‹ Edgar Quintet, sa vie et son œuvreChapitre 105 sur 109 · IV. — PROMÉTHÉE · texte numérisé non relu

IV. — PROMÉTHÉE

11 est facile de suivre, à travers les œuvres historiques et philosophiques d'Edgar Quinet, le développement du combat éternel que la foi et le doute se livrent dans l'âme humaine. Nulle question, ce semble, ne l'a intéressé davantage, et personne mieux que lui n'a compris, sondé, analysé, décrit, l'incessante progression du scepticisme depuis les temps les plus reculés jusqu'à nos jours.

Dans l'Inde, tout étant dieu et la personnalité humaine se trouvant anéantie, soit au sein de l'universelle affirmation, soit au sein de la négation universelle, à peine senton la révolte de la conscience contre la fatalité. Mais sous

* Œuvres complètes, t. VIIÎ.

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la divinité de Jéhovah, seul mailre responsable, le drame intérieur commence; les lamentations de Job, injustement frappé, se font entendre, et le Tout-Puissant accusé ne sait qu'^louir son accusateur du spectacle de ses œuvres, le terrifier de la crainte de sa colère. Job, non convaincu, n*ose point essayer de résoudre Tinsoluble problème : il s arrèle dans le doute et se tait. En Grèce, Prométhée, châtié par Jupiter parce qu'il a fait le bien, parce qu'il a enseigné la parole, la justice, les arts célestes aux premiers hommes, Prométhée est déjà moins naïf que le pauvre Job. Quoique cloué au rocher, sur le sommet du mont sacré, il lance contre ses divins bourreaux une imprécation terrible, et, sous le bec du vautour, il ne se dédit pas. D'un mot de repentir, d'un signe de regret, il pourrait obtenir sa délivrance, il refuse de prononcer ce mot, de faire ce signe. Qu'enfin les Olympiens lui commandent l'humilité au milieu des éclairs, il les brave, il prophétise leur chute ; sa volonté seule est aussi forte que rOlympe. Cependant, à tous les dieux antiques, le Dieu moderne a succédé. Voici d'abord Hamlet, qui, à l'aspect du crime triomphant, doute du Dieu catholique. Son « froid sarcasme » est pire cent fois que les lamentations courroucées de Job et les imprécations de Prométhée. C'est que son scepticisme d'esprit a pour racine Tirremédiable scepticisme du cœur, « Je ne sache rien de plus profond, dit avec raison M. Quinet, que d'avoir fait dépendre le doute absolu de la nécessité de douter de sa mère. » Hamlet n'a rien de la violence antique, son mal est si grand, qu'il en rit. « Un fantôme errant sur les débris de l'inteUigence humaine, voilà tout Hamlet.» Douleur absolu, il réunit Dante à Voltaire, il résume, annonce, dépasse les briseurs de songes, Arioste, Cervantes, aussi bien que Rabelais, et de son sarcasme fait le vide,

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car « ce sarcasme est froid comme Téclat de rire d'un spectre, dans une tombe. » Y a-t-il encore un pas à faire dans le doute? Oui, et ce pas, Faust le fait. Faust, or c'est rincarnation de Thumanité actuelle tout entière, qui, infatuée de science, est devenue fataliste, et, au milieu des tourments de tant de questions irrésolues, fait son apothéose dans les larmes. » — En ces quatre types immorlels : Job, Promélhée, Hamlet et Faust, M. Quinet voit « toute Thistoire du cœur de l'homme aux prises avec la religion. » Et cette histoire n'est point achevée, chacun de nous la continue, jour par jour, luttant, luttant sans cesse avec soi-même, pour croire ou ne pas croire. Faut-il s'en plaindre? Non, il faut s'en réjouir; la vie est à ce prix.

« D'ailleurs, s'écrie Edgar Quinet en terminant son admirable tableau de la torture intime de Thumanité, d'ailleurs, il n'est pas vrai que tout scepticisme soit stérile ; il est un doute fécond comme il est une douleur féconde. L'Ancien Testament, dans ses chants de désespoir, contenait le Nouveau. Le livre de Job a eu pour réponse TÉvanjçile. Le poëme de Prométhée enfermait implicitement le platonicisme des Pères grecs, et il a trouvé sa solution dans le monde moderne. Qui sait quelle réponse l'avenir prépare aui énigmes proposées de nos jours? Ne nous effrayons pas trop de ces abîmes qui s'entr'ouvrent tout à coup sous nos pas. Il en sort quelquefois d'éclatantes lueurs, qui ne sont pas celles de l'enfer. Ni la croyance ni le scepticisme ne sont épuisés : l'une et l'autre enfanteront des joies et des douleurs nouvelles. On verra d'autres Job, d'autres Prométhée, d'autres Faust, qui ne cesseront de chercher d'autres cieux et entreront plus avant dans les régions désolées ; car le doute est aussi un instrument de la vérité, et c'est pour cela qu'il est indestructible comme elle *. n

Ainsi est révélé le secret de Tâme du poëte. Edgar Quinet doute, comme tous les hommes de son siècle; mais son scepticisme, au lieu de lui donner le vertige du néant, lui inspire la passion de ce qui n'est pas, l'amour de ce

* Génie des religiûiu, 1. V, c. v.

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qui doit être. Dans Ahasvérus^ il avait voulu peindre Thuinanité entière, maudite, doutant d'elle-même, par l'amour se rachetant de la malédiction, et se sauvant du doute par Tespoir infini. Dans Prométhée, œuvre moins générale, il approfondit ce qu'il n'avait qu'indiqué précédemment : il choisit un certain âge du monde, il fait revivre une individualité légendaire, et cette personne vivante, ce prophète, «( figure de l'humanité religieuse, » ouvre sa conscience et y montre le drame intérieur de la foi et du doute, de l'éternel supplice aboutissant à Téternelle délivrance.

Les tragiques de l'antiquité n'avaient compris de Prométhée que le blasphème et l'anathème. En vain, s'étaientils essayés à déUvrer le Titan, martyr. Des dénoûments cherchés par Eschyle, Sophocle, Euripide, il ne reste rien ou presque rien. Pourquoi? Sans doute, parce que le génie de ces grands hommes avait été impuissant à trouver le mot de l'énigme. Tant que subsistaient les dieux de l'Olympe, leur victime ne pouvait, sans leur céder, sans se renier elle-même, briser ses chaînes matérielles et morales. Il fallait, pour que Prométhée s'afiranchit de la malédiction (le l'Olympe, qu'il n'y eut plus d'Olympe. La tragédie du Caucase n'avait pas de solution avant la tragédie du Golgotha. C'est à cause de cela que les Pères de l'Église, et notamment Tertullien, n'ont pas hésité à faire de Prométhée un Christ avant le Christ. A leur exemple, unissant les deux traditions, la chrétienne à la grecque, M. Quinet reprend le mythe antique, le complète, le transporte au sein du monde moderne, et, dans la bouche de l'éternel prophète, met de nouveaux oracles.

Une rapide analyse fera comprendre toute la grandeur et toute la nouveauté de cette dramatique épopée, qui n'a de classique que le titre et la forme.

Sur le bord de TOçéan, aussitôt après le déluge^ Pro^

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m LES POEMES.

mcthée a recueilli le limon primitif, et déjà il en a ébauché des figures humaines de tous les âges, qui apparaissent, immobiles, dans les bois, dans les cavernes et sur les flancs des montagnes. Pour Theure, seul sur la terre, il modèle son chef-d'œuvre, une géante. Type de la beauté souveraine, mais encore aveugle, muette, sans soupir, sans battement du cœur, elle c< n'attend plus que la vie. » Le Titan lui communique son âme. Elle s'éveille. Sa première sensation est celle que dut éprouver l'humanité à sa naissance. Elle cherche à se connaître et se retrouve en tout, dans l'arbre, le nuage, Fair ; la nature entière lui semble être elle-même, elle ne s'en peut distinguer. Le Titan lui donne un nom : Hésione. N'est-ce pas sa propre voix qui a parlé extérieurement? Peut-il être un autre nom que le sien? Lorsque Prométhée s'est nommé, elle lui demande :

D*un autre nom que moi pourquoi t'appelles-tu ?

11 se laisse voir et peu à peu elle comprend qu'il est et qu'elle est. Dès lors, elle vit. Mais qu'est-ce que vivre? Prométhée lui répond :

Bans tes bras de géante où dorment les chimères, Û^abord tu berceras des peuples éphémères ; Tu nourriras de lait les cités aux berceaux.

Mais, tes larmes bientôt coulant en longs ruisseaux, G*est toi qui gémiras sur la première tombe

Et il ne lui dissimule rien de ce qu' « il en coûte de naître, » le travail, la douleur, le rêve incessamment poursuivi et le désespoir après la vaine recherche.

Libre dans Tunivers, esclave de toi-même, Entre le ciel et moi, Fautel et le blasphème, Tu choisiras tes dieux ; tu le peux, tu le dois. Et de ta volonté tu porteras le poids.

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