EDGAR QUINET ET LA JEUNESSE
N J« sais qu'il est des temps où les oreilles et les cœurs se ferment, «ù toute vérité est une rêverie bonne au j^lus pour les enfonts, où toute parole est inutile k ceux qui oppnment comme à ceux qui sont opprimés. L'iniquité s'amoncelle en silence, sans rien craindre. Ce «ont les temps où la Providence se réserve d^agir seule, sourdement, ^iufond des choses, quand les âmes s'en sont retirées. Les hommes ne vous écoutent plus; ils ont trop à faire. Mais la justice continue de travailler en secret et de préparer ses représailles ; car tout Tor du inonde n*a pas encore acheté, en sa source, cette conscience souve- Taine qui renaît éternellement de la mort de toutes les consciences. Son œuvre ne se lasse pas dans la lassitude des hommes ; aucin fait' n'est jamais accompli pour elle, et l'iniquité consommée n*est que le commencement de sa justice. Pauvres gens ! que leur serviront, à la fin, tant d^elforts pour tout corrompre? ils n'ont pas encore acheté la Providence. »
Mais il est encore d'autres œuvres qu'Edgar Quinet n'a jpmnt publiées et que jamais il ne publiera, que toujours au contraire il s'efforça de tenir secrètes, mais dont il faut parler cependant, car elles entrent pour beaucoup dans Tinfluence qu'il s'est acquise et que, — quoi qu'il semble, — il a gardée sur la jeunesse contemporaine. Ces œuvres, plus belles que léis livres les plus beaux, plus élo- •quenies que les plus éloquentes paroles, il les accomplit en ses jours de gloire comme en ses jours de retraite, à ses rares époques de bonheur comme durant ses trop longues périodes d'infortune. Lés actes, chez lui, ont toujours répondu aux mots ; sous (^t homme de génie si modeste, si simple^ si tendre chez lui, et à tous si accessible, on sent, on voit un homme de bien. Précepteur de la jeunesse française, il s'en disait « l'ami ; en vérité, il le fut publiquement, il le fut intimement. Au milieu de ses im- «nenses travaux et de ses luttes, jamais il ne crut perdre son temps en donnant un conseil ou de père ou de frère ; jamais il ne refusa son appui, — appui non de l'épaule, mais du cœur, — à la vertu, au talent qui vint à lui en <;riant : — Maître ! soutiens-moi I »
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En somme, Edgar Qnhiet n'est pas seulement un grand esprit ; homme politique, homme privé, c'est encore un grand cœur.
Au jour de Faction, il fut à son poste. Il avait, si j'oge dire, armé les âmes. Il devait donc se jeter en personne dans la bataille et risquer sa vie pour la victoire de ses principes. Un des premiers il entra aux Tuileries, le fusil à la main. L'allianee conclue par Tidée fut ainsi scellée dans le sang.
Presque aussitôt après la proclamation de la République eut lieu la réouverture solennelle du Collège de France. Ce fut une grande journée, non-seulement pour le Quartier Latin, pour Paris, pour la France, mais aussi pour le monde. Ce fut la fête et le triomphe de la libre pensée.
La foule était si considérable, que le Collège de France se trouva trop étroit. On dut se transporter dans le grand amphithéâtre et dans la vaste cour de la Sorbonne.
C'est là que, salué des cris : « Le prophète I le prophète ! » parlant pour lui-même et pour ceux qui, avec lui, avaient été victimes de la tyrannie, il s'écria : « Au nom de la République, nous rentrons dans ces.chaires. La royauté nous les avait fermées. Le peuple nous y ramène !» — Et il prononça un admirable discours % trop long pour être cité ici tout entier, mais dont il importe de signaler l'esprit.
« Il est passé, disait Forateur, il est tombé, le règne de la matière et de la force aveugle; il est venu le règne de Tàme, de la justice pour tous Amis, frères, pour une société nouvelle, devenons des hommes nouveaux ! C'est ici le jour de Talliance et de la réconciliation. »
* Voit" la Réforme du 9 mars 1848, et le Mouitevr.
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1848. RÉOUYEUTURE DU COLLEGE DE FRAKCE. 65
Et il répétait à la jeunesse les paroles qu jl lui avait dites en se séparant d'elle :
i Je ne veux pas seulement que la démocratie ait son pain quotidien ; avec l'esprit de mon siècle, je veux encore qu'elle règne ; voilà
pourquoi je demande d'elle des vertus souveraines Le souvenir
de sa clémence dans le combat, la foi du volontaire de 92, rhéroïsmo chevaleresque d'un Latour d'Auvergne, Tinébranlable constance d'un Carnot, le christianisme Spartiate de madame Roland, l'élan du serment du Jeu de Paume, l'âme d^airain de la Garde dans les jours de détresse, voilà la couronne idéale qui doit flotter sur son front; c'est le diadème que Dieu a préparé pour lé sacre de la démocratie moderne.... On dira que je suis trop exigeant, que j'élève jusqu'au ciel l'idéal de la démocratie ; cela est vrai ; mais songez qu'il faut le placer haut, puisqu'il doit être vu. comme un phare, du globe entier*. »
Entrant aussitôt au cœur même de la question du jour, il posa les deux principes fondamentaux desquels dépendait la vie de la République: Tunion des âmes, à Tintérieur; à Teitérieur, l'union des peuples. Les brillantes illusions du moment ne Tavaient pas, comme tant d'autres, ébloui au point de le rendre aveugle. Aussi n'hésita-t-il pas à prêcher l'action, encore l'action, toujours l'action, recommandant de ne se point reposer avant Tachèvement de l'œuvre, de ne point désarmer avant d'avoir assuré la victoire. Comprenant de quelle importance il était d'obtenir une assemblée nationale purement démocratique, connaissant du reste l'état favorable des esprits au lendemain d'une \ictoire, il pressa le gouvernement provisoire d'appeler immédiatement la nation à voter ses destinées définitives : « Interrogeons-la, s'écriait-il, interrogeons-la pendant qu'elle est encore sur le trépied ! .. . C'est au milieu des flammes du Sinaï que les tables de la loi s'inscrivent sur la pierre. »
* OEwres complètes, t. III, 263, 204.
Mais le gouvernement provisoire ne voulut point entendre. Il préféra faire d'abord l'éducation du "pays à l'aide de circulaires, dont ses ennemis surent travestir le sens, par la publication de brochures qtle l'immense majorité des citoyens ne pouvait pas lire. — Disons-le en passant, il y avait alors en France quatorze millions d hommes qui ne parlaient pas français. Aujourd'hui même, combien y a-t-il de Français qui ne savent ni lire ni écrire?
Entre la temporisation 'du gouvernement provisoire et la précipitation du professeur du Collège de France, l'implacable jugement des faits n'a été, hélas I que trop tôt rendu. Si, dès la première heure, comme ce poëte, les hommes pratiques avaient eu foi absolue dans la démocratie, la démocratie eût été fondée sur une base indestructible. Ils ont douté de la République en la proclamant : la République n'existe plus.
Lancé dans le mouvement révolutionnaire, nommé colonel de la onzième légion de la garde nationale de Paris, envoyé à l'assemblée nationale par le département de l'Ain, M. Quinet, il faut l'avouer, y parut moins grand, y fut moins lui-même que dans son enseignement public. Les sympathies cordiales qui l'avaient soutenu, au milieu des jeunes gens, lui firent défaut au milieu des hommes trop mûrs qui s'étaient chargés de la conduite des affaires, des vieillards qui, — à force de raison ! — parvinrent à tuer la jeune république. Contre les haines cachées, contre les dédains, contre les intrigues, Edgar Quinet lutta comme un honnête homme qui est décidé à mourir en accomplissant son devoir, non comme un
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