que pour la livrer à l'ennemi vaincu. Morts depuis deux mille ans, les belluaires révoltés ressuscitent afin que leurs descendants rougissent, se reconnaissant en eux. Mais Spartaeus aussi se réveille dans toute la splendeur de rhéroîsme, et, par son exemple, on apprend de quelle manière, a ayant commencé à être moins qu'un homme, » l'esclave « finit par être le premier de tous. »
Les Esclaves ont paru, en 1852, à Bruxelles et à Paris. La critique française n'a pas eu le temps de s'en occuper '.
^ M. Saint-René TaiW&ndïer (Revue des Deux Mondes, i*' juillet 1858), est le seul critique, je crois, qui ait signalé, en France, l' importance artis-
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Il est donc nécessaire de dire ici que ce drame non joué est une des œuvres les plus importantes de l'époque actuelle et qu'au point de vue purement artistique, en dehors des écoles jadis rivales, il renoue le lien brisé de la pure tradition cornélienne. Dans les Esclaves^ en effet, la forme est d'une pureté plus égale que dans Napoléon, elle est moins indécise que dans Prométhée. Définitivement arrêtés, les vers, souvent brillants, énergiques toujours, revêtent, sans les étouffer, les plus nobles pensées. Le poëte, qui en ses autres œuvres est notablement inférieur au prosateur, ici lui est presque égsd. Au moias ne sent-on plus la difficulté vaincue ; l'harmonie est réalisée entre la parole et l'idée, et rien ne la trouble. Sans être comparable^ ni à Lamartine^ ni surtout à Victor Hugo, Edgar Quinet prend parmi les poètes de ce siècle une place assez élevée pour que l'avenir ne l'oublie pas. Sous Je rapport de l'action et des caractères, j'ose affirmer que son drame ne laisse rien à désirer. Antique par le sujet, il devait rester et il est resté antique. Les scènes se succèdent avec autant de logique que de variété, les caractères bien accusés se développent par grands trafts, et, sans violence, l'intrigue conduit au dénoûment. Que l'on n'aille pas croire néanmoins que les Esclaves soient une tragédie classique dans le mauvais sens du mot. Par la puissance de l'intérêt, par le renouvellement incessant de l'émotion, ce drame est vraiment moderne. Jeté dans le moule d'hier, il vit de toute la vie d'aujourd'hui. Qu'on le représente sur le théâtre national d'un peuple fibre, et l'on verra comment ce peuple l'accueillera I
tique des Esclaves, — « Il n'est pas imposs-ible, dit-il, que M. Frédéric Halm se soit inspiré du Gallus de M. Quinet pourpcindre le gladiateur de Ravenne. l^e rôle de Cinthie, si noble, si poétique, a pu fournir aussi quelques traits à It Tf^ttineldtt de l'écri?aip allemand. »
La toile se lève. La scène représente le vestibule du cirque des gladiateurs. Les esclaves se préparent pour le sanglant spectacle que le tribun offre ce soir à la plèbe romaine. Le Germain Géta accepte son sort comme une fatalité ; au lieu de perdre son temps à maudire des dieux sourds, il étudie son detnier sourire. Le Gaulois Gallus a fini par prendre son mal en patience, et il se moque de luimême. Bien plus, jusque dans la servitude, il trouve d'âpres plaisirs. D'avance, il s'enivre des rugissements de la foule et de Témotion des belles Romaines, toute une heure énamourées de ce beau gladiateur qui dispute si bravement sa gorge au bourreau ! Le Dace Cotjs sent plus profondément sa misère, et parfois une menace s'échappe de ses lèvres : Si les esclaves se comptaient
Mais la menace est vaine. Les esclaves n'ont garde de se compter. Chacun d'eux s'ignore, et tous, ils ont cessé de croire à l'avenir.
Parmi les gladiateurs une femme s'est glissée. La flamme prophétique jaillit de ses yeux, et de son sein, agité par l'inspiration divine, s'échappent des paroles étranges. Les esclaves ne comprennent ni les reproches, ni les promesses. Il n'y a de ciel que pour les maîtres, il n'y a d'espoir que pour les patrons I
Un seul belluaire est resté dans le vestibule du cirque. Silencieux pendant que les autres parlaient, le front entre ses doigts crispés, à quoi rêve-til? La prétresse vers lui s'avance. Elle lui dit :
Et Spartacus aussi» renonce-t-il à vivre ?
Spartacus relève la tète. Cette femme, il la reconnaît. C'était la sienne, au temps où il avait le droit de posséder quelque dhode, une fettlllle^ et lui-même. Mais maintenant que lui est-ëlléî D'où vient-elle? que veuNUe? -* Elle
a quitté la Thrace pour suivre son époux, elle vient briser s^s chaînes ou les partager. — Spartacus est mort, la servitude a glacé son âme, il n'est plus rien et ne peut plus rien être. — Cinthie le reconnaît toujours comme son époux et son maître. Errante à travers les forêts de la patrie, au ciel elle réclamait un libérateur, et Técho lui répondait : Spartacus I Sur Técorce des chênes, elle a lu lÀerté et le nom de son roi. . . — Moi, libre I s'écrie Spartacus; moil Est-ce que chacun ne crierait pas
En le voyant paraître :
C'est lui, c'est Spartacus ; il a volé son maître, G*est Tesclave échappé du marchand Lentulus !
Vainement Cinthie a fait appel aux dieux. L'esclave n'a pas de dieux ! Mais a-t-il un enfant? — Au nom de son (ils, le belluaire pousse un cri de rage. A-t-il vu son père enchaîné suivre le char du triomphateur? S'il Ta vu, il le doit mépriser? Mais non, l'enfant ne prononce le nom de son père qu'avec un pieux respect : grâce à sa mère, il ne connaît que le roi, le héros et Je libérateur futur... Spartacus écrasé se relève alors. Il peut prononcer le nom sacré de la liberté ; en le prononçant, il se sent revivre :
Le vermisseau rampant redeviendrait... Peul'^tre!...
Moi, captif, délier les mains des nations!
Ouvrir d'ici la route à leurs ovations !
Quel jour !... Voici ce jour ! il s'allume, il se lève !
J'entends surgir des flots le soleil de mon rêve !
Mais voici le tribun Scrophas, qui vient avec le marchand d'esclaves Lentulus arrêter le prix des gladiateurs qui s'entre-tueront ce soir pour amuser la plèbe romaine. Spartacus régénéré ose les regarder en face et le marché dont il est l'objet ne fait qu'augmenter sa colère, — Que faut-il à ce roi, qui coûte cent mines? des couronnes ?•—
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Non, des glaives! — A sa guise ! et qu'il les distribue à ses compagnons !
Les esclaves accourent en foule , car les spectateurs sont déjà rassemblés dans le cirque. L'heure de mourir approche,
Mourir ! Pourquoi plutôt n'essayez-vous de vivre ?
s'écrie Spartacus. — Géta craint le regard du maître et Gallus les destins contraires. Quant à Parménon Taffran* chi, il tient à mettre en garde ses anciens compagnons contre les conseils imprudents :
Non ! ncm ! Tout ce que peut Tesclave sérieux. C'est d'apprendre d'abord à ramper avec grâce, Et céder son soleil à toute ombre qui passe, Courtiser le patron en ses moindres désirs.
Partout s'insinuer au fond de ses plaisirs, Gémir, s'il dort meurtri par le pli d'une rose, Cesser d'être homme enliu pour être quelque chose. Voilà comment on plait, par quel art réîiédii, Endormi dans les fers, on s'éveille affranchi.
Pallas, le gladiateur grec, approuve fort ce conseil. 11 ne croit plus à la liberté, c< vieille déesse à la vide mamelle. » Mais Cotys et la foule des esclaves ont entendu l'appel de Spartacus. Lorsque le consul Lentulus ouvre la porte du cirque,
Venez! c'est par ici que l'on retourne en Thrace!
crie le libérateur, et les gladiateurs, glaive en main, se précipitent dans l'arène, franchissent les gradins, massacrent, dispersent le peuple assemblé. — L'acte se termine par un chœur des esclaves, enivrés déjà de leur victoire :
Vidons la coupe de l'empire !
L'esclave est roi !
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Stella, la jeune fille naguère serve, libre à présenl, pâlit, rougit, pleure, lorsque tous se réjouissent. Pourquoi semble-t-elle ainsi porter le deuil au sein de la fête? Cinthie Tinterroge. Elle hésite, elle ne sait que répondre. Enfin, elle l'avoue, elle regrette le gynécée où elle est née, la maison du patron, qui était pour elle l'univers entier, les fers qui lui étaient si doux! Son- maître, le tribun Scrophas, et son fils le jeune Lueius, la joie du foyer, vivent-ils encore? — Ils vivent! — Et la pauvre enfant ne sait pas dissimuler un sourire d'espoir. — Eh quoi 1 lui dit Cinthie,
Quoi ! dans la liberté, tu pleures Fesclavage ?
et Stella, en sa naïveté, réplique aussitôt :
Mais toi, qu'appelles-tu de ce mot liberté ?
A présent, ce n'est plus une jeune fille qui pleure en silence, c'est un homme, Géta, qui déjà s'ennuie d'être libre, et tout haut demande : Que faire de la victoire ?
Prendre une âme royale.
répond Spartacus. — Et Géta croit comprendre qu'il s'agit d'imiter les patrons, de faire des esclaves des maîtres, et des maîtres des esclaves. — Mais telle n'est pas l'idée de Spartacus. Ce qu'il veut, c'est qu'il n'y ait plus d'esclaves, c'est que désormais tout homme, Romain ou barbare, soit libre. — S'il n'y a plus d'esclaves, objecte Gcta,
Gomment puis-je savoir que c'est moi qui suis libre?
Jouir ! voilà pour lui le but immédiat de la révolution. Spartacus lui paraît fou de rêver quelque chose au delà. Que Gallus fasse amener les vaincus, Géta restera pour
insulter à leur défoite, et Spartacus s'éloignera, plus pressé d'achever la victoire que d'en respirer Tencens. H est bien peu impatient à « fouler les vaincus », se disent Gallus et Géta. « S'il voulait trafiquer de sa foi I... »
Ici se place une scène d'une réalité saisissante, car nous l'avons vu jouer au lendemain de toutes les révolutions. Pendant que les vainqueurs doutent les uns des autres, se divisent, se trahissent, les vaincus se reprochent mutuellement leur défaite, jusqu'à ce qu'ils s'unissent pour la réparer* — Le coupable , c'est le tribun , disent en choaur le consul et l'augure. Serions-nous prisonniers, s'il n'avait jeté dans le forum les mots de liberté et d'égalité^ si les antiques coutumes avaient toujours été respectées, si le pouvoir était resté inviolable entre des mains patriciennes, si les dieux n'avaient pas été livrés au bas peuple, pour descendre logiquement de là jusqu'au troupeau servile? Scrophas se défend ainsi : Egalité relative, sage liberté, du haut de la tribune il n'entendait pas parler d'autre chose; jamais, du reste, il ne s'est adressé qu'aux hommes, les distinguant avec soin des esclaves; à sa place, qui eût supposé qu'on entendrait dans la foule sans nom des paroles viriles ? — Vous eussiez dû le prévoir, se hâte de répliquer l'augure, prophète après l'événement. — N'importe ! interrompt Scrophas , c*est moi qui vous sauverai ; Spartacus ne soutiendra pas mon regard. Attendez I
Deux mondes sont en présence : Rome plébéienne ; l'esclavage romain. Rome, avec dédain, offre à son vainqueur des dépouilles opimes, une retraite opulente, de belles courtisanes. Que faut-il de plus à l'esclave? Voudraitil commander? « C'est un trop grand souci. » Faire des lois? Cela regarde le sénat ! Que l'esclave prenne de l'or et que tout rentre dans la route battue ! — Aux honteuses
m W& POÈMES.
propositions de Scrophas , Spartacus répond avec une énergie méprisante :
J'ai voulu voir jusqu^où le Romain peut descendre. Je le sais maintenant. ......
Voilà donc ce qu'ils ont dans le cœur pour Tesclave, Ces vendeurs de discours plus brûlants que la lave, Ces tribuns de mensonge en leurs phrases drapés, Du bien du genre humain nuit et jour occupés !...
Et en effet, lorsqu'il criait : Justice I au milieu du forum, lorsqu'il comptait les blessures faites par le fouet patricien sur le dos populaire, Spartacus ne Fa-t-il pas entendu? N'est-ce pas lui qui a armé son bras, aiguisé son couteau? Et maintenant.... Le tribun, rougissant, pour dissimuler son trouble, jette aussitôt cette phrase :
C'est moi qui fus ton maître.