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iiéros aveugle ou trop lucide qui, marchant au combat, -voit d'avance et tient la victoire.
A vrai dire, s'il avait, et dans une mesure exceptionnelle, toutes les vertus du citoyen, jointes à un inaltérable bon sens et à un coup d'oeil juste, il ne possédait pas cette habileté peu scrupuleuse que Ton prétend nécessaire aux praticiens politiques, et, s'il pouvait être, avec une voix faible mais pénétrante, un regard expressif, un geste majestueux et une physionomie des plus sympathiques, professeur entraînant, il lui manquait cette vigueur d'organe, cette ampleur physique, celte brutalité intellectuelle qui sont indispensables au tribun, cette fièvre constante, cette agitation toute extérieure, qu'il faut à l'homme d'action* .
Cependant on doit reconnaître avec quelle assiduité, avec quel zèle, plus d'une fois avec quel courage, toujours avec quelle fermeté d'âme, il s'acquitta, jusqu'à la fin, de son mandat de représentant du peuple. Il travailla énormément dans l'obscurité des commissions parlementaires, et je ne sache rien de plus touchant, de plus humain, que les efforts qu'il ne cessa de faire dans le but d'attirer l'attention et la pitié de ses collègues sur la misère sociale et poUtique de ses compatriotes du département de l'Ain. Il est impossible de relire sans pleurer sa brochure intitulée : Y État de siég(?.
On doit surtout constater, admirer, de quelle étonnante pénétration il fît preuve dans les conseils qu'il doïina à ses coreligionnaires politiques, dans les avertis-
* Je n'ai rien à dire ici de la conduite de M. Quinet en qualité de colonel de la garde nationale ayant et pendant l'insurrection de juin. Le jour ne me semble pas venu, le lieu ne me parait pas favorable, pour toucher à l'horrible malentendu qui arma des républicains contre des républicains. Nul, on peut le dire, ne souffrit plus qu'Edgar Quinet des discordes par lesquelles a été ajourné le triomphe définitif de la démocratie.
* In-18, Paris, 1850, chez Chamerol.
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sements qu'il adressa au peuple lui-même du haut de la tribune nationale et par ses éloquentes brochures. Edgar Quinet fut de 1848 à 1851 , un des républicains qui commirent le moins de fautes et s'efforcèrent d'en empêcher le plus. Seul ou presque seul, il comprit et aiBrma que la révolution politique ou sociale n'était rien sans la révolution religieuse.
Pendant toute la durée des sessions de la Consliluanle et de la Législative, il s'attacha à trois questions capitales, qu'il n'abandonna pas un seul instant ; je veux parler de l'affranchissement de lltalie, de l'instruction publique, impliciuant la religion, enfin de Favénement d'une nouvelle dynastie dont il se préoccupa depuis septembre 1848. Ces trois questions, il les traita à fond, avec toute l'expérience que l'histoire lui avait fournie, avec toute Vardeur de son âme droite.
A la veille de la révolution, la première partie de ses Révolutions d'Italie avait déjà mis à nu les vices radicaux qui s'opposaient à la délivrance des Italiens. En dépit de l'engouement général dont on s'était épris pour Fie IX, il n'avait pas hésité à montrer l'ennemi éternel dans la papauté, quelle qu'elle pût être ou se montrer, — ce qu'il avait indiqué déjà en 1847. — Au moment de l'expédition de Rome, il lança la Croisade autrichienne, française^ napolitaine^ espagnole, contre la République romaine^ véhémente protestation d'un cœur juste, où, dans son indignation, il prédit que la guerre d'une république contre une république, au profit d'un pape, tuerait l'une et tuerait l'autre. Les Révolutions d'Italie, commencées à l'heure bénie où les plus subhmes espérances ravissaient les âmes les moins naïves, ne furent achevées qu'à l'heure
« In-18, chez Chamerot, Pari?, 4840.
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de la désillusion. Des prémisses posées dans ce livre, les éyénements venaient d'écrire la conclusion avec le sang versé à Milan, à Naples, à Venise, à Rome. M. Quinet devait afGrmer de nouveau que, morte par la papauté^ l'Italie ne revivrait désormais que par l'abolitibn de la papauté.
VEnseigHement du peuple parut en 1850 '. J'aurai à revenir sur ce très-iiyportant ouvrage, où Tauteur exprime avec tant de force l'incompatibilité qui existe entre le principe catholique et le principe républicain, formule avec tant d''autorité un projet d'organisation de l'instruction nationale, tendant à l'établissement durable de la liberté. On se rappelle aussi quelle finesse et quelle passion il déploya dans une autre brochure : Révision *, où il signalait les dangers imminents que faisaient courir à la République ses ennemis publics et secrets; relevait et dénonçait une à une toutes les perfidies, toutes les lâchetés, toutes les trahisons, au moyen desquelles on avait entrepris de perdre la liberté au nom même et pour le plus grand honneur de la liberté I En cette circonstance, M. Quinet se montra vraiment révolutionnaire. Il ne prouva pas moins d'intelligence de la situation, quand (1850) il publia, dans la Presse, des lettres concernant VImpôt sur le capital dans la république de Florence. Il y posait le fondement historique de la réforme financière, ce grave détail de la question sociale. On relira avec attention les quelques lignes dont il en fit précéderla réimpression ^ :
« Qui ne voit que la société française ne peut rester immobile sur la pente où elle est? // faut que, de réaction en réaction, elle retombe
* Ii»-32, chez Chamerol, Paris.
* In-52, Paris, 1851, a la Librairie nouvelle. - In-18, Paris, 1850, chez Chamcrot.
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dans r ancien régime ou que la révolution fonde un nouveau système économique. A tous les projets d'amélioration, le vieux monde répond par ces mots immuables : Spoliation, barbarie, impossibilité, folie. Toujours et partout le même principe : la force au lieu de la discussion. L'ihtei^dit est jeté sur respérauce. On menace les socialistes de livrer leurs arguments aux fourclies. Se débarras«era-t-on des laits par la même logique ? »
On le voit par ià, M. Quinet n'était pas anti-socialiste à la manière de certains républicains. Embrassant dans son ensemble toute la Révolution, il ne savait point, cpiiime tant d'esprits médiocres et dangereux, isoler la question religieuse de la question politique, et celle-ci de la question sociale. Nul ne nous semble avoir mieux compris que la Révolution doit être acceptée ou rejétée en son entier : ne vouloir que la liberté sans Tégalité ou l'égalité sans la fraternité, c'est ne pas aimer, c'est compromettre, c'est trahir la Révolution.
Dans la dernière session de l'Assemblée législative, plus qu'aucun autre de ses collègues, M. Quinet se préoccupait de l'influence croissante du pouvoir exécutif. Lors de la discussion de la proposition des questeurs notamment, il harcela ses amis pour la leur faire accepter en dépit de leurs répugnances. Dans un dernier discours, prononcé dans les bureaux à la fin de novembre, il prédit que notre république subirait bientôt le sort des républiques américaines du Sud, et qu'elle périrait infailliblement sous la dictature.
Quelques jours après arrivait le Deux-Décembre!
Mais interrompons notre récit et jetons un dernier regard du côté du Collège de France. Il s'y était dit encore de fortes et fécondes paroles, grâce à la République. M. A. Dumesnil, puisant un grand talent dans sa grande affection pour son maître et ami, avait su garder avec succès la place si brillamment occupée naguère par M. Qui-
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FëUUëTURE du cours de m. MICHELET. 71
net. M. Mîcfaelet, qui, par excès d'humilité, ne s'était pas cru* capable déjouer un rôle politique, n'avait accepté de la République que la continuation du mandat qu'il avait . si hardiment pris sous la monarchie. Ferme à son poste d'honneur, il avait élargi son programme de morale et d'histoire selon les exigences de la situation ; son cours était devenu un véritable enseignement de démocratie pratique.
Aussi, quand le gouvernement de la République se crut assez fort pour attaquer la République elle-même, M. Michelet fut-il frappé le premier. La fermeture de son cours, considérée par les jeunes gens des écoles comme un coup d'Etat contre la liberté de penser, provoqua une double manifestation, dont TAssemblée législative ne voulut pas tenir compte, mais dont on ne put atténuer lapoN tée, grâce aux brutalités de la police et aux nombreuses arrestations qu'elle fit faire et que la jus^ticq ne sut pas maintenir. A l'occasion de cette manifestation, le nom de M. Edgar Quinet fut pour la dernière fois acclamé publiquement dans le Quartier Latin. Les étudiants lui avaiciiLt même écrit et signé, dans la cour. de. la Sorbonne, une lettre collective qui ne lui parvint pas ; ceux qui la lui portaient furent assaillis en route, maltraités, emprisonnés. Cela se passait en mars 1851 *.
Depuis lors le Collège de France est muet; muette aussi semble être la jeunesse.
Je ne saurais mieux clore la période active de la vie de M. Edgar Quinet qu'en citant une admirable page de M. J. Michelet sur la glorieuse école nationale dont, avec ses deux frères intellectuels, il a lui-même tant augmenté la gloire :
* V. les deux articles que j'ai publiés à celle époque ':!ans VÉvênement:
« Glorieuse école, qui attend encore son histoire. Elle rompit la dernière cha ne qui attachait l'homme au passé, quand Ramus en immola la plus respectable idole, Âristote, et scella la révolution de son sang.
« Elle a ou deux gloires immenses, enseignant surtout deux choses, l'Orient et la nature.
« Là, les rabbins vinrent apprendre Thébreu aux leçons de Vatable. Là, les Parses vinrent de Tlnde redemander à Burnouf leur langue oubliée.
« Champollion et Letronne y ont exhumé TÉgypte. Guvier, Ampère, Savart et autres glands inventeurs y ont renouvelé les sciences naturelles.
« Celles de Thomme non plus n'y ont pas été stériles, quand trois amis, d'une parole émue et sincère, suscitèrent, dans un temps d*abjection, une étincelle morale, et, dans un temps de discorde, enseignèrent la grande amilié.
« Mot saint qui, pour toute âme vraiment vivante et humaine, veut dire l'harmonie des cœurs qui fait celle de l'esprit et féconde l'invention.
« Mot sacré, antique, par lequel l'instinct prophétique de nos pères avait désigné la patrie.
« Était-ce en vain? Étions-nous abusés? Fut-ce une illusion quand la flamme morale, tombée sur cette foule ardente, nous revenait plus vive et plus profonde? quand les yeux répondaient des cœurs, quand l'éclair de tant de regards jurait que la patrie était pour jamais fondée là?
« Non, rien n'est effacé, et ce ne fut pas une erreur. Nous nous obstinons à le croire. Les murs mêmes paraissent émus, et tels ils sont restés, qu'on y regarde bien. Les voûtes frémissantes n'ont pas désappris cet écho *.
En 1851, après le Deux-Décembre, Edgar Quinet subit los conséquences de ses opinions.
Mais lexil n'a point ébranlé sa foi; sa force inleHec-
* J. Micfaelet. Histoire de France au seizième siècle. Réforme, p. 58i,
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iuelle en semble même augmenlée. H n'est ni abattu, ni désespéré. Il ne se crée pas une existence factice, ne se laisse pas égarer par de folles illusions. Instruit par le passé, par le présent que plus d'une fois il lui fut donné de prévoir, tout entier à ses chères études que rien n'a pu troubler, avec énergie, avec ardeur, mais avec calme, il continue la lutte entreprise, et, sûr que l'avenir appartient au droit, il attend.
Poëte, il secoue les âmes endormies.
Historien philosophe, il pose les conclusions pratiques de tout ce qu'il pensa et formula.
Jamais, môme au temps heureux où, libre homme delettres, il parcourait l'Europe au gré de ses désirs, et sans cesse revenait offrir à la France une nouvelle moisson d'idées; même à l'époque glorieuse où l'enthousiasme de la jeunesse française le soutenait, le poussait dans le combat, où il portait le saint drapeau de la philosophie et de la liberté, non, jamais ses travaux n'eurent autant d'importance, jamais sa pensée et sa plume ne furent aussi vigoureusement trempées que depuis qu'il subit la dure épreuve de l'exil.
Durant les premiers mois de son séjour à Bruxelles, il acheva les Révolutions d* Italie \ Publiée à Paris en 1852, la dernière partie est digne des deux précédentes, écrites à la veille et au lendemain de la victoire, plus belle encore peut-être et plus significative. C'est la confirmation des prophéties que le génie du philosophe avait dégagées de l'histoire, prophéties auxquelles, hélas I le présent resta sourd, mais que l'avenir doit prendre en considération, car les mêmes causes produisent logiquement les mêmes résultats. Rien n'est plus triste, rien n'est plus ter-
* Publiées alors en 3 volumes in-8*, elles forment mainienpnt le 4* volume des Œuvres complètes.
rîble que la conclusion de ce livre de vérité, fermé sur la mort de Tltalie accomplie par la main d'une sœur qui se suicide du coup qu'elle a porté. Mais aussi rien n'est plus décisif que Tanathème prononcé contre l'idée religieuse qui produisit la double catastrophe ; rien n'est plus saisissant que le cri de justice, Tappel au droit, du citoyen blessé au cœur, se relevant par le seul effort de sa volonté, revivant malgré tout, et de sa vie rendant la vie à sa patrie.
L'année suivante, 1855, parut le poème dramatique : les EsclaveSy dédié par l'exilé aux exilés, Exulibus ExuL . C'est à la fois une protestation échappée de la conscience d'un juste et un appel aux forces vives.:
< Moi aussi, s'écrie le poëte à la fin de sa préface *, je suis séparé de la rive des aïeux par un fleuve iafranchifisable. Je frappe Tair de ma cymbale, mais je ne sais si une voix répondra. »
Si les voix n'ont point encore répondu, les intelligences au moins ont compris. Elles ont compris, par l'exemple de Spartacus et de ceux dont il brisa les chaînes, qu'en gardant les vices de Tesclavage, on a beau être affranchi un jour, bien vite on retombe s )us le joug, l'on va même au-devant de quiconque dhirihuè panem et circenses. Mais c'est déjà beaucoup de savoir comment se perpétue l'esclavage : on sait, par contre, comment on se rend digne de la liberté et comment on la garde.
L'Histoire de la fondation de la République des Provinces-Unies, — Marnix de Sainte- Aldegonde*, — imprimée en 4854, à Paris, apprend aux contemporains de quelle manière les hommes du seizième siècle réussissaient à briser les entraves qui les arrêtaient dans le passé; comment, avec le simple bon sens, ils savaient triompher des
* Œuvres amplèfea, t. VIH, p. 346.
• (FMvrea compte», t. V.
ruses de l'ennemi et ne fondaient la république qu'en lui donnant une large base morale, assise sur les ruines de la vieille religion des autocrates et des sujets.
Mais il ne suffit pas de préparer théoriquement Tavenir, il faut en même temps dégager le présent des fausses idées qui légitiment et éternisent toutes les réactions. Tel est le but d'un admirable morceau de critique historique, la Philosophie de Hiistoire de Fr,ance^ — première parlie d'un grand ouvrage auquel M. Quinet travaille depuis cinq ans, et qui sera la Philosophie de la Révolution française. — On se rappelle quelle sensation ce morceau produisit dans la presse européenne aussitôt après sa publication par la Revue des Deux-Mondes.. C'est qu'en effet, au choc de ces quelques pages foudroyantes, une ruine immense venait d'être faite : Thistoire de France officielle, celle que Ton n'a pas honte d'enseigner encore dans toutes nos écoles, dans tous nos collèges, l'histoire oflicielle n'existe plus ! A la place dé ce monstrueux amalgame de* sophismes, Edgar Quinet a édifié la vraie théorie de l'histoire, celle qui ne pervertit pas mais moralise, celle qui a pour points d'appui la conscience et la responsabiUté des individus et des nations, et non le fatalisme des événements, la glorification quand même du fait accompli.
Quoique ses nouvelles œuvres tendissent toutes à rendre à sa patrie le cœur qu'elle semblait avoir perdu, Edgar Quinet ne se laissait point absorber dans sa profonde douleur de proscrit. Il n'oubliait point qu'il est d'autres nations que l'on dit mortes et sur lesquelles tout écrivain démocrate doit rappeler la vie. En 1856, saisissant avec empressement l'occasion unique du conflit oriental, il reprit la cause des nationalités, pour laquelle il avait tant travaillé déjà. La Revue des Deux-Mondes publia les Roumains^ où se Irouvent affirmés et prouves les imprescri|î-
7G LliOMMË, SA VIE ET SON INFLUENCE.
tîbles droits des Moldo-Valaques à s'unir en corps de nation et à entrer dans la cité européenne. Profondément touchés d'un tel appui, les Roumains des deux Principautés, simples citoyens et boyards, unionistes et non unionistes, oubliant toute divergence d'opinion, se hâtèrent de rédiger et de signer de nombreuses adresses en l'honnenr du noble exilé qui leur avait revendiqué une patrie.
Un autre hommage, non moins expressif, fut rendu au proscrit républicain par un pays monarchique pourtant, mais qui, grâce à son héroïque tradition, a au moins gardé quelque chose de sa liberté démocratique d'autrefois. La Hollande, admirant la piété avec laquelle M. Quinet avait écrit rhistoire de sa naissance à la vie nationale et s'efforce aujourd'hui encore de ressusciter en son entier son héros, le grand athlète du seizième siècle*, la Hollande voulut le compter parmi ses savants officiels. Le diplôme de membre de l'Académie de l^eyde a été offert spontané- • ment à l'ancien professeur du Collège de France.
L'année dernière (1857), Edgar Quinet se remit à l'œuvre du réveil, que du reste il n'avait pas interrompue un seul instant. Pour faire face au danger de plus en plus imminent que l'ullramontanisme fait courir à la civilisation, à la dignité, à la conscience du genre humain, il crut de son devoir de résumer tous ses travaux antérieurs sur la question religieuse et il osa en poser les conclusions pratiques. Elles se- trouvent dans la LetU^e à Eugène Sue sur la situation relviieuse et morale de VEurope^^ et, plus au long, dans la préface aux œuvres de
* Réimpression des Œuvres de Marnix de Sainte- Aldegonde. Les quatre premiers volâmes, comprenant en entier le Tableau des différends de la religion^ ont paru (1857) à Bruxelles, imprimés* et annotés par MM. Van Meenen et Albert Lacroix, dignes collaborateurs d'Edgar Quinet.
* Bruxelles, 1856, chez J. H. Briard, brochure in-32.
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liES ŒUVRES DE L'EXIL. 77
Marnix, ia Révolution religieuse au dix-neuvième siècle K
i Oui, s*écrie-^-il dans le premier de ces ouvrages, ce qu'il y a do plus ef&*ayant au monde, c'est de voir des peuples, des États, s'asseoir tranquillement à Toitibre d'une vieille religion morte. Quel silence, grand Dieu! quelles ténèbres! comme les plus simples notions s*eîfacent promptement! et avec quelle rapidité la nuit descend dans rame des hommes ! »
En terminant, il ajoute :
« Qui aura le courage de dire : Laissez là les bulles gonflées ! revenez au nerf des choses. Attachez-vous à la masse solide, éprouvée, du navire échoué, si vous voulez qu'il se relève. Redevenez simples pour redevenir forts. Laissez aux millénaires la partie fantastique, fabuleuse, mythologique de vos théories. Elles appartiennent à Tenfance de la démocratie. Sortons des songes ! quittons Tenrance, il est bien temps d'être des honunes.
i Qui osera dire cela ? Celui qui aimera assez sa cause pour vouloir la sauver *. »
Il est celui-là, quand, dans la Révolution religieuse j il déclare ouyertement une guerre acharnée à ce paganisme baroque dont parle Gœthe.
« Ne faites pas comme les Juifs qui attendaient le Messie, quand le Messie avait paru au milieu d'eui et qu'il était déjà sur la croix ! Vous cherchez le dogme moderne et vous fermez les yeux pour ne pas le voir. Car ce dogme vit, marche ; le monde le connaît, et vous ne Tavez pas connu lorsqu^il a paru au milieu de vous. 11 est aujourd'hui élevé sur la croix, et vous ne le voyez pas encore ; il s'appelle liberté ' ! »
Tout en s' occupant ainsi de la question \itale de Thumanité, de la question religieuse ramenée du point de vue théorique au point de vue pratique; tout en soutenant journellement Fardente polémique que ses audacieuses négations ont soulevée dans la presse belge; tout en pour-
* Publiée pour la première fois à Bruxelles, dans la Libre Recherche ^ numéro de mai 1857.
^ Pages 5 et 35. 5 Pages 207-208.
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suivant son important travail sur la Philosophie de la Révolution française^ en dirigeant la réimpression des œuvres de Marnix de Sainte-Aldegonde ; enfin, en surveillant la première édition de ses propres Œuvres complètes^ M. Quinet a encore pu écrire un volume sur la Campagne de 1815, jusqu'à ce jour inédit*, et, pour combler le vide laissé dans le tome dixième de ses Œuvres par l'absence de V Enseignement du peuple^ rédiger ses souvenirs d'enfance, composer les quatre premières parties de VUtstoire de mes idées. Cette Histoire sera achevée, espéronsle ; car cette analyse d'un homme par lui-même n'a pas seulement un intérêt personnel, mais une portée générale; c'est une autobiographie plus vraie que les Confessions de Rotisseau, et non moins éloquente; c^est de plus un grand livre d'éducation intime adressé par la génération qui s'en va à celle qui va venir. Telle qu'elle est déjà, et quoique brusquement fermée sur l'année ^ 820, Y Histoire de mes idées est le chef-d'œuvre d'Edgar Quinet. Et comment ne le serait-elle pas, puisqu'elle est lui-même?
Si je me laissais aller à comparer les derniers livres d'Edgar Quinet avec ceux qui les ont précédés, je trouverais plus de fleurs dans ceux-ci, plus de fruits dans ceuxlà ; je signalerais un progrès incontestable là même où le mieux semblait avoir été dépassé. — La forme, en effet, a peut-être perdu quelque chose de ce que je pourrais nommer son exubérance poétique. En revanche, elle a encore gagné en netteté, en précision, en vigueur. Chaque phrase semble être frappée au coin de l'idée, comme une de ces médailles antiques dont le temps n'aura jamais la force de mordre les indestructibles reliefs. Le style coulant, imagé,
' Cet ouvrage ne devait être loiit d'abord qu'une critique générale des liisloriens; l'auteur a été conduit à reprendre le sujet dans son ensemble. Ce sera donc une véritable histoire de l'invasion.
sonore, quoique toujours personnel de l'auteur d'AhasvéniSy de Mes Vacances en Espagne^ et des Révolutions d'Ilalie^ a pris une allure définitive dans la Philosophie de rHistoire de France et la Fondation de la République des Provinces-Unies^ dans la Révolution religieuse surtout. Ce qui naguère semblait quelquefois être tracé, comme Tcclair, sur un nuage, est à cette heure coulé en bronze.
M. Quinet a atteint sa cinquante-cinqième année. Progressant d*œuvre en œuvre, il doit à Fàge et au malheur, d'être arrivé à la maturité de son talent. Il mérite d'être rangé parmi les hommes les plus forts et aussi les plus conséquents de Tépoque contemporaine.
Certes, il a bien k droit d'écrire et de signer ces simples et franches paroles :
c Depuis mes premières années jusqu^aiijourdMiui, j'ai toujours soutenu les mêmes idées.
« J'ai adoré la France , j'ai rêvé pour elle la gloire de devenir l'idéal des peuples modernes.
« Tant que la parole m'est restée, j'ai défendu la cauàc des peuples, des faibles, des nationalités qui demandaient k renaître. J'ai péri avec elles, il est vrai. Mais je suis enseveli avec l'Italie, avec Venise, avec la Pologne, avec la Hongrie, avec les Roumains. G*est là un tombeau qui me plaît. Je ne le changerais pas contre les joies des vivants.
« Quand il sera question de patrie, quelques hommes de bonne vo^ lonté se souviendront de moi.
« J'ai eu dans ma vie une grande ambition et l'ai surtout montrée dans mon enseignement. J'ai tenté de sauver la conscience humaine au milieu des embûches qui lui étaient tendues. Je n'ai rien épargné pour cela.
« Beaucoup de personnes, et je pourrais dire le monde entier. . . m'affirment que j'ai été vaincu dans cette entreprise. Je n*en crois rien.
« Je ne sais où Fâme humaine s'est réfugiée, dans quel pays, chez quel peuple. Ce qu'il y a de certain, elle vit, ou elle renaîtra... »
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Deux mois sur la vie privée d'Edgar Quinet, Elle a élé, elle est, comme sa vie littéraire, comme sa vie politique, à Tabri de la calomnie, du soupçon même. Elle a été et elle est conséquente jusqu'à Théroïsme. La vie intime de Thomme est Téclatante confirmation de la vie publique du citoyen. Tout ce qu'il a dit, il Ta fait; tout ce qu*il a conseillé et prêché, il Ta d'abord pratiqué lui-même.
Citons, par exemple, le grand acte accompli le 7 février 1847, à Charolles, à l'occasion des funérailles de madame veuve Quinet. Cet acte, mal apprécié encore aujourd'hui par ceux qui en redoutent l'imitation ou qui ne le comprennent pas, mérite la sérieuse attention de quiconque, sortant ou sorti des vieilles religions positives, pense que la mort peut et doit servir d'enseignement moral aux vivants*.
Madame Quinet, on se le rappelle, était protestante. Sa fapiille écrivit dans deux villes voisines pour inviter un pasteur à présider à ses obsèques. Deux heures seulement avant la cérémonie, le pasteur, qui avait fait espérer sa présence, fit savoir qu'il lui était impossible de venir au jour et à l'heure indiqués. C'est alors que M. Quinet se décida à rendre lui-même à sa mère les devoirs religieux et à remplacer le prêtre absent.
Il marcha en tête du cortège, composé de presque toute la population de la ville. Arrivé au cimetière, sur le bord de la tombe, et, debout, tremblant d'émotion, mais
* Je me sers ici de la relation devenue exlrémement rare de VÉcho du CharoUaiSf et j'y ajoute ce que m'ont transmis de vive voix des tcmoîr.s oculaires sur l'impression éprouvée.
soutenu par la conscience d'un devoir sacré, après un moment de silence solennel, il commença lentement le discours suivant .
« Il est encore une grâce que je dois demander pour ma mère à celui qui peut tout ; c'est d^accorder â son fils la force nécessaire pour prononcer une dernière, une suprême parole.
i Privée pendant sa vie des consolations du culte réformé, qui fut le sien, elle a toujours redouté que les pieuses paroles de paix lui manquassent à ce moment, dans le séjour de Timmuable paix. Cette inquiétude était profonde chez elle. Le Dieu de vérité et de bonté qu'elle sentait partout présent, dans le protestantisme comme dans le catholicisme, ne veut pas que seule elle soit abandonnée ici au silence et aux détresses du sépulcre. Le deuil d'un fils, d'une fille, est aussi un sacerdoce. L'Église se retrouve, avec sa force et sa puissance entière, dans la bouche de quiconque parle ou crie avec un coeur brisé; en V absence du prêtre, le fils devient prêtre par la consécration de la^ douleur,., »
Et il lut les textes sacrés, comme eût fait un pasteur du seizième siècle, un héros risquant sa tête en priant publiquement sur la tombe d*un martyr.
Quelques-uns des assistants, des catholiques ou des esprits forts, semblaient être disposés à ne consîtiérer que le côté excentrique de cette scène en dehors de tous les usages reçus. Plusieurs essayèrent de résister à leur émotion. Quelques-uns même se prirent à sourire, espérant que chacun allait voir de ses yeux l'impossibilité de se passer du prêtre ou la folie de prétendre le remplacer civilement et philosophiquement. Mais, à peine Edgar Quinet, pâle et les yeux en larmes, eut-il prononcé les premières phrases de son oraison funèbre, qu'une indicible émotion saisit tous les assistants sans en excepter les plus hostiles, les plus incrédules. J'en appelle à tous ceux qui étaient là, en est-il un seul qui ait pu retenir les battements de son cœur, qui ne se soit senli pleurer eu écou-
«2 I/nOMiiE, SA VIE ET SON INFLUENCE.
laiil ces paroles d*un fils près de la fosse où sa mère était descendue :
« Par une force qui devient de plus en plus rare, elle a su concilier avec une foi inébranlable dans la foi chrétienne tout ce que Tesprit cultivé peut comporter de liberté et de hardiesse. Elle s^élevait ainsi à une tolérance admirable, pleine de grandeur, et qui est tout le contraire de TindifTérence ; car elle se sentait près de son Dieu dans toutes les communions chrétiennes....
« Nous avons trop senti, disait-elle à son dernier jour. Et, en effet, ce qui la rendait unique à nos yeux, c'était cette charité sociale et privée, cette ardeur, cette fièvre dévorante de sympathie pour toutes les nobles causes, toutes les émotions désintéressées, tous les genres d'afflictions, d'infortunes publiques ou particulières. Elle nous montrait, à nous, sans le dire, comment une femme peut allier dans son cœur le zèle des choses générales avec le sentiment le plus vif, le plus fervent, le plus constant, pour les joies et les douleurs de la vie intérieure et domestique.
« Chose étrange ! Elle avait le don de pleurer sur un peuple comme sur un enfant. Que de larmes je lui ai vu verser en silence sur la France, dans ses heures de détresse, au lendemain de la défaite, à la veille des invasions ! Ah ! je les ai recueillies, ces saintes larmes, et puissent-elles ne pas tarir dans mon cœur I
« La récompense de sa vie, elle l'a trouvée dans sa mort. N'est-il pas vrai que^ pour tous ceux qui ont approché d'elle dans ses derniers jours, cette mort a été une révélation éclatante, palpable, de l'immortalité de l'âme?... Triomphe sublime de la pensée! Il nous a été donné de voir, pendant plusieurs jours, une âme qui vivait et conversait paisiblement avec nous, qiiand les restes mortels que nous déposons ici étaient déjà éteints et comme ensevelis... Est-ce que Dieu, qui l'aimait, a voulu la favoriser en lui cachant le calice? ou, ce qu'il y a de plus probable dans un tel cœur, feignait-elle de l'ignorer? c'est son secret. Dans tous les cas, cette agonie pleine de puissance, protégée, soutenue si visiblement par les esprits d'en haut, est l'agonie de la femme chrétienne, qui est agréable au Dieu chrétien ; et c'est par celte mort que j'aime k célébrer sa vie. •
« Vous qui avez suivi jusqu'ici ses dépouilles, vous savez ce que vous perdez en elle. Quelle charité vivante et sortie des entrailles ! Elle croyait n'avoir rien fait si sa main seule donnait et non son coeur. Le denier de la veuve n'était jamais séparé chez elle d'un trésor de compassion maternelle. Chez le pauvre, elle plaignait la tristesse, la
nudité intérieure, autant que la nudité visible; et nul n'approchait d'elle sans qu elle le revêtit d'une force morale. .
« Dans le commerce de la vie, quel esprit fertile et ingénieui ! quelle alTabilité, d'autant plus charmante qu'on la savait armée au besoin d'une énergie virile ! quel don unique de peindre par la parole ! je n'apprendrai rien k ses amis en disant qu'elle eût atteint sans peine à la célébrité que donne l'art d'écrire, si elle ne Tavait fuie autant que d'autres la redierchent.
c Vous, ses proches, ses amis, vous savez quel vide elle vous laisse; mais, ma sœur et moi, savons-nous ce que nous avons perdu?.... Où, dans quelle école, dans quel livre trouverai-je ce foyer de raison vivante, de droiture morale, auquel je revenais puiser sans cesse? Quel ap»pui robuste dans tous les combats de l'âme ! N'était-ce pas toi qui mettais dans mon cœur le zèle de la vérité et de la justice sociale ? n*étais-tu pas ma secrète armure dans toutes les luttes de l'intelli*
a Quand mon cœur se séchait pour le bien, où allais-je puiser la vie nouvelle? Chez toi. Qui me nourrissait de sa pensée? Toi. Qui me soutenait de sa force supérieure? Toi. Tu étais ma lumière, et ma lumière s'est éteinte; et tu m'as laissé dans les ténèbres. Je me réveille d^un songe... il me semble que la vie est ayec toi dans ce linceul et que la mort est avec moi.
€ Vaines et impuissantes larmes!... ce langage ne te plaît pas. Tu veux des paroles plus fortes, plus semblables à toi-même. J'essayerai de les dire : Nous qui sommes tes enfants, tes proches, tes amis, nous ne te Élisons point d'adieu ; car tu ne t'éloignes pas. Nous ne prenons pas congé de toi comme pour un voyage vulgaire; car tu ne nous quittes pas. Tu n'es plus enfermée dans ta maison vide; mais tu es présente dans nos cœurs avec la mémoire et l'enseignement de ta vie....
c En rentrant dans nos demeures, nous te trouverons sur notre ^uil, guérie des maux terrestres et réparée par l'Éternité; déjà tu nous envoies un pressentiment sacré de la paix que tu possèdes. Nous ne nourrirons pas en nous le désespoir, puisque tu nous Tas défendu •en nous enseignant à sourire au milieu de l'agonie.
• Assurément les fêtes de la terre sont finies pour ta fille, ta bellefille, ton fils, pour ta sœur absente qui ne te croit pas même malade, pour tes proches; car ils ne reverront rien de semblable à toi, quelle que soit la durée de leurs jours; les douleurs cuisantes ne seront plus rachetées par des éclairs de joie. Tout s'attriste d'un deuil irréparable; «ce qui était !a fête a disparu.
« Et pourtant, il faut que le courage subsiste. Pour achever la car-
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rière, il reste, au lieu des espérances heureuses, le devoir nu, sans récompense, le sacrifice, l'inmiolation, des combats intérieurs à soutenir. Aide-^ous, âme bénie, dans ce chemin sévère, dépouillé, nouveau poumons. Soutiens-nous d'en haut, jusqu^k ce que, nos épreuves finies et notre jour arrivé^ tu ouvres pour nous en souriant les portes splendides de Téternité de vie, où tu es allée nous attendre '. »
Quel prêtre, sur le bord de cetle tombe, eût pu représenter ainsi le Dieu vivant I Quel prêtre, calme au milieu d'une douleur étrangère, et psalmodiant des versets marqués d'avance, comme ce fils, qu'inspirait l'immensité même de sa désolation, eût d'une si sainte vie dégagé un si saint enseignement; en présence de la mort, vue des yeux et sentie jusqu'au fond de l'âme, eût montré el sondé l'invisible, l'insondable Eternité !
Cette sublime oraison funèbre, qui produisit un si grand effet sur tous ceux qui l'entendirent, qui console encore et relève tous ceux qui la lisent, est à la fois la plus belle œuvre d'Edgar Quinet et sa plus grande action.
En la prononçant, bien plus que par ses livres et par ses cours, il rompit avec les vieilles religions et prouva qu'en l'absence d'un culte ofliciel, reconnu et adopté loyalement, chaque homme, libre penseur, doit lui-même être son pasteur et son prêtre.
Deux fois depuis, la mort le mit en demeure de renouveler celte épreuve capitale de son enseignement. En mars 1831, étant encore en France, il perdit sa première femme. En mars 1856, en Belgique, il perdit son beau-fils, Georges Mourouzi. Comme le fils avait été le seul prêtre de sa mère, le mari fut le seul prêlre de sa femme, le père adoptif fut le seul prêtre de son enfant.
* Dcpiiâ la première publication de cetle biographie, ce discours ayant été imprimé dana les Œuvres complètes d'Edgar Quinet, t. X, p. 301-509, on a cru devoir n'en donner ici qu'un extrait.
Aux funérailles de madame Quinet, M. J. Michelet dut remplacer son ami, dire, sur le bord de la fosse ouverte, [* adieu solennel :
« Il y a, dit-il, il y a à peine quelques jours que M. Quinet et moi lions avons mis dans cette terre notre ami, notre élève» Tenfantde la Pologne et de la France, notre cher Yanoski. Nous étions loin de soupçonner qu'Hun autre deuil, si personnel, dût nous y ramener, que nous dussions si tôt apporter ici en tribut \k la mort ce qui fut presque nous-
c Terre sainte, terre de France, terre de la ville sacrée qui est â toutes les nations, reçois favoriiblement la chère et vénérable dépouille de madame Edgar Quinet; reçois une femme allemande qui a voulu être adoptée de toi, et qui vient avec conilance chercher ici le repos.
« C'est ici la terre d'alliance qui nous reçoit tous, — hier, la Pologne, aujourd'hui F Allemagne... — et nous peut-être demain.
« C'était un besoin de mon cœur de venir ici mettre en commun mes regrets, mes pensées. Oui, indépendamment des droits d'une si ancienne anôitié, j'avais besoin d'exprimer la reconnaissance pei'sonnelle que je garde à celle que nous avons perdue.
c Madame Quinet, plus qu^aucune personne, plus qu'aucun livre, m*a fait sentir T Allemagne.
« Chaque nation m'a été révélée par une amitié. Hélas ! il faut le dire aussi, par un deuil. N'importe! je suis reconnaissant pour ccwl qui, au prix de mes larmes, m'ont fait aimer, connaître chacun de ces grands peuples ïères, et les ont placés ainsi au fond de mon cœur, mêlés avec mes plus chers souvenirs.
« C'est à mon premier voyage d'Allemagne, en 1828, que j*eus rhoDneur de voir madame Quinet, non mariée encore, âfljleidelberg. D'une famille de ministre protestant, ainée de nombreuses sœurs dont elle était aussi la mère, elle avait une grâce sévère en rapport avec la contrée. Elle me semblait le génie du lieu, de la sérieuse vallée, parmi ses forêts de chênes; elles sont pleines de sources vives, et c'est la porte du Rhin.
« Dix ans apYès, je la revois mariée, heureuse, à Lyon, s'associant de cœur aux grands travaux d'un enseignement héroïque (|ui commençait tout à la lois à combattre et à fonder. Je la revois, dans sa maison d'Aisnay, parmi les livres, les manuscrits de son mari, ligure touchante de la paix chez un homme de combats. L'épreuve était délicate pour la jeune âme, élevée sous la rigide influence des dogmes écrits. Mais tout s'harmonisait en elle. J'admirais cette puissance naïve d'intuition
(caractère profond de l'Allemagne) qui lui ouTrait tout, lui rendait tout facile.
« Son doux et modeste regard allait tout naturellement par delà les accidents eiLtérieurs de la lutte; sous la guerre, elle voyait la paix, ou, si quelque nuage avait pu troubler son esprit, elle le dissipait sans peine et rentrait en pleine lumik%; elle ouvrait un moment sa fenêtre, d'où Ion voyait les Alpes, et elle se retrouvait toute Sereine et paisible en Dieu.
« Paris, dans ses agitations, la fortifia, sans lui rien ôter de cette douceur. Elle trouvait en toute chose un sujet d^édification.
« C'est pour moi un honneur étemel que cette sainte personne ait si longtemps suivi mes cours, les ait sanctifiés de sa présence. Sa place y restera toujours vide.
« il y manquera à jamais cette image de pureté qui sanctifiait tout de son regard. Rien que de pur et de fécond ne venait à elle. Elle n'entendait pas la dispute. Elle ne recueillait, en tout, que le fruit. •^ Ah î plût au ciel que tant de^discours, de paroles, il est vrai , sincères, eussent profité moralement à celui qui les disait, autant qu'à madame Quinet !
c On voyait s'accomplir en elle, avec une douceur, un silence, une simplicité singulières, ces passages qui sont brusques et durs dans les âmes inférieures. Les changements, les transformations, qui se font par arrachements, dans ce misérable monde, s'accomplissaient en elle par gradations lentes, harmoniques comme celles de la lumière dans l'aube ou les longs crépuscules. Ses croyances primitives, qui ne l'avaient pas quittée, se nuançaient, pour ainsi dire, à leurs points les plus élevés des blancheurs matinales de la lumière nouvelle, comme la neige vierge des Alpes, qu'elle aimait k regarder de sa croisée de Lyon.
« Mais, cStame la neige aussi, — la comparaison, hélas ! n'est que trop fidèle, — elle tendait à s'affaisser, à se fondre, au progrès du jour. L'esprit qui était en elle lui retirait peu k peu ce qui est vie et substance, voulant n'y rien laisser qu'esprit. Je la voyais, à mon cours, non malade, mais autre déjà et différente d'elle-même. Dès longtemps elle me semblait bien peu éloignée du passage, si l'on peut dire un passage pour celle qui jamais, dès ce monde, n'avait eu que la vie du ciel.
c Avançait- elle sans regret vers le terme? Hélas ! nous ne pouvons dire : Oui. C'est là le déchirement. Elle tenait ici-bas d'un amour si pur et si fort!... Ces choses seraient trop cruelles si, pour celui qu'elle aima tant, h mort n'était qu'une espérance !
« Tendre, respectable épouse, femme, entre toutes, innocente et
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pure! nous tous devons une grande chose, d'avoir vu ici-bas, parmi la tendresse humaine, Timage de la sainteté.
c Pleins de douleur, mais aussi de confiance, fermes dans l*espoir, quelles que soient nos larmes, nous vous remettons à celui en qui vous viviez déjà, nous vous déposons aux mains paternelles de Dieu, amie sainte et sœur très-aimée! »
Enfin, aux obsèques de Georges Mourouzi, entouré de la grande famille des exilés, solidaires dans leurs douleurs, comme dans leurs espérances, comme dans leur foi stoïque, Edgar Quinet prononça lui-même de fortes et touchantes paroles. Répétons-en quelques-unes, pour clore ce triste épisode des tombes du proscrit :
« Au nom du Dieu de toute justice et de tout» espérance, je dépose ici, dans la terre d^exil, les restes de mon cher bien-aimé beau-fils, Georges Mourouzî, mort à Page de seize ans et demi et quatorze jours. Je suis appelé à prononcer sur lui les paroles suprêmes. Puissé-je en avoir la force jusqu^au bout!
« Georges Mourouzi est né le i*' septembre 1839, à Jassy. Ses ancêtres ont régné sur les provinces danubiennes et occupé le trône d'Etienne le Grand et de Michel le Brave
f Pour enseigner k cet enfant chéri que l'homme n'est rien que ce qu'il se fait lui-même, et pour le dérober à de fastueuses séductions, sa mère l'amena en bas âge, en France, comme au foyer de la justice et du bon droit.
« Cher Georges, cher enfant, tu Tas vu luire ce flambeau de liberté, d'humanité. Tu en as rassasié tes premiers regards. Tu avais reçu conome une seconde naissance, dans ce berceau de toutes les espérances nouvelles. Combien ton intelligence rapide s'était vite élevée aux inspirations les plus pures de la France ! *
f II te manquait une seule chose : l'épreuve précoce de l'adversité. Le jour où je fus exilé, ce jour-là tu devins mon beau-fils
c Avec un cœur tout français, nous avions fait de lui un patriote roumain, prêt à tous les dévouements. Son intelligence précoce était allée au-devant de nos désirs. Que la Roumanie s'associe donc à notre deuil ! elle a perdu, en ce jour, j'ose l'affirmer, une des fleurs de son printemps, dont elle devait s'orner bientôt.
c C'est au milieu de ces promesses de régénération nationale, si sacrées et si saintes dans la conscience d'un enfant, que nous l'avons vu disparaître â nos yeux mortels. Quoiqu'il eût vraiment deux patries (1;ms le cœur, toutes deux lui ont manqué k la fois. Il no devait revoir
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ni Tane ni l'autre. Je n'ai pu ni lui rendre la France à laquelle il avait été voué, comme à sa sainte patronne, ni lui montrer, ainsi que j^espérais en avoir le temps et Toccasion, la Roumanie renaissante et sauvée. Je n*ai rien pu que lui assurer ici Thospitalité de la mort.
c Mais que dis-je ? il n*y a point de mort pour les amis de la justice éternelle. Ils habitent, dès cette vie, dans les choses immuables. Les coups qui les frappent ne servent qu'à faille retentir plus haut la vérité, qui ne peut et ne doit pas finir. Un enfant qui meurt, le cœur tout rempli et débordant de vastes et divines pensées, dont il n^a pii réaliser aucune, dont ses parents, ses amis seuls ont eu la demi-confidence, c'est là un enseignement dont les maîtres aussi peuvent profiter. Une pensée qui s'élançait avec tant d'impétuosité vers le bien, vers la justice, ne sera pas arrêtée prématurément par cette tombe que l'on vient de creuser. Cette pensée a déjà franchi la fosse, et elle croîtra, elle se développera au delà. C'était un germe sublime dont la floraison est dans les cieux. Que de choses j'ai apprises au chevet de ce mourant ! Quelle patience, quel courage ! quelle douceur dans une âme si ardente! quel sourire au milieu des plus grandes douleurs, comme si le ciel s'ouvrait ! Oh ! cher Georges, tu m'en as plus appris dans ces jours-là, en une heure, que je n'eusse pu faire pendant une longue vie. Cher enfant, tu m'as appris à mourir.
« Ce que je croyais savoir, tu me Tas montré, tu me l'as fait voir de mes yeux ! C'est qu'il n'y a qu'une science, une grandeur, une chose digne de 1^ pensée humaine : l'immortalité ! immortalité du droit, immortalité de la conscience, que rien ne peut ployer, ni lasser, ni exténuer, ni diminuer; immortalité de l'amour, de la douleur, de l'espérance. Tout ce qui n'est pas immortel est vain.
« Cher enfant, en ce moment le Dieu de justice, qui aime les purs, les innocents, les justes, te recueille en son sein. Il te donne, «^ cette heure, cette patrie immuable, invincible, toujours glorieuse, jamais défaillante, que tu as tant appelée et que je n'ai pu te donner ici-bas. Pardonne-moi de t'avoir associé à mes épreuves. Toi qui étais fait pour me suivre tant d'années, je dépose ici ta chère dépouille; pardonnemoi de t'ensevelir dans une terre étrangère. Si ma patrie m'est rendue, j'y rapporterai tes os. Envoie-nous, des régions que tu habites aujourd'hui, ta paix, ta sérénité; car nous en avons tous besoin. Sentions surtout de ton sourire céleste ton admirable mère qui te suit, et qui prête en ce moment Toreille au bruit qui se fait autour de cette lusse. Sois et reste, à jamais, entre nous notre témoin devant TÉternel * »
* Voir ce discours plus nu coinrlcl, Œuvres complètes, 1. X, p. 309-5i5